Le cercle du pouvoir tabou pour les au teurs
Aux Etats-Unis, faire d’une personnalité politique contemporaine un sujet de fiction est depuis longtemps dans les mœurs. En France, des écrivains s’y essayent cette année. Ils font figure de pionniers. uelques romans se distinguent en cette rentrée littéraire, comme toujours surabondante. Leurs auteurs sont pourtant assez peu connus et leur puissance littéraire n’est pas non plus exceptionnelle. Ce qui les sort du lot commun, c’est leur sujet : des romans situés au cœur du monde politique français. Surprenante absence dans un pays réputé politique. « La politique-fiction ne marche pas en France », assure Jean-Charles Gérard, directeur des éditions Max Milo. Cette fois, cela ne l’a pourtant pas empêché d’accepter le manuscrit de Jean-Baptiste Desaize, Shooté au pouvoir (1). Mais mettre en scène des hommes politiques contemporains reste rare en France. Et cela ne concerne pas la seule littérature. Les réalisateurs de films ne paraissent pas davantage tentés par le sujet.
Politique romanesque
Ces romans signent-ils le début d’une entrée des politiques dans l’espace de la fiction ? En tout cas, plusieurs romans de politique-fiction sont cette année sur les étals des libraires. A côté du livre de Jean-Baptiste Desaize, paraît également Mafia chic (2), de Sophie Coignard et Alexandre Wickham. La journaliste d’investigation du Point, auteure de l’Omerta française, est elle aussi passée au roman (voir entretien). Corruption, drogues, soif de pouvoir, le livre dévoile l’univers délétère et peu flatteur de la scène politique. Et c’est bien ce qui lui est reproché.
« Ça ne se fait pas de dénigrer les affaires de l’Etat ! » s’est vu répondre Stéphanie Mesnier en proposant son manuscrit. La journaliste du Canard enchaîné brosse, dans L’Espionne et le diplomate (3), satire politique qui prend place au Quai d’Orsay, le portrait d’un ministre des Affaires étrangères confronté à une fuite de dossiers.
Eric Zemmour, lui aussi journaliste politique au Figaro, considère que l’on trouve finalement « plus de réalité dans le roman que dans le journal télévisé ». L’essayiste-journaliste passe également à la fiction, lui qui considère que la vie de Chirac est « romanesque ». Mais L’Autre (4) connaîtra un accueil « glacial».
Shooté au pouvoir, Mafia Chic, L’Espionne et le diplomate, L’Autre : quatre romans qui ne font pas le printemps, mais qui déjà donnent un signe. Surtout que ces quatre-là ont réussi à franchir le premier filtre de la publication. En France, c’est un fait, les éditeurs hésitent à faire paraître des ouvrages trop décapants pour le pouvoir en place. Peur du procès ? Sans doute. Collusion avec le pouvoir ? Peut-être.
La télé aime le décalé
Mais selon Sophie Coignard, « les éditeurs sont tout de même moins frileux que les producteurs télé ». Nicolas Traube, président de Pampa productions et ancien directeur de la fiction à France 2, l’a vérifié : ses deux projets de téléfilms politiques ont été rejetés. L’une des fictions prenait pour cadre la campagne présidentielle. Il fut jugé que ce n’était pas le moment de discréditer les candidats : « A l’époque, Le Pen commençait sérieusement à monter », commente le producteur.
L’audiovisuel, comme l’édition, se tient donc à distance des histoires inspirées de la vie politique contemporaine. De temps en temps, les chaînes programment des séries sur de grands leaders français mais ceux-ci appartiennent plus à l’Histoire : la grande : qu’à l’actualité : France 2 ne fait-elle pas sa rentrée avec de Gaulle? A quand un téléfilm sur les affaires financières de l’Elysée ou sur les relations Chirac-Sarkozy ? La télévision britannique, elle, n’a pas hésité à diffuser une fiction sur la concurrence entre Blair et son ministre des Finances Gordon Brown : The Deal, de Stephen Frears.
Dans la Maison Blanche
Aux Etat-Unis aussi, la télévision prospecte les allées du pouvoir pour trouver ses thèmes de fiction : la série West Wing (« Aile Ouest ») relate depuis plus de six ans, semaine après semaine, le quotidien d’un président américain. La caméra d’Aaron Sorkin plonge dans les couloirs de la Maison Blanche, notamment dans son aile ouest où se trouve le bureau ovale. Les dossiers consultés par le chef de l’Etat et ses conseillers sont abordés sans complaisance. Lobbying, relations avec le Congrès, ventes d’armes, peine de mort, 11-Septembre, les scénaristes ne laissent rien de côté. West Wing est un succès colossal et le concept n’étonne personne outre-Atlantique. De même, les films d’Oliver Stone sur Kennedy ou Nixon furent des succès publics et les prises de position du réalisateur ont suscité le débat sans pour autant être des crimes de lèse-majesté.
Farces et critiques
Roman, ciné ou télé : la France apparaît bien frileuse. Jean-Michel Frodon, rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, en convient : « En France, il y a un blocage pour parler du pouvoir. » Parmi les rares exceptions, il cite Le Promeneur du champ de Mars de Robert Guédiguian sur les derniers jours de François Mitterrand. Jean- Michel Frodon évoque aussi Le Président d’Henri Verneuil, joué par Jean Gabin. Mais, note-t-il, ce film de 1960 est davantage la représentation d’un acteur « devenu une figure paternaliste du pouvoir ».
La France « marque une distance entre le milieu artistique et le pouvoir, alors qu’aux Etats-Unis, ajoute Jean-Michel Frodon, représenter le président n’est pas forcément fait pour le dénigrer ». En France, quand les créateurs parlent du politique : rarement : c’est pour en faire une critique. « Cela réduit la richesse des histoires. Quand les hommes politiques apparaissent sur grand écran, ils sont le plus souvent dans le costume du ministre de l’Intérieur qui gueule contre un commissaire. Nous sommes plus proches de la farce que de l’analyse politique fouillée » conclut l’auteur de La Projection nationale (5).
Nicolas Traube abonde et propose une explication : « Nous ne sommes pas très à l’aise avec notre démocratie où s’en prendre à un membre d’une institution, c’est finalement la remettre en cause. » On ne peut s’empêcher de constater que les romans qui sont proposés cette année ont tous un regard particulièrement noir sur le monde politique. Les romanciers ne s’écartent guère du sentiment commun. Ce qui ne signifie pas toujours qu’ils se détournent de sujets politiques. Même si pour Jean-Hubert Gaillot, des éditions Tristram, les écrivains français sont davantage « dans l’autobiographie intime et dans une orfèvrerie littéraire qui laisse peu de place au réel ». Jean-Marie Rouart, de l’Académie française (6), estime aussi que les auteurs, plus portés sur l’autofiction, « se sont repliés sur eux-mêmes ». Sans compter les difficultés liées à l’écriture elle-même : « Il est plus simple de créer un personnage de roman s’il a sa logique propre » affirme l’académicien. En somme, créer un personnage de toutes pièces serait plus facile que de l’extraire du réel.
Aux origines, était le shérif
Pourquoi, aux Etats-Unis, la littérature et le cinéma trouvent-ils davantage leur inspiration dans le milieu politique ? Jean-Hubert Gaillot a son explication : « En France les auteurs n’ont pas la conception paranoïaque de la littérature des Américains, ce formidable moteur pour écrire des histoires. » Pour Jean-Michel Frodon, « l’imaginaire national américain est construit autour de la question : qui commande et quelle est la nature du pacte qui relie la société à ceux qui la dirigent ? Le cinéma en particulier se pose des questions de pouvoir depuis son origine, à commencer par les westerns, qui cherchent à savoir où se trouve la loi ». Réflexion qui passe par la représentation de figures incarnant le pouvoir, le shérif puis le président.
Le fonctionnement de la justice et des médias américains explique sans doute cette liberté de ton. « Dans un pays où des journalistes ont fait tomber le président, on ne peut qu’autoriser un mec à écrire des romans » rappelle Jean-Baptiste Desaize à propos du scandale du Watergate. Pourtant, absence de tabous envers les hommes politiques n’est pas absence de sanction. Exemple avec President Kissinger (7). Ce livre, écrit en 1974, vaut à Maurice Girodias d’être expulsé des Etats-Unis. Portrait au vitriol du secrétaire d’Etat de Nixon, l’ouvrage n’est jamais sorti aux Etats-Unis. Paradoxe : considéré comme le premier écrit de politique-fiction, c’est en France qu’il paraît en 1997 pour la première fois.
1. Shooté au pouvoir, de Jean-Baptiste Desaize, éditions Max Milo, 320 p., 19 e
2. Mafia chic, de Sophie Coignard et Alexandre Wickham. éditions Fayard, 440 p. 20 e
3. L’Espionne et le diplomate, de Stéphanie Mesnier, éditions Ramsay, 330 p., 21 e
4. L’Autre, d’Eric Zemmour, éditions Denoël,
336 p., 18 e
5. La Projection nationale, cinéma et nation, de Jean- Michel Frodon, Odile Jacob,
248 p., 1998, 20 e
6. Dernier livre publié : Mes Fauves, Grasset 2005, 17,90 e
7. President Kissinger, de Maurice Girodias, éditions Tristram, 13,57 e
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