Les logiques industrielles et entrepreneuriales sont de plus en plus soumises aux diktats financiers des firmes multinationales. Ce fait incontestable pèse de façon majeure sur la réalité de notre monde du travail. La crise de l’emploi et l’armée de réserve qu’elle entretient pèsent elles aussi de façon majeure sur la réalité du monde du travail maintenant une pression permanente sur des salariés toujours incertains de leur avenir.
La mobilisation des communistes contre la dictature des multinationales, tout comme leur mobilisation contre le chômage, témoignent de l’importance qu’ils accordent à la place du travail dans notre société. Quoi qu’en disent certains, celui-ci est bien le socle de la socialisation et des identités. Hic et nunc ceux d’entre nous qui sont sans travail sont de fait extrêmement pénalisés, non seulement financièrement, mais aussi socialement et psychologiquement. La qualité du lien social passe bien par l’accessibilité à l’emploi, mais elle passe aussi par la nature, le contenu et les modalités du travail.
Ceux-ci paraissent pourtant éloignés des préoccupations des communistes français ; surtout focalisés sur l’emploi, ils ne mesurent pas, semble-t-il, toute l’importance de ce qui se joue, pour notre société, au travail.
Il est devenu classique, même banal, de parler de l’intensification du travail, du stress qui résulte de la décentralisation des responsabilités et des injonctions à un engagement subjectif de plus en plus important, d’un contrôle omniprésent avec la traçabilité informatique qui permet de savoir en permanence qui a fait quoi, comment et quand. Ces phénomènes s’accompagnent d’une évolution lourde de conséquence : l’individualisation.
Celle-ci est une réponse managériale aux remises en cause collectives du travail capitaliste qui ont explosé en 68. Elle correspond à une réforme d’ampleur qui transforme significativement le travail en entreprise : chacun est de plus en plus inséré dans un rapport individuel à son entreprise, à sa hiérarchie, contraint d’intérioriser sa culture, son langage, ses objectifs, d’épouser ses intérêts. Et cela sur la base d’un arsenal d’innovations organisationnelles qui balayent aussi bien les structures, le fonctionnement interne de l’entreprise que les relations sociales. Les règles du jeu imposées (et qui deviennent de plus en plus naturalisées) sont celles d’un engagement total du salarié qui doit mettre ses compétences au service de son entreprise, s’adapter à des contextes fluctuants, être flexible, disponible, mobile et toujours loyal.
On ne saurait expliquer une telle situation dans laquelle se trouvent des salariés de plus en plus nombreux, par la seule menace que fait peser l’existence d’une nombreuse armée de réserve mais par une longue série de réformes managériales qui ont pour objectif primordial de neutraliser les capacités de résistance des salariés.e fait, les salariés se trouvent de plus en plus sans défense face à des exigences managériales de plus en plus fortes à leur égard dans le cadre d’une organisation du travail qui, toujours prescriptive, ne leur donne pas les marges d’autonomie dont ils ont besoin.
La question de l’organisation du travail et de l’usage que fait un employeur de ses salariés est une question de société. Elle ne saurait relever du seul libre arbitre de l’employeur tant sont importantes ses conséquences sur les individus et, au-delà, sur l’avenir politique de la société. Les entreprises qui considèrent avoir désormais le monopole de la production éthique et morale façonnent dans la souffrance des individus qui risquent d’être bien éloignés de ce qu’exige une véritable citoyenneté.
Les managers modernistes avancent en permanence l’argumentation d’une nécessité incontournable de ces évolutions qui seraient imposées par les transformations de l’environnement économique.
Mais ces évolutions majeures (responsabilisation, individualisation et implication) dans un univers de contraintes et contrôle toujours aussi forts, source de tant de mal-être, sont apparues dès la fin des années 60 comme constitutives d’une véritable stratégie de désarmement des salariés.
Et on ne saurait tabler sur la seule baisse du chômage pour les faire régresser.
* Sociologue, directeur de recherche au CNRS.
Laisser un commentaire