Slavoj Zizek : « Patience du couteau & puissance des haches »

A exister dans le champ intellectuel occidental, sa pensée radicale, découverte tardivement en France, suscite passions et critiques. Points de vue contradictoires.

Que veut l’Europe? et Irak: le chaudron cassé sont les deux plus récents titres en France de Slavoj Zizek, parus en avril et mai derniers. Philosophe et psychanalyste, Slavoj Zizek s’inscrit dans la tradition de pensée marxo-freudienne, où figurent l’Ecole de Francfort, Castoriadis, Guattari, entre autres. [Son ancrage dans la psychanalyse est déjà suggéré par les allusions à Freud de ses deux derniers titres, l’un à son Que veut la femme? , l’autre à l’anecdote du chaudron cassé (1).] Sauf que la jonction des deux, marxisme et psychanalyse, ne se fait pas aujourd’hui dans les mêmes coordonnées que dans les années soixante. Aujourd’hui où l’idéologie libérale bénéficie de la pseudo «force des choses», à l’époque du «post-communisme», où l’incompressible régnant consiste à penser «qu’il faut ce qu’il faut», Slavoj Zizek fait partie de ceux qui affirment haut et fort «l’actualité du Manifeste du Parti communiste» (2). Grande opération de décollage de la pensée actuelle de la naturalisation du capitalisme, pour commencer.

Marxiste donc, mais encore. L’effondrement du socialisme réellement existant a moins signé l’enterrement de Marx qu’il n’a eu l’effet d’un coup de pied dans une fourmilière. Il y a aujourd’hui des marxismes, plusieurs façons d’articuler l’héritage de Marx avec différentes interprétations théorico-pratiques, Toni Negri en est un exemple, parmi bien d’autres. Zizek a au contraire cette singularité d’ancrer sa pensée directement chez Marx, voire chez Lénine, et de revendiquer une identité de pensée communiste, à une époque où l’étiquette a été collectivement remisée, même avec ambiguïté. Son origine slovène, son rapport à la psychanalyse, notamment en France, ses collaborations outre-Atlantique, donnent à sa réflexion une double polarité, très féconde : une possibilité de panorama très large, une faculté à se resituer continûment à l’intérieur de l’état des lieux de la pensée actuelle, d’une part, alliées à un savoir organique du communisme des pays de l’Est, d’autre part.

Lecture de la domination

Marx pas sans Lacan, donc. Et c’est là posée toute la question de l’émancipation. Partir du postulat de l’inconscient, poser que le sujet ne se réduit pas à l’homme, notamment dans ce qu’en fait l’humanisme des droits de l’Homme, c’est poser la question du devenir historique avec une acuité particulière. C’est d’abord savonner la planche habituelle de l’opposition entre l’Etat et l’individu, entre deux champs d’action, et leurs avatars néo-new-age (puisque le progrès ne «peut plus» se penser à l’échelle collective, balayons devant notre porte et repensons le changement à l’échelle intime). C’est poser que le sujet éthique, la Raison, n’est pas le moteur de l’histoire. D’où la remise en cause de ce fondement humaniste de l’association de la connaissance et du progrès social. Du moins de la connaissance comme acquisition de savoirs objectifs, façon école républicaine. Remise en cause qu’il résume ironiquement dans la formule «Quand j’entends le mot revolver, je sors ma culture» (3).

Zizek introduit donc, à l’intérieur de la lecture classique de la domination, un troisième terme, celui de la jouissance. Et d’interroger précisément l’ancrage de la domination, et la fonction qu’occupe l’idéologie dans ce dispositif. Il ne s’agira donc pas de dénoncer le mythe de façon frontale, mais d’y pointer la part de bonheur qu’il recèle, la manière dont il lubrifie l’ensemble. C’est pourquoi, dans la tradition des Cultural Studies , ses textes ont pour objet privilégié les mass medias et la culture populaire, où l’impensé du moment est le plus patent. C’est pourquoi aussi sa cible d’attaque privilégiée n’est pas la droite ou l’extrême droite, elle est au contraire la gauche, dans ses contorsions, ses faux-semblants et son bon droit. «Son œuvre part en guerre contre tout l’idéalisme de la gauche philosophique» , dit un de ses traducteurs, Laurent Jeanpierre. Autrement dit, contre toutes les zones d’accommodement. Il n’y a pas de bons côtés des choses, il n’y a que des bonnes ou des mauvaises choses, en somme(4). La gauche socialiste européenne convertie au libéralisme comme l’allié objectif du Capital est, à ce titre, l’ennemi le plus fort de toute pensée réellement radicale. L’extrême droite serait, dans ce paysage, le faire-valoir nécessaire de l’ensemble du système, ou comment la démocratie libérale se justifie in fine dans la construction d’un repoussoir de bon aloi. On lira avec profit à ce sujet «Pourquoi nous adorons tous détester Jorg Haider» dans Que veut l’Europe?

«Dérives démocratiques»

Il en résulte toute une critique de la démocratie libérale, où l’on trouve des ponts avec, en France, la pensée d’Alain Badiou. Là où libéralisme économique et libéralisme politique ont été au coude-à-coude depuis deux siècles, les exigences actuelles du développement capitaliste font passer le second sous le premier. D’où la dénonciation que fait Zizek d’un régime de plus en plus instrumentalisé et vidé de son sens par les pratiques néo-libérales, qui tendent à le réduire à un fétichisme juridique. Par réaction, on trouve dans ses écrits une sorte d’apologie par éclats d’une forme politique autoritaire. Au-delà de la valeur d’effet ou d’agit-prop, de cette irritation, c’est continuer de poser la question de l’émancipation: comment concilier cet agacement devant les dérives démocratiques avec, d’une part, le savoir que l’on a que seule une libération subjective réelle est efficiente, et, d’autre part, une éthique de la relation à l’autre?

La violence

Car la question au cœur de la réflexion politique est celle de la violence. Zizek reprend souvent à son compte le reproche de Robespierre à Danton de vouloir «une révolution sans révolution» , c’est-à-dire un changement sans la quantité intrinsèque de brutalité que toute modification à un fonctionnement induit, qu’il soit subjectif ou collectif. Il propose donc de penser avec le Mal, et non avec son déni. Dans son film Week-end, Jean-Luc Godard montre l’alternative tragique de l’histoire, prise entre ce que l’on pourrait appeler l’abjection bourgeoise, d’une part, et la terreur révolutionnaire, de l’autre. Brand, une pièce d’Ibsen, qui s’est jouée à Paris récemment (Stéphane Braunschweig, Théâtre de la Colline) :pièce que l’on aurait tort de réduire à un plaidoyer contre l’extrémisme religieux: expose le même déchirement. Nous sommes aujourd’hui dans une période où ce choix se pose en des termes particulièrement aigus et visibles. Cette alternative est la même que celle que Zizek développe entre pathologie et Mal radical, dans laquelle, dit-il, tout acte est pris nécessairement. Si l’actuel fonctionnement démocratique est du côté de la pathologie et le terrorisme, de celui du Mal radical, où se situe le bon ressort de l’action? Ou plutôt, comment bien agir?

Ce qui se dégage de sa lecture est que la seule façon d’accepter l’idée d’une nécessité de la violence révolutionnaire, de la brutalité essentielle à tout changement, est de la situer sur un mode réflexif, par rapport à soi-même. C’est ce que fait Antigone. Zizek prend à ce propos l’exemple de Fight club (David Fincher, 1999) et de la scène où l’employé s’auto-tabasse devant son patron, comme la mise en scène par elle-même de la jouissance masochiste de la soumission et, à ce titre, comme le premier pas vers l’émancipation: «La seule véritable conscience de notre sujétion est la conscience de l’obscène surplus de plaisir (le plus-de-jouir) que nous en retirons» (5).

Une pensée efficace

La forme de ses écrits est volontiers celle du recueil d’articles, parfois publiés avant sur d’autres supports (revues électroniques), en prise avec des sujets immédiatement politiques et d’actualité, comme son dernier ouvrage sur l’Irak. La rhétorique elle-même a quelque chose de l’agit-prop, d’une forme d’urgence militante, alliée à un maniement volubile des concepts philosophiques. Dans une plasticité de pensée et de réactivité qui le fait passer de Matrix à Wagner, de Donald Rumsfeld à Hegel, de Lacan aux chocolats Kinder. Avec l’humour qui va avec. On en déduit la revendication d’une pensée d’abord efficace, d’écrits qui trouvent leur pied d’appel dans la volonté de faire effet, de proposer des stimuli et des opérations pour la pensée. Où se trouve donc posée, pour citer à nouveau son traducteur, la «question d’une éthique posthumaniste de la liberté» .

Diane Scott

Paru dans Regards n°21 septembre 2005

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