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Philosophie sans frontièreParce qu’une chronique comme celle-ci, une fois tous les deux mois, ne permet pas de rendre compte, sans injustice, de tout ce que les philosophes offrent à notre réflexion, j’ai choisi cette fois d’informer sur une vingtaine de parutions. Il faut y voir acte de résistance, à l’heure où de nombreux pays – le nôtre n’est pas à l’abri – voient l’enseignement philosophique menacé par l’”histoire des idées” (apprenons les pensées des autres, plutôt que d’en faire des outils personnels !) ou la “communication” (inventons une pédagogie non philosophique pour enseigner la philosophie !).
Paradoxalement, au même moment, c’est un philosophe contemporain qui vient de faire la Une de toute la presse : Sartre, un penseur singulier qui, en philosophant sa vie autant que ses oeuvres, donna à d’innombrables humains la passion de la philosophie. De la liberté. Mode médiatique ? Campagne de promotion ? On en connut de moins utile et de plus artificielle : le dernier livre de Bernard-Henri Lévy, n’en déplaise à ceux qui (comme moi) croisèrent le fer avec lui, est un magnifique travail et une réflexion profonde sur un philosophe qui marqua le XXe siècle. Celui de Philippe Petit aussi, et les quelques autres cités ci-joint.
Certains soulignent la “faute” majeure de Sartre : avoir partagé avec les communistes : mais moins longtemps qu’eux : une complicité de fait avec les crimes staliniens. On pourra aussi souligner, parmi les “fautes” des communistes cette fois, une incapacité durable à entendre Sartre. Jusqu’à l’insulter. Comme ils sacrifièrent brutalement tout ce que les oeuvres de Bergson, Merleau-Ponty, Foucault, Deleuze offraient de possibilité de penser le monde (et le marxisme lui-même !) de façon neuve et libératrice. Rejetés les cinq plus grands philosophes français du XXe siècle. Rien moins. Saura-t-on jamais ce que cette cécité leur coûta ?Certes ni Sartre ni aucun autre philosophe n’inventa rien. Inventent ceux qui transforment la matière. Inventent ceux qui produisent des connaissances. Inventent les peuples qui brisent leurs chaînes du moment. Mais aucune invention théorique ou pratique n’eut jamais de portée universelle, humanisante, sans philosophes pour les penser, et sans artiste pour les sentir. Sartre fut les deux, donc créateur de politique à la fois sensible et rationnelle, de liberté contagieuse, par delà les erreurs qu’on lui a reprochées de tous bords. On en reparlera dans quelques siècles, sauf triomphe des barbaries.
Le mépris de la philosophie, fût-il de monsieur Allègre, est toujours populiste et dangereux, mais aussi dérisoire. Toujours contraire à la citoyenneté active, à la créativité scientifique, à ce que nous pouvons cultiver de plus humain. Les communistes français purent à juste raison s’enorgueillir longtemps de placer la philosophie parmi les dimensions de la formation de leurs militants. Même jadis sous des formes souvent dogmatiques. Y avoir renoncé depuis peu ne saurait être vu comme un bon symptôme.
Mais la philosophie, le désir de sagesse, a toujours outrepassé les péripéties, quelle qu’en soit la gravité. Les philosophes vivent, pensent, créent, incendient, et se disputent entre eux, construisent et déconstruisent, façonnent des façons de voir et d’agir qui contribuent au mouvement du monde, pour peu qu’ils écoutent ce que le monde leur murmure. C’est une école de patience, un art de prendre son temps pour le prendre vraiment, et finalement pour en perdre le moins.
Et toujours faire effort pour que la philosophie devienne populaire, comme y appelait Denis Diderot. C’est le sens de l’invitation à lire, comme autant d’outils, par exemple, la palette fort diverse des livres qui viennent de paraître aux quatre coins de la planète.
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