L’Iran séduit par un populiste

L’élection comme président de l’Iran de l’ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad, qui constitue une défaite pour les aspirations des femmes, des jeunes et des intellectuels, est lourde de dangers : poursuite du programme nucléaire, coup de pouce à l’instabilité régionale en Irak, dans les pays du Golfe, voire au Liban et en Palestine. Autant de dossiers dont les faucons de Washington vont s’emparer pour justifier un conflit ouvert avec l’Iran. Comment expliquer cette victoire à la présidence du conservatisme le plus dur, alors que huit ans plus tôt, en 1997, le réformiste Mohammad Khatami était élu à près de 70 % ? Incontestablement, le discours violemment antiaméricain et nationaliste du nouveau président a séduit une bonne part de l’opinion iranienne, à un moment où l’arrogance du gouvernement Bush constitue un camouflet pour des sentiments nationaux depuis longtemps perturbés. Mais le succès d’Ahmadinejad est d’abord l’effet immédiat de l’échec de la politique réformiste. « Il est dû à l’usure des réformistes, à leur discrédit auprès des jeunes notamment, ce qui explique probablement leur forte abstention au scrutin, analyse Olivier Roy, spécialiste du monde musulman (1). Alors qu’il avait soulevé des attentes exceptionnelles, Khatami n’a pas convaincu l’establishment, à commencer par le guide (autorité suprême), qu’il pouvait garder les principaux acquis de la révolution tout en démocratisant le système politique. » Cela ne signifie pas pour autant, selon lui, que les anciens supporteurs de Khatami aient porté leurs voix sur Mahmoud Ahmadinejad. « Au premier tour, explique le chercheur, Mahmoud Ahmadinejad a d’abord profité de ce noyau d’électeurs ultra-conservateurs qui représente près de 30 % de l’électorat iranien. Au second, il a engrangé les voix de tous ceux qui rejetaient son adversaire Hachemi Rafsandjani. » Pendant la campagne, ce dernier se présentait comme le mieux à même de préserver la libéralisation de l’ère réformiste, de mener à bien les réformes économiques, mais aussi de restaurer les liens avec les Etats-Unis. Or, l’élection ne s’est pas jouée là, mais sur les thèmes de la corruption et des inégalités sociales. A côté de Mahmoud Ahmadinejad, qui a su imposer une image d’homme intègre, Rafsandjani Hachemi est apparu trop vieux, trop riche, trop affairiste, impliqué depuis trop longtemps en politique. « Il est le type même du nouveau riche, précise Olivier Roy, celui dont la famille politique, comme lui-même, a fait fortune après la révolution. » Grâce à sa rhétorique proche du système et aussi à son programme social qu’il a concrétisé lorsqu’il était maire de Téhéran, Mahmoud Ahmadinejad a su parler aux pauvres, qui représentent aujourd’hui 20 % de la population. Il leur a promis des augmentations de salaire, une aide pour les régions agricoles et la sécurité sociale pour tous. « Mahmoud Ahmadinejad a fait une campagne populiste, jouant le peuple contre l’establishment perçu comme corrompu, ajoute Olivier Roy avant de conclure : l’intégrité supposée du président élu n’en fait pas moins un apparatchik du système dont on sait que la responsabilité dans la corruption est énorme. » Reste que l’élection d’Ahmadinejad ne supprime pas les contradictions de l’évolution iranienne. Le goût de la liberté ne disparaîtra pas de sitôt. Et rien ne dit que la conjonction de tous les conservateurs se fera sans peine, dans un Moyen-Orient éclaté et soumis à toutes les tensions.

1. Chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) et enseignant à l’école des Hautes Etudes en sciences sociales (EHESS).

Comments

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *