Après les incendies tragiques de cet été à Paris, qui n’ont été que la face spectaculaire d’un mal qui ronge des familles entières en France, les questions fusent : pourquoi pas une sécurité sociale du logement, où en est la couverture logement universelle proposée par la gauche, comment couvrir le besoin urgent de logement social sans créer des zones de ségrégation riches-pauvres ? Les associations caritatives et humanitaires peuvent-elles, à elles seules, répondre aux carences de la collectivité publique ? Les lecteurs de Regards posent la question à Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de l’association Droit au logement (DAL).
Danielle Depoilly. Aujourd’hui, le manque de logements concerne non seulement les personnes les plus démunies, mais aussi celles, un peu plus aisées, qui ont un emploi. Le montant des loyers est fonction des demandes. Que pensez-vous de la situation actuelle ?
Jean-Baptiste Eyraud. On compte 320 000 demandeurs de logement social en Ile-de-France, et 1,3 million sur toute la France. On peut évaluer à plus de 3 millions le nombre de personnes mal logées en France. Parmi celles-ci, les sans-abris sont difficiles à quantifier. L’Insee en recense 120 000, mais ils sont beaucoup plus nombreux si on ajoute tous ceux qui sont hébergés de façon contrainte chez un tiers ou en situation d’errance urbaine. Depuis deux cents ans, les conditions de logement se sont améliorées. En 1914, la loi d’airain sur le droit de propriété et le marché libéral du logement a été rompue, si bien que les salariés ont gagné le droit de se maintenir dans leur logement et de payer un loyer modeste jusqu’en 1948 (1). A la fin des années 1940, on a commencé à édifier massivement des logements sociaux. Cette initiative a contribué à améliorer les conditions d’habitat. Mais les loyers bon marché ont progressivement disparu dans le privé, sous le coup de la déréglementation du marché locatif entamée au début des années 1970. Les différentes lois prises par les gouvernements successifs ont conduit à la situation que nous connaissons : l’immobilier atteint des sommets inégalés. Parallèlement, on constate que le nombre de personnes qui ne sont pas satisfaites de leurs conditions de logement augmente depuis quelques années. C’est la première fois en France que la situation régresse. Elle pèse très lourdement sur les ménages les plus modestes et les plus discriminés, sur les familles nombreuses, les immigrés, les ménages monoparentaux. Le système capitaliste, néolibéral, les ponctionne doublement : non seulement les loyers sont de plus en plus chers, mais la pauvreté salariale progresse.
Danielle Depoilly. Le problème des squats ne se poserait pas si nous avions des logements sociaux partout et pour tous. Comment agir pour éviter les drames que nous venons de vivre ? Pourquoi ne pas créer, par exemple, une sécurité sociale du logement qui permettrait qu’un organisme d’Etat prenne en charge le loyer des personnes en difficulté ?
Jean-Baptiste Eyraud. Nous sommes d’accord, évidemment. Nous avons été très touchés par ces incendies qui ont tué des adhérents de l’association. La réponse n’est pas à la hauteur des besoins, même si nous avons un peu avancé. En 1986, quatre incendies criminels : on avait retrouvé des hydrocarbures dans les escaliers : avaient fait 18 morts dans le 20e arrondissement : il avait fallu six mois de mobilisation pour que les familles sinistrées soient relogées. Les enfants étaient pris en charge dans les écoles du quartier tandis que les parents dormaient dans la rue, dans le métro, etc. A la suite de l’incendie d’Opéra, il a fallu interpeller le préfet et le maire de Paris, mais les pouvoirs publics se sont débrouillés pour reloger les familles. Nous avons commencé à dessiner des réponses avec la Confédération nationale du logement pour combattre les effets de cette crise. Nous exigeons l’arrêt des expulsions et la réquisition dans des situations d’urgence. Pourquoi le maire ne pourrait-il pas lui aussi réquisitionner (2) ? Nous demandons le gel des loyers et des charges et nous voulons mettre un frein à la spéculation immobilière qui étrangle ceux qui accèdent à la propriété. Les gens se saignent pour payer leur loyer ou acheter un petit bout de baraque. Les gagnants sont ceux qui détiennent le foncier, ceux qui spéculent. La situation est paradoxale : comme on ne peut plus se loger dans le parc locatif privé, tout le monde se tourne vers le logement social. La situation est grippée, c’est l’entonnoir.
Noémie Rolland. Qu’est-ce que la Couverture de logement universelle (CLU) et comment la mettre en place ?
Jean-Baptiste Eyraud. Nous sommes un peu réservés sur la CLU parce que c’est une idée attrape-tout. Chacun y met ce qu’il veut. Quand on regarde ce qu’il en reste en termes de propositions concrètes, la façon dont elle a été remplie y compris par la gauche à l’époque de Marie-Noëlle Linemann, on voit bien qu’elle a été vidée de son contenu. « Couverture logement universelle », ça veut dire loger tout le monde. C’est une autre façon de parler de droit au logement pour tous, de droit au logement opposable, de service public du logement. Or, la CLU va se transformer en vague garantie pour les bailleurs contre les impayés de loyer.
Loïc Damiani-Aboulkheir. Beaucoup de salariés en HLM ne peuvent pas acheter, ce qui libèrerait pourtant des logements sociaux. L’idée d’une loi destinée à stopper la flambée des prix a-t-elle un peu avancé ou est-ce juste un slogan ? Jean-Baptiste Eyraud Il faut encore affiner la réflexion et les revendications. Il faut arrêter de donner de l’argent aux bailleurs privés. On pourrait renforcer le système de taxation pour décourager la spéculation immobilière et faire en sorte que le logement privé soit accessible beaucoup plus largement, que les locataires ne soient pas étranglés, et que ceux qui veulent accéder à la propriété puissent acheter un logement comme on le faisait dans les années 1970 et 1980. Il faut aussi briser le tabou de la loi de 1989 sur les rapports entre le locataire et le bailleur pour rééquilibrer l’échange en faveur du premier. Le congé vente devrait être interdit : lorsqu’il décide de vendre son appartement, le propriétaire ne devrait pas avoir le droit de demander à son locataire de partir pour ne pas perdre d’argent. Le droit de propriété est juste pour celui qui est propriétaire du logement qu’il occupe. Les bailleurs ont une responsabilité à l’égard de la collectivité publique.
Jacqueline Matrat. Un gouvernement de droite ne mettra jamais en place ce type de mesures. L’alternative est forcément à gauche…
Jean-Baptiste Eyraud. C’est vraisemblable. Mais toutes sortes de gouvernements ont présidé aux périodes de contrôle des loyers et de régulation du marché. Il faut que la gauche s’empare de cette question, donc qu’elle entende les associations, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Les tragiques incendies que nous venons de vivre vont peut-être permettre d’établir des convergences entre les associations, les mouvements de salariés et la gauche.
Aurélia Kalisky. Dans le quartier de la Goutte d’or, à Paris, les expulsions continuent d’avoir lieu. Parallèlement, des logements sociaux et des ateliers d’artiste se construisent. Comment vous situez-vous par rapport aux questions de mixité sociale ?
Jean-Baptiste Eyraud. Nous sommes un peu réservés parce que cette notion est souvent utilisée contre les ménages les plus discriminés. L’idée de mixité sociale sert à légitimer la démolition de logements sociaux. Il arrive que ce soit nécessaire mais on a plein d’exemples de cités détruites, ou en voie de l’être, pour installer des supermarchés et proposer des accessions à la propriété. Ces secteurs, qui ne valaient rien tant qu’ils étaient hors marché, prennent de la valeur et la population est déplacée. Le DAL travaille avec une coordination antidémolition des quartiers HLM composée d’habitants qui veulent que leur quartier reste debout. Le processus d’épuration sociale des centres-villes, qui touche l’ensemble de la France, se poursuit également. Dans la capitale, le Marais est tombé. Maintenant, c’est au tour de l’Est parisien de s’embourgeoiser.
Noémie Rolland. Croyez-vous qu’il existe une vraie volonté politique de régler la question du logement ?
Jean-Baptiste Eyraud. La vraie volonté politique, c’est de faire de l’argent avec le logement social. On veut démolir les HLM pour faire rentrer le quartier dans le marché, déréglementer les loyers et vendre les appartements.
Marcel Bakuli. Une pression populaire n’est-elle pas nécessaire pour montrer aux politiques que le peuple n’accepte plus toutes ces brimades ?
Jean-Baptiste Eyraud. Il faut d’abord clarifier les enjeux de la période, favoriser la mobilisation et le débat.
Françoise Vessereau. Quelle est la portée d’actions coups de poing ?
Jean-Baptiste Eyraud. Les mouvements du logement n’ont jamais beaucoup pesé, sauf à certaines périodes de l’histoire. Aujourd’hui, on travaille plus à se rencontrer. Il faut construire un front le plus large possible qui rassemble les associations humanitaires et caritatives, les associations de locataires et de mal-logés, les syndicats et les organisations politiques.
Jacqueline Matrat. Quelles sont les divergences entre l’association Droit au logement et la Confédération nationale du logement ?
Jean-Baptiste Eyraud. Nous avons une petite divergence sur la question de l’accès au logement social. Pour nous, les mal-logés sont prioritaires. Certains affirment que le mélange est essentiel pour éviter les ghettos. Cette position se discute. Mais nous sommes d’accord sur l’essentiel. Nous voulons que tout le monde puisse se loger convenablement. Nous sommes favorables à des mesures contre les expulsions et à la réquisition de logements vacants. Il faut bloquer la spéculation immobilière et geler les loyers, freiner la marchandisation du logement social qui est menacé par les démolitions qui visent à éloigner les populations indésirables, empêcher la déréglementation des loyers. Nous sommes fermement opposés au projet de loi, défendu à gauche, qui vise à permettre aux bailleurs sociaux de fixer eux-mêmes les loyers à la place de l’Etat, de les monter quand les terrains sont bien situés et de les baisser quand ils sont mal situés. Cette loi contribue à sortir une partie du patrimoine de sa vocation sociale en privatisant le statut des bailleurs des offices HLM. N’oublions pas les attaques contre le livret A et l’épargne populaire que les capitalistes voudraient bien réorienter vers la spéculation internationale, les fonds de pension, la liquidation des modes de financement du logement social, etc. Aujourd’hui, on compte 20 % de logements sociaux en France et la moitié de ce patrimoine est menacé dans les vingt ans. Il faut donc produire massivement mais aussi protéger ce qui existe déjà. Pour l’instant, la gauche n’est pas au point sur cette analyse. Certains disent qu’on ne peut pas lutter contre le rouleau compresseur du néolibéralisme. Nous pensons le contraire.
Marcel Bakuli. Est-il possible de créer un front réservé à la construction de logements sociaux ?
Jean-Baptiste Eyraud. C’est un long travail. Nous avons été obligés de reconnaître les limites de notre action. Un collectif s’est constitué mais il faut éviter que des groupes se constituent autour de propositions très minimalistes.
Danielle Depoilly. Pourquoi l’Etat ne déciderait-il pas d’imposer aux villes qui ne construisent pas un seul logement social de construire à leur place ? Certaines villes préfèrent payer une amende…
Jean-Baptiste Eyraud. Produire 20 000 logements par an pendant vingt ans, pour atteindre l’objectif de 20 % de logements sociaux dans toutes les villes en France, ne suffira pas à régler le problème.
Danielle Depoilly. Les seuls à pouvoir choisir leur lieu de domicile sont les personnes qui ont de l’argent. Si on n’y prend pas garde, il y aura bientôt des quartiers réservés aux pauvres et d’autres aux riches. Pourquoi vous ou moi n’irions-nous pas habiter à Neuilly-sur-Seine ?
Jean-Baptiste Eyraud. S’il faut aller manifester à Neuilly, nous irons. Nous sommes favorables à la réquisition des terrains. Mais toute réquisition est temporaire. Nous lui préférons le droit de préemption. Les collectivités publiques devraient être en mesure d’agir pour l’intérêt général, y compris contre l’avis du maire, dans les municipalités qui manquent de logements sociaux. L’idée d’un service public du logement n’est pas une mauvaise chose mais elle ne peut fonctionner que s’il existe un parc social suffisamment grand pour accueillir tous les mal-logés. Nous souhaitons donc la production massive de logements sociaux. Mais n’attendons pas d’en avoir assez pour donner les moyens à ceux qui en souffrent de se défendre.
Jacqueline Matrat. Au fond, la question centrale n’est-elle pas celle des revenus et de l’emploi ?
Jean-Baptiste Eyraud. Le marché est insatiable. Si les gens ont plus d’argent, les loyers augmenteront. C’est le taux d’effort, la part que les ménages consacrent à leur logement, qui est calculé. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, ils y consacraient en moyenne 4 %, aujourd’hui ils ont largement dépassé les 20 %.
Jean-Baptiste Eyraud. On ne peut pas pleurer sur ceux qui n’ont pas de logement et exiger que 80 % des ménages puissent accéder à un logement social. Vous comprenez la contradiction./
Aurélia Kalisky. Les incendies dramatiques de Paris montrent bien la situation d’urgence dans laquelle nous nous trouvons. Comment se fait-il qu’un immeuble tenu par Emmaüs ait été délabré au point de prendre feu ?/
Jean-Baptiste Eyraud. Cela prouve une chose : ce n’est décidément pas aux associations humanitaires ou caritatives de répondre aux carences de la collectivité publique. Elles ont accepté de le faire et on voit bien les limites de cette action. Ce n’est pas la charité publique qui va régler la crise du logement. Ce n’est pas la sous-traitance institutionnelle de la pauvreté qui va permettre de lutter contre la pauvreté./
Propos recueillis par Marion Rousset
1. En 1914, des délais moratoires sont accordés aux locataires et le blocage des loyers est décidé. En 1948, est votée une loi de « respiration » qui permet aux prix de cessions et aux loyers de croître très rapidement.
2. Seul le préfet est autorisé à réquisitionner.
Publié dans Regards n° 22, octobre 2005




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