Algérie. La paix des généraux

Au nom de la réconciliation, de la paix et de la sûreté nationale, Bouteflika met en place, à l’ombre des généraux, une restauration politique conservatrice à habillage islamo-nationaliste. Une base sociale contestataire s’agglutine autour du combat syndical. Etat des lieux.

L’actualité algérienne n’en finit décidément pas de manier les (pires) paradoxes politiques, dans un nœud silencieux à l’ancienne puissance coloniale française qui interroge durement les citoyens des deux rives : sur la vitrine des valeurs arborées respectivement par les deux Etats ; sur la complexité de leur histoire commune ancienne et plus récente ; sur le contenu de la solidarité entre deux peuples enfin, à l’heure où la ratification du traité d’amitié entre France et Algérie, en jeu depuis 2003, se fait de nouveau pressante.

Principal élément nouveau de la période : en février a été promulguée par le président Bouteflika l’ordonnance destinée à mettre en œuvre la Charte pour la paix et la réconciliation nationale algérienne (plébiscitée en septembre dernier par référendum). Or, cette ordonnance entache pour le peuple algérien la possibilité de mémoire de la guerre civile.

L’autoamnistie

Principal incriminé, l’article 45 de l’ordonnance, dénoncé par l’opposition démocratique en exil comme une « auto-amnistie » de l’appareil d’Etat algérien, en premier lieu des généraux au pouvoir dans l’ombre de Bouteflika (1). Un texte sidérant, qui rappelle les pires dictatures passées, Chili ou Argentine : « Aucune poursuite ne peut être engagée, à titre individuel ou collectif, à l’encontre des éléments des forces de défense et de sécurité de la République, toutes composantes confondues, stipule l’article, pour des actions menées en vue de la protection des personnes et des biens, de la sauvegarde de la Nation et de la préservation des institutions de la République algérienne démocratique et populaire. Toute dénonciation ou plainte doit être déclarée irrecevable par l’autorité judiciaire compétente. » Voilà qui ne permettra donc guère de faire la lumière sur les massacres et disparitions opérés à partir de 1992, alors que de nombreux témoignages et documents confirment toujours plus étroitement le rôle joué là par l’armée algérienne, via une infiltration massive des maquis et groupes terroristes islamistes (2)… Voilà qui est contraire aussi au droit international, s’insurgent des universitaires, militants et élus français, réclamant que leur pays se saisisse du pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966 pour acculer l’Algérie à respecter le droit, et aussi qu’aucun traité d’amitié entre la France et l’Algérie ne soit ratifié tant que ce point de mémoire ne sera pas réglé. Car, selon le pacte de 1966 (dont l’Algérie et la France sont signataires), « les Etats parties (…) s’engagent à garantir que toute personne dont les droits et libertés (…) auront été violés disposera d’un recours utile, alors même que la violation aurait été commise par des personnes agissant dans l’exercice de leurs fonctions officielles ».

Parallèlement, le musellement définitif de l’opinion publique et de ce qui reste de l’opposition politique potentielle (souvent en exil) se fait à l’article 46 de l’ordonnance algérienne de février : interdiction y est faite, sous peine de forte sanction pénale, de toute déclaration qui « utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale, pour (…) fragiliser l’Etat, nuire à l’honorabilité de ses agents qui l’ont dignement servi, ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international ». Si les morts ne peuvent que se taire, il devient plus dangereux que jamais pour les vivants de parler, y compris à l’étranger, où le nombre d’agents de sécurité algériens est d’ailleurs notoirement élevé. Le message a le mérite de la clarté. Déjà, du reste, sur le sol algérien, les emprisonnements de journalistes se multiplient depuis la réélection de Bouteflika en 2004 : emprisonnement paradoxal de ceux-là mêmes qui furent souvent les soutiens objectifs du pouvoir en s’alignant activement sur le discours « éradicateur » de l’Etat, c’est-à-dire un discours dénonçant l’islamisme comme danger principal qui justifie l’utilisation de la force comme les privations temporaires de libertés….

Fin du discours éradicateur

Et pendant ce temps, de nombreux opposants islamiques emprisonnés sont aujourd’hui libérés, tandis que diverses mesures, telle l’obligation de la prière, témoignent d’une restauration conservatrice nouvelle, appuyée sur une alliance politique inédite et fort restreinte de nationalistes et d’islamistes, à l’habillage islamo-nationaliste de façade, qui détonne jusqu’au vertige pour le simple observateur occidental… « Un drapeau blanc pour voir dans le rétroviseur d’une guerre qui a ébranlé nos repères. Un cessez-le-feu dans nos certitudes », en appelle le célèbre trentenaire surnommé SAS (3), aujourd’hui en exil en France, lui qui fut longtemps le fou du roi et l’éditorialiste de der’du quotidien Le Matin, globalement complice du discours éradicateur lui aussi durant tant d’années malgré son insolence vis-à-vis du régime. De fait, la difficulté est immense aujourd’hui pour les journalistes d’Alger ou les intellectuels algériens, y compris vivant en France, d’affronter ce revirement de la ligne politique du régime. « Le nouveau compromis de classe sur lequel s’appuie le pouvoir est plus étroit encore que les précédents », analyse l’Algérien Ghazi Hidouci, président de l’Aitec, qui fait allusion à la mise à l’écart systématique de franges entières de militants politiques depuis 1992, sous couvert de démocratie à peu près maintenue. « Les cadres politiques des générations précédentes ont été systématiquement tués, récupérés par le régime ou réduits au silence par la terreur. Au point que la transmission n’a pu se faire à la jeune génération actuelle, qui souffre d’une dépolitisation grave. » Chaque jour éclatent, par ailleurs, sans capitalisation aucune des événements, de nouvelles émeutes en Algérie contre les tracas et pénuries de la vie quotidienne, problèmes d’eau ou d’attribution de logements… Pourtant, la grande grève générale de la fonction publique lancée en février sur plusieurs jours par une poignée de syndicats indépendants, enseignants en tête, et suivie à 80 %, a révélé un potentiel inattendu : pour Ghazi Hidouci, « l’importance de ces grèves témoigne de la base sociale dont peuvent bénéficier les syndicats. Ils représentent les classes moyennes inférieures, qui se positionnent hors du champ politique totalement refabriqué par le conservatisme, tandis que les classes moyennes supérieures sont déclassées, déclarées hors jeu. Le combat social est un lieu où se retrouvent désormais démocrates privés de combat politique, jeunes dépolitisés, et classes populaires ayant potentiellement la religion comme référent, à titre d’idéologie de base «anti-corruption», tout en se sécularisant d’emblée dans leur rapport au politique via l’action syndicale commune ».

France-Algérie

Comment réagira l’Etat français à cette évolution nouvelle ? « En cautionnant d’emblée, hypocritement, la paix acquise grâce à la charte de Bouteflika », pronostique avec inquiétude François Gèze, patron des éditions La Découverte, qui interpelle aujourd’hui avec d’autres l’Elysée sur le traité d’amitié franco-algérien. Il n’a de cesse de dénoncer, livres et articles à l’appui, « l’autoaveuglement français, nourri de complicité franco-algérienne historique, de cynisme d’Etat ensuite (avec une collaboration étroite entre services de sécurité des deux rives), d’intérêts économiques majeurs (le pétrole et le gaz algériens…), de corruption également (commissions occultes massives…), de chantage au terrorisme contre les Français en Algérie et sur le sol français même, de la part des services de sécurité algériens… Enfin, l’agit-prop médiatique est ici fondamentale, omniprésente : l’Algérie représente selon moi un cas unique de terrorisme d’Etat pratiquant à ce point la désinformation massive ! » Effarant portrait. Au vu du nouveau virage antidémocratique agressif à Alger, l’opinion publique française est-elle intéressée suffisamment par l’Algérie et le peuple algérien pour souhaiter contribuer à infléchir cela ?

/1. Pétition « Algérie : contre l’autoamnistie, oui à la justice, non à l’impunité ! », en ligne sur www.algeria-watch.org/

/2. Lounis Aggoun, Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie : crimes et/

/mensonges d’Etat, La Découverte, 2004 (format poche, 2005)/

/3. Ahmed Semiane, Au refuge des balles perdues, La Découverte, 1995./

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