Houellebecq, les possibilités d’un livre

Table ronde avec :

Éric Fassin, sociologue à l’École** **normale supérieure

/Marion Mazauric, directrice de la maison d’édition Au Diable Vauvert./

/Le monde que bâtit l’auteur de La possibilité d’une île est une construction politique qui rencontre les peurs et les fantasmes de ses contemporains. Dissection du contenu d’une œuvre qui ne peut laisser personne indifférent./

/Par-delà les débordements médiatiques, la « vision du monde » défendue par Michel Houellebecq attise la controverse. Quand la littérature prétend dire le réel, penser la société, interroger le modèle occidental, mettre à nu les rouages du libéralisme, pointer la lâcheté d’individus en proie à leurs pulsions : le tout sur fond de fatalisme cynique et désabusé :, elle s’expose nécessairement à des lectures critiques. Lucidité d’un écrivain visionnaire ou grande confusion idéologique ? Les analyses divergent. n/

/Marion Mazauric. A propos de la polémique qui entoure la parution de La possibilité d’une île, on ne peut pas faire l’économie de l’analyse des raisons du phénomène médiatique. Dans cette affaire, on confond l’objet : Michel Houellebecq : et la cause, c’est-à-dire la concentration des médias sur quelques références dont « tout le monde parle » parce que c’est conforme aux mécanismes du marché du livre, dont les circuits de prescriptions sont soumis et intégrés aux exigences du marché : quelques produits doivent et vont rapporter de l’argent, et toute la machine est tendue vers cela. C’est une des conséquences de la concentration et de la prééminence des logiques de distribution sur les logiques de production et de création. Michel Houellebecq, écrivain, n’en joue pas plus que ça. L’homme, lui, n’a jamais varié. Il est doté d’un humour ravageur, d’une conscience aiguë de cette fin de civilisation qu’incarne le modèle occidental, et des dangers qu’encourt notre planète. La première partie de La possibilité d’une île parle de lui dans une mise en abyme réjouissante de clairvoyance, en particulier sur la société du spectacle et la fabrication médiatique. Le bouffon Daniel1, c’est un peu lui. Mais il ne faut pas oublier d’où il vient, il n’a rien d’un produit marketing. Son premier livre, Extension du domaine de la lutte, a été publié par un remarquable éditeur indépendant, Maurice Nadeau, et son succès d’écrivain a avant tout été le fait des lecteurs, dès la sortie en poche de son premier roman. Il est continu et très largement mérité. Houellebecq, lui, est resté le même homme lucide et malheureux qu’il était lorsqu’il était inconnu./

/Eric Fassin. Je suis d’accord pour dire qu’on ne peut pas ignorer la question des médias, mais j’en tire une tout autre conclusion. On ne peut pas déplorer l’existence d’un écran médiatique empêchant d’accéder à l’authenticité de l’écrivain, comme si le capitalisme venait parasiter une œuvre qui lui serait étrangère. Pour moi, la question n’est pas de savoir si Houellebecq instrumentalise les médias ou, à l’inverse, s’il en est victime, mais plutôt de souligner que la réception fait partie de l’œuvre : quand il écrit, l’auteur a en tête les destinataires potentiels de ses livres. C’est d’autant plus vrai pour un écrivain qui essaie de penser la société et le capitalisme d’aujourd’hui./

/Isabelle Lorand. Je ne crois pas que l’on puisse réduire le succès de Michel Houellebecq au déchaînement médiatique. Dans La possibilité d’une île, il fait dire à l’un de ses personnage que si un livre mal écrit parvient à constituer un mythe durable, c’est que l’auteur a trouvé quelque chose d’essentiel. Je crois que Michel Houellebecq est tombé sur des choses essentielles. La noirceur du monde actuel est la première. Un sondage récent demandait à un panel d’individus quel mot caractérisait le mieux l’actualité. En tête arrivait « pessimisme »… La deuxième est la tendance à transformer la personne en clone social avant même de parler de clones biologiques. L’auteur évoque non seulement les lolitas, mais surtout les femmes de quarante ans qui aspirent à l’éternelle jeunesse. La critique des médias, dans son livre, tend à montrer la pression vers l’uniformisation, l’aseptisation : jeune, mince, sportif, non fumeur… les « kids définitifs ». La troisième est sa capacité d’intégration et de prospection dans le futur des maux de notre société. Houellebecq est le premier à non seulement lier le clonage humain, les désordres climatiques et la pollution nucléaire, mais aussi à imaginer la vie d’un clone sur une planète ravagée par les cyclones et les accidents nucléaires. Il met des mots sur ce que nous ressentons intuitivement./

/Marion Mazauric. J’ai constaté, pour avoir publié en poche Extension du domaine de la lutte, à quel point ce constat déprimé de moraliste amer sur notre crise de civilisation, vue depuis la machine à café d’une entreprise rouennaise, parlait aux contemporains de Houellebecq. Seules des œuvres qui rencontrent leur époque permettent à un si grand nombre de gens de s’y reconnaître. Tout d’un coup, une polémique surgit pour savoir si Houellebecq est raciste, réactionnaire ou anti-islamiste. Mais on s’en fiche, ce sont ses livres qui importent !/

/Eric Fassin. Pourquoi s’en ficherait-on ? Pourquoi ces questions seraient-elles extérieures à ses livres, alors qu’il en parle ? On ne peut pas à la fois prétendre tenir un discours politique, sur le racisme et le sexisme par exemple, dans des romans et des entretiens que publie la presse, et ensuite récuser toute lecture politique sous prétexte qu’il s’agit de littérature./

/Marion Mazauric. Houellebecq revendique d’être un type aussi faible, individualiste et lâche que la plupart de ses contemporains. Il nous tend le miroir exact des bassesses humaines d’aujourd’hui. Ce n’est pas de la provocation mais la réalité. Et au fond, peu importe. Musset était très probablement antipathique, Chateaubriand réactionnaire et Balzac un homme pétri de contradictions. Les artistes sont des citoyens comme les autres. Je ne crois pas que la pensée politique de Houellebecq soit particulièrement élaborée, ni forcément intéressante, mais sa vision d’écrivain sur l’Occident et sur la crise de civilisation qui est la nôtre est remarquablement pertinente et poignante. Ce qui compte, c’est ce qu’il construit dans son livre. Il est des regards sur le monde contradictoires, ambivalents, qui peuvent être justes, pointus, visionnaires. C’est le cas de Houellebecq./

/Eric Fassin. Vous êtes précisément dans la logique que j’essaie de décrire : aujourd’hui, il est des écrivains qui prétendent rendre compte du monde et qui en même temps refusent de lui rendre des comptes. Ils veulent une littérature du réel, mais se réfugient dans l’irréalité de la littérature. Quand Houellebecq, dans ses textes ou paratextes (entretiens, etc.), dénonce l’islam avec virulence, comment ne pas s’interroger sur le lien entre son discours et des discours que nous entendons partout aujourd’hui dans la société ?/

/Marion Mazauric. Les propos sur l’islam de Houllebecq sont montés en épingle, hypertrophiés et utilisés parce que c’est un discours qui arrange dans une période d’anti-islamisme très réel en France ! La France est en pleine régression anti-arabe. Voilà pourquoi ils rencontrent un tel écho. Mais en soi, ce qu’il dit sur l’islam n’est pas faux. Comme tous les monothéismes : et pour moi ils se valent, comme se valent tous les intégrismes : c’est une religion machiste qui est une impasse pour l’humanité./

/Eric Fassin. Donc, vous vous intéressez bien : comme moi, et comme tous les lecteurs de Houellebecq, je crois : au contenu de ses romans, et à leur rapport avec la réalité sociale./

/Marion Mazauric. Bien sûr, mais ce procès monté en affaire pour des raisons idéologiques extérieures au travail de l’écrivain me fatigue ! Car nous sommes en face d’une œuvre littéraire, pas d’un manifeste politique. La construction de ce roman, complexe, s’organise en mises en abyme successives au travers des clones. Le personnage de Daniel1 est le bouffon, l’artiste, l’écrivain, c’est-à-dire le voyant. La possibilité d’une île est un roman balzacien. Il s’inscrit dans la tradition classique d’une littérature qui dit le monde. Balzac a inspiré la critique marxiste alors que, sur un plan personnel, il était plutôt royaliste. Définir Houellebecq politiquement est sans doute compliqué, mais ses textes ont, eux, une portée politique réelle, et pour moi positive ! Il y a urgence à montrer et à travailler sur cette impasse de civilisation que le monde libéral occidental est en train d’imposer à la planète, urgence à remettre en cause les religions monothéistes, les/

/cultures machistes, la destruction possible de notre monde. En tant qu’éditrice, je m’intéresse aux romans du réel. Houellebecq est le chef de file de ce renouveau. Dans les années 1980-1990, des écrivains sont apparus dans une France qui devenait très conservatrice sur le plan littéraire. La littérature se séparait du réel aussi bien dans son langage que du point de vue de ses thèmes. À la fin des années 1980, un vrai basculement s’opère avec l’émergence d’une nouvelle génération d’écrivains qui retrouvent le roman comme moyen de dire le réel. Après Echenoz, Ernaux, Belletto, etc., Djian est le premier à rencontrer un immense succès. Mais il lui aura fallu plus de dix ans pour enfin acquérir une reconnaissance critique. Puis arrivent Holder, Ravalec, Houellebecq, Beigbeder, Gunzig, etc. Une des très grands est sans doute Virginie Despentes, qui « littérarise » la langue orale et la violence sociale comme personne. On oublie souvent que ces auteurs sont issus des classes moyennes et des contre-cultures. Ils portent un regard décalé sur notre présent, un regard d’historiens, souvent ironique, souvent aussi noir que le spectacle du monde. La possibilité d’une île montre bien l’apport de la science-fiction : genre dédaigné et pourtant capable d’appréhender ensemble les sciences humaines et les sciences dures,/

/les nouvelles technologies, l’éthique, les mythologies : à la littérature moderne./

/Isabelle Lorand. Parce que Houellebecq fait écho à des préoccupations populaires et modernes, il dérange. C’est connu, les empêcheurs de tourner en rond méritent l’opprobre. Transformer La possibilité d’une île en une défense du clonage est une absurdité. Au lieu de cela, les pouvoirs : tant médiatiques que politiques : feraient bien de prendre la mesure des questions qu’il pose. Il y a moins de six mois, les premiers embryons humains clonés ont vu le jour, ouvrant ainsi la voie au clonage reproductif. Non seulement la couverture médiatique a été modeste, mais aucune formation politique n’a jugé utile de se prononcer sur cet événement considérable. Combien de temps aura-t-il fallu au féminisme, à la lutte contre l’homophobie ou à l’écologie pour pénétrer le champ politique ? Cette dissociation entre les préoccupations populaires et le pouvoir est une des composantes de la crise du politique. Dans La possibilité d’une île, la dissection quasi chirurgicale de la société actuelle montre combien les processus de déshumanisation sont à la fois complexes et généralisés : du monde du travail à la transmission culturelle dont l’absence conduit à l’effondrement de la civilisation, en passant par l’amour et les caresses, le rire et les larmes. En couvrant tous les champs de l’humanité, de l’art à la science, il parvient à toucher du doigt ce qui pose problème à la société contemporaine et à projeter cette situation dans le futur. Alors, plutôt que de chercher si Houellebecq est homophobe, raciste et machiste, profitons de la puissance de ses romans qui « assument la brutalité du monde ». C’est son parti pris. En revanche, ce qui me dérange, c’est son fatalisme./

/Marion Mazauric. Penser qu’il n’existe plus de solution est un point de vue déprimé, mais intellectuellement très crédible. Je partage avec Michel Houellebecq le constat que la civilisation humaine à son stade actuel, et en particulier le modèle occidental, conduit l’humanité dans une impasse totale. Nous sommes la première génération humaine qui sait ne pas même préserver le territoire de survie de ses générations futures. Face au libéralisme et à son appétit croissant, face à l’intégration idéologique des élites qui nous gouvernent, en épidémiologie, en sociologie ou en économie, nous pouvons avoir toutes les raisons de croire que l’humanité va dans le mur si elle continue. Les écrivains visionnaires ont cette conscience./

/Eric Fassin. Donc, il faut prendre au sérieux ce que dit Houellebecq : la littérature a des rapports avec la réalité, complexes, sans doute, mais réels… Dans son dernier roman, il reprend la question du clonage, qui terminait déjà Les particules élémentaires. En 1998, c’était l’événement littéraire de la rentrée. Un an plus tard, sortait L’inceste, de Christine Angot. Quelqu’un qui, comme moi, s’intéresse à la politisation des questions sexuelles, ne peut manquer de remarquer que ces années sont aussi celles des débats sur la parité et le Pacs, marquées par une inquiétude sur la « différence des sexes ». Ce que dit Houellebecq sur les femmes et sur le clonage, ou ce que dit Angot sur l’homosexualité et l’inceste, ce sont aussi des manières littéraires de lire l’actualité : et d’y intervenir, pour se faire l’écho des peurs sur les transformations de l’ordre sexuel. Le problème, c’est que si l’un et l’autre revendiquent de parler de la réalité : sur un mode plus « sociologique », chez Houellebecq, ou plus « psychologique », chez Angot :, ils jouent tous les deux un double jeu. D’un côté, ils revendiquent qu’on prenne la littérature au sérieux : ce n’est pas un jeu formel, elle nous parle du monde. Et en même temps, dès qu’on prend au sérieux ce que disent leurs textes, ils protestent : « C’est de la littérature ! N’allez pas confondre la littérature avec la réalité ! » Chez Houellebecq, l’ambition balzacienne s’accompagne donc d’un discours à la Sollers : on confie une responsabilité considérable à la littérature, et on plaide ensuite l’irresponsabilité. Encore une fois, il s’agit de rendre compte du monde sans lui rendre de comptes. Quiconque se montre troublé par le contenu est suspecté de ne pas en saisir l’ironie. Cela dit, il existe une différence notable entre les prétentions « sociologiques » de Houellebecq et celles de Balzac : à l’époque de ce dernier, la sociologie n’existait pas./

/Isabelle Lorand. Comme vous, je pense qu’une œuvre n’est pas qu’un reflet, elle a des effets. Lesquels ? Le dernier roman de Houellebecq surfe-t-il sur des croyances et des comportements archaïques ou heurte-t-il tellement les gens qu’il les oblige à réagir ? Je ne comprends pas que l’on puisse affirmer que ses livres sont partisans du clonage. Quant au tourisme sexuel avec les petites Thaïlandaises, il conduit dans Plateforme à un dégoût total. En débutant le voyage dans le bordel d’un luxueux hôtel d’une chaîne internationale, il plante le décor : le tourisme sexuel est un système mondial. J’attends de La possibilité d’une île qu’il déclenche l’envie de dire non./

/Eric Fassin. Non à quoi ? Tous les « non » ne sont pas équivalents…/

/Isabelle Lorand. C’est le problème. Non à cette société libérale qui porte en elle la fin de l’humanité. Mais, si l’auteur de La possibilité d’une île évoque un idéal de société fondée sur la solidarité au plus faible, nulle part il n’énonce qu’un autre futur est possible. Cette littérature est foncièrement pessimiste parce que fataliste. Une fatalité que Houellebecq fonde sur deux postulats. Premièrement, à l’origine, l’humanité fonctionnait sur la loi de la jungle, nous en sommes les descendants, par conséquent les plus forts seront toujours les seuls à s’en sortir. Je trouve cette posture paradoxale, avec l’idée qu’avance l’écrivain selon laquelle nous sommes des êtres sociaux : même dans la mort : Marie 23 garde cette « volonté absurde ou sublime, de témoigner, de laisser une trace ». Deuxièmement, le mythe de l’éternelle jeunesse conduirait aux pires dérives et serait uniquement maîtrisé par la morale. Or, le libéralisme est un monde sans morale, puisque c’est la loi du plus fort. CQFD. Ainsi, l’humanité ne serait pas face à un choix. Ce livre interpelle sur des questions fondamentales délaissées du politique mais il met le lecteur face à une fatalité intégrée, incommensurable, généralisée. Quiconque n’est pas outillé se tire une balle à la fin du roman. Au fond, je regrette simplement que Houellebecq ne soit pas en plus un marxiste !/

/Marion Mazauric. Il est ce qui lui permet d’écrire ce grand et beau livre, très désespéré, mais qui fait profondément réfléchir sur notre présent. Il engage le lecteur à penser par lui-même, lui aussi : je trouve cela plutôt bien ! Par ailleurs, l’effet de réel tient à ces deux postulats. Ce livre-là n’existe pas sans son auteur, qui a perdu l’espoir. C’est son nihilisme, sa cruauté et son implacabilité qui le rendent si percutant. Houellebecq connaît les théories marxistes, qui nourrissent sa lucidité sur le libéralisme. A la lecture de ses romans, on rit de questions graves. Son œuvre est une soupape et une alarme. Je la lis comme une critique morale cinglante du monde contemporain et de ce qu’il fabrique. L’artiste met en scène la violence parce qu’il la contemple tous les jours et qu’il en est traversé./

/Isabelle Lorand. L’univers de Houellebecq est cohérent. Nous vivons une tragédie, il est Cassandre. Il ne revendique pas d’être porteur de solutions : il alerte, en effet, pour aujourd’hui et pour demain. Pourtant, je pense qu’il participe d’un mouvement plus global de dénonciation et de rejet du libéralisme, aux contours flous, mouvants : altermondialistes, gays-lesbiennes, sans-papiers… : et aux formes variées : partis politiques, webmilitants, faucheurs anti-OGM… A l’évidence, on ne peut faire le reproche à Houellebecq de ne pas apporter de solutions. C’est le rôle de la politique. Par la force de ses propos, il contribue déjà à une prise de conscience. Mais l’auteur de La possibilité d’une île interpelle la communiste que je suis à propos de l’utopie. Avec le XXe siècle, j’ai tiré un trait sur l’utopie qui justifie les moyens. Pourtant, le rêve d’un monde idéal : du jardin d’Eden : continue à être le puissant moteur de mon engagement. Dans le même temps, j’entends la frayeur qu’exprime Houellebecq, soixante-dix ans après Aldous Huxley, à l’idée d’un monde parfait, aseptisé et par trop rationnel. Pour toutes ces raisons, mais aussi et surtout pour la beauté de son roman, je pense qu’il s’agit d’un très grand livre./

/Eric Fassin. Un auteur comme Houellebecq a une résonance à gauche parce que sa critique du monde est antilibérale. Mais il faut faire attention : l’antilibéralisme n’est pas toujours de gauche, bien au contraire ! Observons ce que dit son œuvre sur le thème de l’échange sexuel : dans Extension du domaine de la lutte, l’auteur explique que la sexualité est un système aussi inéquitable que le capitalisme : les uns ont tout, les autres rien ; certains ont toutes les filles, d’autres aucune. Les Particules élémentaires prolongent l’analyse : si l’échange hétérosexuel : Houellebecq ne parle quasiment pas d’homosexualité : marque une fausse libération en Occident, c’est la faute au féminisme, à Mai 68, etc. Plateforme propose, en réponse à ce dysfonctionnement, la mondialisation sexuelle. Vous êtes sexuellement pauvre sur le marché national ? Vous devenez riche sur le marché international. Les Françaises sont gâtées par le féminisme ? A vous les Thaïlandaises, belles et complaisantes. Les terroristes islamistes qui viennent détruire ce paradis érotique sont donc les ennemis de la mondialisation sexuelle. Drôle d’antilibéralisme, drôle de séduction pour un lecteur de gauche !/

/Marion Mazauric. Reproche-t-on à Kafka son pessimisme noir ? De 1995 à aujourd’hui, l’humanité représente l’impasse d’elle-même : notre temps porte en lui cet échec, et la littérature le dit, sous des formes diverses. C’est un fait important, cette noirceur en littérature. Frédéric Beigbeder, par exemple, raconte avec humour la faillite d’un système incapable de donner des raisons de vivre même à ses héritiers. La conscience du désespoir est ici un préalable./

/Eric Fassin. Je ne reproche rien/

/à Michel Houellebecq. Je cherche juste à savoir si l’on peut lire historiquement ses œuvres, dans un contexte qui est aussi politique. La littérature représente le réel non pas au sens où elle en est un reflet exact mais une construction, une vision, une manière de regarder la société. La littérature est performative : elle construit le monde. Elle appartient à un ensemble de discours sur le réel, tantôt concurrents, tantôt complémentaires, aux côtés de la sociologie, de la politique et de la science. D’où une responsabilité pour tous ces producteurs de discours. Après la guerre, Céline était illisible car illégitime pour des raisons politiques. Dans les années 1960, on a recommencé à le lire en prenant conscience qu’un antisémite peut être, par ailleurs, un grand écrivain et que ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature. Aujourd’hui, on n’ose plus critiquer un romancier qui écrit des choses abominables, par peur d’avoir l’air un peu naïf, vieille gauche, féministe ringarde ou militant désuet, inquiet de passer pour quelqu’un qui n’a pas compris que l’époque du « réalisme socialiste », où l’on confondait littérature et politique, est dépassée./

/Marion Mazauric. La possibilité d’une île est un roman moraliste issu d’un courant pessimiste, nihiliste, je dirais post-punk. Dans une perspective « no future », il décrit l’agonie d’une civilisation. Houellebecq diagnostique, d’un point de vue moral, l’effondrement du modèle occidental. Ses personnages sont de véritables anti-héros, des repoussoirs absolus. Il ne leur fait aucun cadeau. Et puis, enfin un romancier qui aborde le sujet du tourisme sexuel ! Aujourd’hui, le politique évite soigneusement toutes ces questions, car elles pourraient donner aux individus le goût de la liberté de pensée, de l’esprit critique. Depuis dix ans, la littérature s’est emparée du politique. Une réponse humaniste à Houellebecq se trouvera dans la multiplicité des voix et des textes de grande qualité qui s’écrivent et se publient aujourd’hui./

/Eric Fassin. Il faut réfléchir au partage entre morale et politique. Au fond, choisir une lecture morale, plutôt que politique, est déjà un parti pris politique. Car il y a deux manières très différentes de penser que le monde va mal : on peut attribuer les problèmes soit à une corruption morale soit à des rapports de pouvoir. Il ne s’agit pas de réduire le roman à un instrument au service de la révolution ou de la critique sociale, mais de voir en lui une représentation politique du monde, au même titre que l’ensemble des discours qui sont produits sur la société./

/Isabelle Lorand. Houellebecq fait-il du bien au monde ?/

/Eric Fassin. En tout cas, cet écrivain participe d’une très grande confusion idéologique : chacun s’accorde à dire que le monde va mal, mais ce consensus risque de faire oublier qu’il y a des lectures antagonistes de ce qui va mal et des raisons pour lesquelles ça va mal. Le féminisme a-t-il trop de pouvoir dans la société ou pas assez ? Y a-t-il trop d’Arabes ou trop de racisme ? L’enjeu est donc de comprendre ce qui va mal. Prendre au sérieux la littérature, ce n’est pas s’interdire tout jugement politique. On peut trouver qu’un écrivain propose une vision du monde détestable, même si c’est un grand écrivain. On peut admirer Céline sans faire l’impasse sur son antisémitisme. Mais à l’inverse, il ne suffit pas d’avoir une vision du monde détestable pour être un grand écrivain. Bref, je peux porter une appréciation littéraire sur une œuvre, sans pour autant suspendre mon jugement politique./

/Propos recueillis par Marion Rousset/

Comments

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *