Idées pour bâtir un parti politique moderne

Entretien avec Philippe Merlant

Etes-vous d’accord pour convenir que la crise des organisations politiques est générale et à quoi tient-elle à votre avis ?

Joël Roman : La crise de la politique est profonde, fondée d’abord sur une crise de représentation politique. Elle tient au rôle tenu par les médias dans nos sociétés qui incite à penser que l’on pourrait se passer de le représentation politique, au sens classique, mais aussi à l’individualisme, dans la mesure où les gens sont moins prêts à se reconnaître dans des organisations politiques traditionnelles et quand ils agissent avec elles, c’est de façon plus limitée, plus temporaire. En général, ils sont moins partants pour s’engager, « prendre une carte ». A cela s’ajoute la crise plus générale des structures d’organisations pyramidales, qui bouscule les partis politiques, mais aussi les organisations syndicales ou les entreprises, l’ensemble des institutions en résumé. Pour autant, ces transformations ne signifient pas que la politique n’intéresse plus. Au contraire, on n’a jamais tant éprouvé le besoin de politique. Nous sommes là dans la crise des « formes » de la politique. Par ailleurs, je ne pense pas que la forme parti politique soit définitivement morte. En revanche, les partis politiques sont dans l’obligation de se rénover profondément.

Philippe Merlant : Je partage ces trois constats. Je souhaiterais en rajouter un quatrième, celui des niveaux territoriaux de représentation. Alors que l’échelon prioritaire a été celui de la nation (et, accessoirement, celui des régions), on a l’impression que les enjeux aujourd’hui se situent à des niveaux complètement opposés : d’un côté, celui du monde, puisqu’il y a mondialisation de fait avec une incitation à se dire qu’il faut faire fonctionner les institutions, la démocratie à l’échelon mondial, les régulations à l’échelon planétaire et, de l’autre, le « niveau du quartier », où les gens ont de plus en plus le sentiment de ne pas avoir prise sur les décisions qui les concernent directement. Dans le même temps, le niveau de réponse des institutions demeure strictement national et régional. Une dernière interrogation traverse également cette problématique : qu’est-ce que la démocratie aujourd’hui ? De ce point de vue, on arrive au bout d’un processus où la démocratie est de plus en plus réduite à la démocratie de représentation au détriment des démocraties de délibération et de participation, le plus souvent vidées de leur sens. Or, la démocratie ne sera réhabilitée que si ces trois leviers sont tenus en même temps. C’est dans ce contexte que se pose le rôle des partis: ce rôle est fondamental sur la démocratie de représentation mais les partis, s’ils peuvent accompagner le mouvement, ne sont pas les acteurs majeurs des démocraties de participation et de délibération.

Si, comme vous le dites tous les deux, la forme parti politique est loin d’être périmée, qu’est- ce qu’un parti politique vivant aujourd’hui ?

Joël Roman : La raison d’être d’un parti, c’est la représentation. D’accord sur le déficit de démocratie délibérative ou participative. Cependant, l’idée de représentation est incontournable, non pas pour demeurer dans l’optique de Rousseau, de l’obligatoire représentation politique sur un grand territoire, mais parce que la vocation des partis, c’est de représenter tout le monde, d’être inclusif. La participation peut, elle, se contenter d’une minorité active de gens concernés. Pas la représentation. Toute la difficulté du politique, c’est de gérer cette tension parfois forte, entre ceux qui se sentent le plus concernés par un problème et ceux qui, à tort ou à raison, s’en désintéressent, mais dont il faut prendre en compte l’existence. L’autre raison d’être des partis, c’est le pluralisme des courants d’opinion, des sensibilités politiques qui ont du sens, même si elles évoluent.

La réticence à l’engagement, à se reconnaître dans un parti politique reste forte. Comment mettre en confiance les citoyens vis-à-vis des partis ?

Joël Roman : On ne pourra défendre les partis politiques qu’à certaines conditions, internes aux partis politiques et institutionnelles. Pour les premières, il faut que les partis politiques se réforment profondément. Il ne s’agit pas seulement de démocratiser les fonctionnements, bien que ce soit important et que cela commence à être le cas. Il faut surtout que les partis politiques soient plus à l’écoute, mieux branchés sur la société. Or, le paradoxe, c’est qu’un parti qui est un parti de « militants », est branché sur ses militants plus que sur la société. Et, en général, les militants du parti militent au parti, n’ont pas le temps de militer ailleurs, dans les associations, les organisations syndicales, les quartiers. Et les gens qui militent dans les organisations de quartiers n’ont généralement pas envie d’avoir en poche une carte du parti. D’abord, parce qu’ils n’ont pas le temps. Ensuite, parce que leur lieu d’investissement, le quartier, l’association de parents d’élèves ou le syndicat, leur conviennent parfaitement et leur suffisent. C’est pourquoi il me semble que les partis devraient réfléchir à des systèmes de collèges, collège de militants qui ont leur légitimité mais aussi collège des associatifs, des syndicaux, de la société civile. Pourquoi pas un collège des élus ? Peut-être un collège des experts ? Pourquoi pas ? Inventer en tout cas des systèmes complexes, avec des responsabilités différentes, pas toujours à égalité sur les décisions de la vie du parti, mais qui offriraient au parti une ouverture. Au delà, la réforme profonde des institutions politiques et des rapports des partis aux institutions s’impose. Elle passe par le non- cumul absolu, d’aucun mandat ! On voit bien quantitativement le gain qu’il y aurait, mécaniquement, en terme de renouvellement, à l’application d’une telle mesure. On imagine aussi la clarification bénéfique des fonctions politiques électives. Elle passe par la parité. Sans entrer dans un développement théorique : fausse idée théorique, mais bon combat pratique :, la parité peut être d’un effet sain sur la vie politique. Il faut évidemment un statut de l’élu. Le non-cumul des mandats ne peut cohabiter avec un système de précarité totale des élus. Mais c’est aussi tout le rapport à l’Etat qui est en cause. On voit bien qu’il faudrait travailler ensemble la réforme de l’Etat et la réforme politique, réformes qui ne coûtent rien…

…qui coûtent du pouvoir…

Joël Roman : … mais pour en redonner, pour transformer la société.

Philippe Merlant : Les partis ont un rôle essentiel de représentation, mais il y a sans doute à améliorer la manière dont ils présentent leurs programmes aux électeurs potentiels. Je pense qu’ils devraient exprimer plus clairement les points sur lesquels ils sont en désaccord avec la société actuelle, les points sur lesquels ils pensent avoir prise et ce qu’ils proposent. Bref, avoir des programmes de gouvernement à la fois réalistes et utopiques, c’est-à-dire reliés à un projet de société. Or, depuis de nombreuses années, cette articulation fait défaut. Peu de programmes politiques sont présentés alors qu’il est essentiel, dans une démocratie, que l’on dise quelle société l’on veut bâtir. Par ailleurs, si l’on convient que cette démocratie de représentation est essentielle mais qu’il faut faire vivre plus fortement les démocraties de délibération et de participation, et s’il est clair que les partis n’en ont pas le monopole, ils ont en revanche mission à impulser, encourager, structurer, conforter… vis-à-vis de tous ceux qui peuvent être les acteurs de ces deux autres formes de la vie démocratique. Les partis politiques devraient innover en matière de reconnaissance réelle et concrète du monde associatif. On connaît aujourd’hui une effervescence considérable d’associations locales, mais en même temps, celles-ci sont bien souvent privées de mémoire et à partir de là, se trouvent dans l’incapacité de se projeter dans l’avenir. Comment aider des associations de quartiers par exemple à comprendre le monde qui les entoure, à se mettre en réseaux, à relier enjeux locaux et enjeux globaux, à analyser le fonctionnement des institutions, à stimuler l’échange d’expériences, la remontée d’initiatives, la progression du mouvement d’idées ? N’est-il pas nécessaire que les partis de gauche, en même temps qu’ils assument leur fonction de représentation, s’engagent dans ce qui est une mission d’intérêt général, compte tenu du déficit démocratique dans la société française : favoriser l’expression des acteurs de la société civile qui ont besoin de s’exprimer et qui ont aussi besoin d’outils ? Je n’ai pas de recettes mais il y a là un chantier en soi pour les partis s’ils veulent contribuer à bâtir une société plus démocratique.

Vous semblez attendre un signe fort des partis politiques en terme de démocratisation de la vie sociale. Mais « démocratie de représentation améliorée », d’un côté, « démocratie délibérative et participative avec plus de moyens », de l’autre : cette cohabitation est-elle suffisante ? Ne devrait-on pas travailler au croisement des deux pour que le pouvoir s’exerce autrement ?

Joël Roman : Une dialectique, pour employer un vieux mot un peu oublié, est à réinventer entre l’un et l’autre. Du côté des partis, quand je suggère la création de collèges, c’est pour tenir compte de la nécessité de prise en compte du réel mais c’est aussi pour que les décisions soient « collégiales ».

Philippe Merlant : Ce croisement aporterait cette capacité d’écoute, dont parlait Joël, au contact de ces réseaux citoyens, qui redonneraientt aux militants politiques le sens du concret. Les récents mouvements sociaux montrent un désir grandissant des gens de se battre sur des enjeux ponctuels et concrets. Dans cette floraison associative, nombreux sont ceux qui préfèrent un engagement à portée limitée. Mais, face aux institutions, cette vraie militance risque de s’essouffler dans son isolement. La confrontation avec les « politiques » serait donc bénéfique. Par ailleurs, en deux ou trois ans, il est remarquable de noter combien le modèle du fonctionnement en réseaux est en train d’être approprié par les acteurs citoyens de base qui trouvent là le moyen de lier leur action locale et des enjeux aussi globaux que ceux de Seattle. Nous vivons une accélération notoire sur ce sujet en terme de potentialités d’actions, de réflexions, et de capacités à se doter des outils ad hoc, conforme au modèle du réseau.

Joël Roman : La nécessité d’une véritable démocratie politique s’en trouve renforcée. Nous sommes face à des phénomènes ambivalents. D’un côté, une plus grande opportunité technique, sociale et culturelle nous est offerte. C’est un progrès démocratique. De l’autre, les risques d’enfermement, d’autisme sont plus grands aussi parce que rencontrer sur Internet deux ou trois personnes qui sont d’accord avec vous, ne forme pas un « mouvement ». Cela ne suffit pas. De même, les mouvements sociaux existeraient-ils autant s’ils n’avaient pas les médias ? Je veux dire qu’il y a risque d’effervescence, de poussées de fièvre, très médiatisées, mais en surplomb de la société réelle. Aux partis politiques comme aux institutions de trouver les moyens de faire le lien, de trouver les modalités d’un travail d’articulation et de ne pas être seulement dans cette alternative stérile de doucher les enthousiasmes ou de pousser à la roue. L’un des autres grands défis du moment restant les médias, leurs structures, pour qu’ils cessent d’être, à la place des partis politiques qui ont eux-mêmes à se renouveler, les seuls à prétendre représenter la société, qui plus est, sans médiation. n

* Philippe Merlant, fondateur du site internet « Place Publique ».

** Joël Roman est également l’auteur de la Démocratie des individus, chez Calmann Lévy.

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