Identifier le communisme

Les mutations qui viennent de se produire dans les conditions de vie des êtres humains nécessitent la formulation d’un nouveau projet collectif, à la fois cohérent avec le regard que nous portons sur nous-mêmes et compatible avec les contraintes imposées par la nature. Ces mutations sont connues de tous pour ce qui concerne notre effectif, quadruplé en moins d’un siècle, ou nos performances techniques, multipliées par des facteurs de l’ordre de dix ou de cent pour la production des biens concrets, de mille pour le traitement de l’information. Mais trop souvent sont ignorées les mutations conceptuelles apportées par la science, elles viennent pourtant en moins d’un siècle de bouleverser la définition que nous pouvons donner de nous-mêmes.

La lucidité scientifique avait saccagé bien des certitudes lorsque Galilée au XVIIe siècle avait réduit la Terre à une planète banale, ou lorsque Darwin au XIXe avait fait de notre espèce un simple rameau de l’arbre de l’évolution. Le choc a été plus profond encore (mais nous n’en ressentons encore que les premières ondes) lorsque la découverte de la molécule d’ADN a ramené le « mystère » de la vie au déroulement de processus chimiques ordinaires. La frontière entre objets inanimés et êtres vivants s’est estompée ; notre vision du cosmos, y compris nous-mêmes, a été réunifiée ; que nous soyons cailloux, bactéries, plantes, singes ou humains, nous savons maintenant que nous sommes tous, selon le mot des astrophysiciens, des « poussières d’étoiles ».

Une formulation aussi poétique camoufle la gravité de l’interrogation à laquelle il nous faut désormais faire face : en quoi consiste la spécificité de notre espèce ? Comment peut-elle justifier le respect exigé en faveur de chacun de ses membres ?

La réponse ne peut guère être trouvée en énumérant les cadeaux que nous a faits la nature. La collection de gènes qu’elle nous fournit est très banale et ne nous attribue une réelle suprématie que dans un domaine, la richesse de notre système nerveux central. Certes, cette richesse nous permet des activités intellectuelles inaccessibles aux autres espèces.

Nous sommes ainsi capables de substituer à la succession des événements dont nous sommes témoins des modèles explicatifs permettant de prolonger cette succession vers l’avenir, et surtout d’intervenir pour en infléchir le déroulement. Le développement de la science et de sa fille la technique nous a rendu peu à peu coauteurs de notre histoire et ce n’est certes pas un résultat négligeable. Mais la véritable rupture qui a provoqué la singularité de l’aventure humaine a été d’une autre dimension : nous sommes devenus coauteurs de nous-mêmes.

Cet exploit a résulté de l’apparition de la conscience, boule de rétroaction fermée sur nous-mêmes. Comment a-t-il été réalisé ? Il résulte de processus qui ne peuvent être expliqués par la seule action, en chacun de nous, des informations apportées par sa dotation génétique ; il a nécessairement une autre origine. L’explication la plus raisonnable est qu’il est le produit de la rencontre des autres.

Grâce à la subtilité de nos moyens de communication, elle-même résultant de notre complexité cérébrale, nous avons fait de chacune de ces rencontres une occasion de sortir de nous-mêmes, d’être plus que nous-mêmes. Une clé est nécessaire pour ouvrir le passage conduisant de la capacité d’ »être », partagée par tout ce qui existe, à la capacité de « se savoir être », apanage de notre espèce. Cette clé est l’expérience partagée d’une mise en commun avec l’autre de ce qu’il y a de plus intime en nous, informations, mais surtout espoirs, craintes, projets, questions.

Muni de cet outil, chaque membre de notre espèce est capable d’une transformation sans pareille ; celle-ci est plus radicale qu’une métamorphose modifiant sa forme ; elle est une véritable transmutation modifiant sa substance : la rencontre des autres fait surgir en nous une personne là où la nature n’avait pu produire qu’un organisme.

Si l’on accepte de définir notre espèce par ce pouvoir, nous devons en tirer les conséquences pour la façon d’organiser la vie collective, que ce soit au sein de petites communautés ou au niveau planétaire.L’objectif premier de tout groupe humain devrait être de proposer à chacun les moyens de ce dépassement de sa propre nature, et, pour cela, de faire que toute rencontre puisse être l’occasion d’un enrichissement mutuel. Ce qui implique une mise en commun, ou, pour parler clair, une attitude authentiquement « communiste ». C’est donc en analysant les façons de mettre en commun, que ce soit les biens fournis par la nature, les richesses produites par notre activité ou les idées forgées par nos confrontations, que pourront être proposées les méthodes permettant de mieux « vivre ensemble ».

La recherche de ces méthodes commence à peine ; bien des erreurs seront encore commises avant de s’approcher d’une structure optimale.

Le plus facile et le plus urgent est de refuser les attitudes qui, de toute évidence, annihilent le pouvoir créateur de la rencontre car elles réduisent celle-ci à une bataille désignant un vainqueur et un vaincu. Tel est le fondement de la doctrine dite « libérale » ; elle admet que ces rencontres ont lieu sur un « marché » où s’affrontent les égoïsmes des vendeurs et des acheteurs. Le dynamisme engendré par ces affrontements est présenté comme le moteur d’une progression permanente, globalement bénéfique. En fait, cette affirmation est la marque d’une croyance, non d’un raisonnement.

Son erreur essentielle est de négliger l’apport propre de la rencontre qui est une interaction, et de ramener celle-ci à un bilan entre pertes et profits. Plus généralement est destructrice toute attitude de compétition, qui nécessite de regarder l’ »autre » comme un adversaire, ou du moins comme un danger.

L’objectif de l’éducation devrait être d’apprendre à chacun à considérer au contraire cet autre comme une source. Cette attitude va bien au-delà de la répartition plus ou moins équitable des ressources, bien au-delà d’un accès commun aux biens disponibles.

Elle tient compte d’une définition réaliste de ce qu’est chacun de nous : non ce qui existe en lui, mais ce qui est transmis par les liens tissés entre lui et les autres. La véritable mise en commun consiste à faire bénéficier chacun de l’existence de ce « surhomme » qu’est l’ensemble des humains.

* Scientifique.

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