Zizek semble mettre de côté les combats émergents autour des genres, sexualités, origines… au motif d’une prétendue compatibilité avec le capitalisme. Antagonisme de classe et morale libertaire n’ont-ils pas de place dans un même corpus idéologique?
Slavoj Zizek a un parfum de modernité. A l’heure où la critique du libéralisme se popularise à grand renfort de rassemblements altermondialistes et où les divans se remplissent, l’alliage du marxisme et de la psychanalyse, même s’il surprend encore un peu, s’inscrit dans l’air du temps. Appel à retrouver le sens du politique, les antagonismes de classes, à raviver «le Lénine-en-devenir» ou encore à renouer avec la suspension politique de l’éthique de la gauche au nom de l’universalisme à venir : l’intellectuel, y compris dans sa dimension nostalgique en phase avec l’époque, séduit dans les franges de la gauche radicale. Sans minimiser l’intérêt et l’apport de Slavoj Zizek, on peut se demander s’il ne reprend pas certaines vieilles recettes que l’on croyait heureusement écartées mais qui continuent de hanter le champ de l’alternative…
ANTAGONISME ET VIOLENCE
Au cœur de sa pensée: la contestation du déplacement de la lutte politique de l’économie vers le «combat culturel pour la reconnaissance d’identités marginales et la tolérance des différences» . Nos sociétés occidentales seraient dépolitisées par l’affirmation des identités particulières. Le féminisme, l’écologie et les mouvements gays et lesbiens «ne sont pas politiques, si l’on entend par politique la singularité universelle: il s’agit de «mouvements à UN enjeu», qui souffrent de la dimension d’universalité :c’est-à-dire de non-rattachement à la totalité sociale ». Derrière le multiculturalisme, il y aurait en fait « une éradication radicale de la Différence, de la faille antagoniste» . C’est pourquoi il dénonce la discrimination positive, qui interdit «le vrai geste de politisation» . Ne permettant pas de faire vivre l’antagonisme, celle-ci pose le sujet dans un état de frustration et empêche le passage à l’acte violent, témoin de l’antagonisme: «ce que la post-politique tend à prévenir, c’est précisément cette universalisation métaphorique des demandes particulières» .
Slavoj Zizek renvoie ainsi dos à dos les «fondamentalistes», c’est-à-dire ceux qui veulent exclure l’autre menaçant (droite populiste notamment), et « les politiques identitaires multiculturelles post-modernes, visant à la coexistence cohérente de groupes aux manières de vivre « hybrides », et même changeantes, divisés à l’infini en sous-groupes ». En effet, précise-t-il, «cette floraison perpétuellement jaillissante de groupes et sous-groupes dans leurs identités hybrides, fluides et mouvantes, chacun insistant sur le droit d’affirmer son mode spécifique de vie et/ou de culture, cette incessante diversification, n’est possible et pensable qu’adossée au socle de la globalisation capitaliste: (…) le seul lien reliant ces multiples groupes est le lien du Capital lui-même, toujours prêt à satisfaire les demandes spécifiques de chaque groupe et sous-groupe» . La pensée queer n’a, par exemple, d’intérêt que dans la mesure où elle critique le capitalisme: c’est parce que Judith Butler exprime la dimension économique et pas seulement culturelle de sa lutte qu’elle a grâce aux yeux du philosophe. Mais elle reste suspecte car potentiellement récupérable par le capitalisme.
CRITIQUE ECONOMIQUE
In fine , le philosophe concède l’avancée politique constituée par les nouvelles problématiques mais plaide «pour un retour à la primauté de l’économie, non pas au détriment des questions soulevées par les formes post-modernes de politisation, mais précisément dans le but de créer les conditions d’une réalisation plus efficace de ces demandes» . Autrement dit, retour à la lutte des classes et le reste, on verra après? Au lieu d’articuler les questions émergentes (genres, sexualités, origines….) avec l’antagonisme de classe, Zizek semble mettre de côté ces combats au motif d’une prétendue compatibilité avec le capitalisme.
A cette critique économique, s’ajoute un point de vue plus psychanalytique. Les «féministes qui veulent abolir le complexe d’?dipe» ne se rendent pas compte du danger que représente la remise en cause totale du patriarcat: «La désintégration de l’autorité symbolique publique («patriarcale») est payée (ou contrebalancée) par un «attachement passionné» à la sujétion» parce qu’il manque un «interdit symbolique intériorisé» . Et de citer les couples de lesbiennes sado-masochistes et autres pratiques en vogue de type maîtres/esclaves. Car la liberté excessive, le manque d’ordre, de repères sont nuisibles. Encore une fois, le philosophe estime que le capitalisme peut, lui, accepter une morale libertaire. Inversons la question: un projet alternatif, anticapitaliste, intégrant au cœur de son corpus idéologique l’antagonisme de classe, ne pourrait-il pas accepter une morale libertaire?
CA
Paru dans Regards n°21 septembre 2005
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