Il n’est pas étonnant, quand on y réfléchit, que les questions qui sont adressées au Parti communiste et les problèmes soulevés dans ces cinq textes rejoignent si intimement les questions à l’ordre du jour du 30e congrès. Ce n’est pas étonnant, si on a en tête la nature de ce congrès et l’originalité de sa préparation, alors que l’ordre du jour a été fixé après une phase de discussion entre les adhérents eux-mêmes, à partir des questions auxquelles ils sont confrontés, comme militants, comme acteurs du mouvement social, comme citoyens, comme individus.
D’une manière ou d’une autre, toutes les questions, qu’elles s’appuient sur l’analyse de la mondialisation, de l’échec de l’expérience soviétique, des transformations de la société française, des formes que prennent les luttes de classes, le travail, des rapports entre mouvement social et politique, la crise de la politique, etc. toutes renvoient à la raison d’être d’un Parti communiste en France aujourd’hui, et à ce qu’il doit transformer dans ses conceptions, ses formes d’organisation et de direction pour répondre aux besoins de la transformation sociale telle qu’elle se trouve posée dans un tel moment. En outre, et cela mérite, je pense, d’être relevé, si un des axes et des enjeux de ce congrès et de sa préparation consiste en l’ouverture à la société, alors, naturellement le débat lui-même se trouve traversé par les questionnements qui agitent la société, et tout particulièrement ceux que soulèvent les contradictions entre les logiques capitalistes dominantes et les besoins d’épanouissement humain, au sens global, et que l’on retrouve sous des formes diverses dans les cinq interpellations.
En ce sens : et je le dis bien entendu, en respectant totalement leur indépendance de jugement, : les textes de mes interlocuteurs sont, comme on dit « en phase » avec notre propre réflexion. De ce fait ils enrichissent notre débat.Il s’agit donc moins pour moi de « répondre », que de m’inscrire dans une discussion déjà bien engagée, en faisant part de l’état de la réflexion collective des communistes alors que se précisent les choix sur lesquels ils doivent se prononcer, ces choix dont nous souhaitons justement qu’ils soient les plus adéquats avec les attentes.Définir et proposer des « objectifs communistes de civilisation bien identifiables » selon la formule de J.L. Sagot-Duvauroux, c’est effectivement ce que nous visons. Le sujet à l’évidence ne sera pas épuisé à ce moment-là, cependant notre objectif et notre ambition sont bien de donner un contenu nouveau et une lisibilité meilleure au projet communiste, aux choix stratégiques du Parti communiste, à sa démarche comme à l’organisation politique porteuse de ce projet nouveau.
Des objectifs et des pratiques identifiables en relation avec les mouvements sociaux. Identifiables face à l’échec de ce qui s’est fait au nom du communisme. Identifiables en rapport avec les attentes révélées par la crise de la politique. Identifiables enfin comme s’inscrivant dans la « formulation d’un nouveau projet collectif (…) authentiquement communiste », pour rejoindre la préoccupation exprimée par Albert Jacquard. Affirmant cela, je ne peux m’empêcher de relever qu’aucun de mes interlocuteurs : mais cela rejoint une expérience plus large évidemment : aucun ne nous demande d’être moins communistes, d’être « plus réalistes » au sens où on l’entend trivialement. D’en rabattre, comme on dit. Tout au contraire, ce qu’on nous demande, je le constate une fois de plus, c’est d’exprimer une radicalité d’exigences : qui ne soit pas simplement incantatoire : et de faire preuve d’audace, autant dans la revendication immédiate que dans la proposition d’alternatives et dans les pratiques militantes et politiques.
Nous pouvons nous sentir bousculés par la vigueur de certaines interpellations. Pourtant, c’est un révélateur, comme la plupart des mouvements sociaux de la période, de la force qu’est en train de prendre avec la contestation affirmée ou diffuse du capitalisme, la conscience que c’est bien à ce niveau-là qu’il faut mettre la barre. L’extraordinaire mouvement qui a conduit à l’échec de la conférence de l’OMC à Seattle, comme la nature du débat sur les responsabilités de la marée noire de l’Erika ou les assauts de bons sentiments des participants de Davos, sont plus qu’une illustration des maturations en cours, de la tournure et de l’ampleur que prend la critique du capitalisme et de la dictature des marchés financiers qui en sont le coeur aujourd’hui.
Cette situation qui rompt avec une période antérieure longue confère une crédibilité nouvelle à l’idée communiste : un projet de libération humaine avec au coeur, comme fin et moteur, l’épanouissement de l’individu, la rencontre et la mise en commun, le partage « comme condition d’un vivre ensemble » : ainsi que l’écrit Albert Jacquard : est totalement contradictoire avec les logiques libérales, et soulève de mille manières la question du dépassement du capitalisme.
Comment expliquer ce mouvement, si ce n’est par le fait que les inégalités explosent, les écarts de développement se creusent, les problèmes écologiques, les conflits, la violence de l’exploitation s’aggravent, alors que les potentiels de développement humain, de coopérations atteignent des niveaux qualitativement nouveaux. Dans le même ordre de questions, alors qu’avec les bouleversements de la révolution informationnelle, la place de l’individu elle-même est posée de manière nouvelle, les régressions provoquées par la réorganisation capitaliste du monde deviennent de plus en plus insupportables. Ce constat, je l’admets, ne règle pas en soi, loin s’en faut, la question des objectifs de transformation et des voies politiques qui permettent de les atteindre. Il n’en reste pas moins qu’à partir de ce constat, de cette perception des réalités, de cette révolte, le débat s’engage sur les responsabilités, les solutions, les choix : ou les impasses : politiques. C’est ce besoin de réponses nouvelles, sociales, économiques, culturelles, éthiques qui me fait dire qu’il y a une actualité du communisme. J’ai même évoqué à plusieurs reprises un « besoin de communisme ».
D’un communisme comme « société de partage » : partage de la culture et des cultures, partage des pouvoirs, partage des savoirs et de l’information, partage des coûts (par les coopérations), partage des richesses : on pourrait encore décliner le paradigme : une sécurité internationale partagée, par exemple et non pas fondée sur la force. Je souhaite indiquer par là, surtout, autant la rupture avec la logique dominante de mise en concurrence, de guerre économique : et de guerre tout court :, que l’espace ouvert par les bouleversements de civilisation, appelant un communisme de nature fondamentalement différente de que fut le « socialisme réel ».
Besoin de communisme aussi, non pas comme un simple idéal, ou une utopie d’autant plus généreuse qu’ils seraient irréalisables, mais comme « option de civilisation » inspirant des réponses à construire et à apporter aujourd’hui au niveau des problèmes et des espérances, et qui donne sens aux propositions et aux décisions politiques. « Le communisme comme visée et comme mouvement », pour reprendre une expression des textes du congrès. J’ajouterai : le communisme comme effort pour réhabiliter la politique et la démocratie par la citoyenneté.
Les problèmes soulevés par Danielle Linhart à propos de l’organisation du travail, de « l’usage que fait un employeur de ses salariés », des conditions modernes de l’exploitation, de la contradiction entre « les besoins de responsabilité, d’individualisation, d’implication » et les finalités imposées au travail humain élèvent qualitativement le niveau d’exigence. Il ne s’agit pas seulement du plein emploi, j’en suis d’accord, mais d’articuler ce plein emploi avec la nécessité de changer le travail lui-même.
Il s’agit de fixer l’ambition d’un dépassement du marché capitaliste du travail, de sa régulation par le chômage et l’explosion de la précarité. Nous le faisons à partir du constat que « la ressource de l’avenir, c’est l’intelligence humaine. Ce qui veut dire le développement de tous sans exclusion, une meilleure formation, la fin des cloisonnements et des hiérarchies pétrifiées d’un autre âge, la possession d’informations et de droits pour l’exercice de réelles responsabilités ». C’est le sens de notre proposition d’un système où chacun tout au long de sa vie serait assuré, y compris avec une mobilité choisie, d’une garantie d’emploi et une formation permettant la maîtrise de savoirs en pleine évolution. Quant à la question des droits nouveaux des salariés ce sera, j’en suis convaincu, avec une conception moderne de la sécurité d’emploi, un des terrains d’affrontement décisifs dans les années à venir.
En réponse à l’exigeante interpellation de Bruno Rebelle de Greenpeace France, je voudrais dire que l’intégration des dimensions environnementales, des dimensions durables dans notre conception du développement et de la société, tient autant à la rupture culturelle avec le productivisme étatique, qu’au rejet du gâchis et des gaspillages, quand ce ne sont pas les catastrophes engendrées, à l’échelle de la planète, par la recherche effrénée du profit. De ce point de vue une meilleure intégration des dimensions sociales par les militants écologistes converge avec le nouveau de la démarche communiste : ouverture à la société, en terme de préoccupations nouvelles, et en terme de mouvement de société, dont le mouvement écologiste est un des acteurs.
Concernant la politique énergétique de la France, non seulement nous sommes disponibles pour un grand débat mais nous le réclamons. Un débat sans tabou. Il est nécessaire de penser et mettre en oeuvre une politique économe en ressources fossiles, une diversification des ressources énergétiques, l’utilisation de toutes les filières renouvelables. C’est dans une telle perspective de recherche et de diversification, dans le cadre d’un service public démocratisé, prenant en compte qu’il y aura encore besoin d’une part non négligeable de production nucléaire civile, que nous nous situons. Quant aux transports, il faut opposer à la déréglementation ultralibéraliste la priorité aux modes collectifs, au fret sur rail, sur voies navigables. L’action rapide et résolue de Jean-Claude Gayssot pour de nouvelles réglementations pour le transport maritime après la marée noire de l’Erika s’inscrit me semble-t-il dans cette démarche et cette sensibilité.
Si j’ai développé un peu l’échange sur cette question, c’est que je n’imagine pas un projet communiste moderne qui n’intégrerait pas social et environnemental, et pacifisme, comme vision de la société et comme levier pour des choix contestant la suprématie du capitalisme, jusqu’à le dépasser.
C’est un signal remarquable qu’autour de Seattle se soient retrouvées tant de préoccupations, sans hiérarchie à priori autour de l’idée « le monde n’est pas une marchandise ». Cette évocation me suggère une remarque pour un débat à poursuivre à gauche. Si on réfléchit aux problèmes soulevés par la marée noire, ou la sécurité alimentaire, avec la vache folle et, à un autre niveau, le commerce international avec l’OMC, on mesure les limites vite atteintes par la distinction entre économie de marché et société de marché. On pourrait poursuivre autour des questions de la santé, de l’école, du logement, du temps libre… On pourrait se poser la question pour Internet, ou pour la politique de la ville.
La réponse communiste sur laquelle nous travaillons et que nous mettons en débat, c’est celle d’un processus de luttes sociales, sociétales et politiques, sans hiérarchie a priori, de conquêtes de pouvoirs, à partir du mouvement même de la société, en libérant « les éléments de nouvelle société que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise qui s’effondre » selon la formule forte de Marx au lendemain de la Commune de Paris.
La diversité de ces luttes, de ces résistances, des mouvements, indiqués dans les cinq textes, et d’autres, ce qu’ils expriment en terme d’exigence de maîtrise de sa vie : au travail, dans la cité, dans la société :, éclairent le fait qu’il s’agit du dépassement de toutes les dominations, de toutes les aliénations. Puisqu’il s’agit d’élargir les espaces de libération humaine dans la société, « la libération effective de nos existences », le féminisme devient un des repères qui doit identifier le communisme, parce que toutes ces luttes, ces avancées, ces conquêtes pour l’égalité réelle entre hommes et femmes sapent et font éclater les vieux cadres de domination et de pouvoir. Dépassement de toutes les dominations, y compris à l’échelle du monde, par l’inscription du projet dans « un nouvel internationalisme ».Plus globalement, ne s’agit-il pas pour les communistes de contribuer à mettre en cohérence et donner du sens à des avancées, dès lors qu’elles contribuent, et pas de façon linéaire, mécanique, à modifier le rapport de forces ?
La participation à la majorité et au gouvernement, à travers les actes des ministres communistes, et ce que les députés et le parti communiste peuvent faire avancer, doit être placée dans ce mouvement et cette stratégie politique. Je pense à la signification des 35 heures, avec toutes les contradictions rencontrées pour leur mise en oeuvre dans des conditions favorables aux salariés, aux emplois-jeunes, aux mesures contre l’exclusion, au PACS, à la loi sur le contrôle de l’utilisation des fonds publics, aux obstacles mis aux déréglementations, au retrait des négociations sur l’AMI…
Cela n’empêche pas la lucidité sur les difficultés et les limites à avoir toujours en tête. Pourtant ce choix de prendre nos responsabilités pour peser le plus possible dans la gauche plurielle est-il un handicap ou un atout et un stimulant pour le mouvement social ? Ce qui se passe avec les 35 heures, le service public, les hôpitaux et l’école, me laisse plutôt penser que, contrairement aux années 80, la nature même de la gauche plurielle ouvre des espaces pour le déploiement de l’intervention des citoyens.Cette réflexion m’amène à la question d’Emmanuelle Cosse : « que veut faire le PCF avec le mouvement social ? » Elle est révélatrice de contentieux hérités de la pratique de la « courroie de transmission », et il serait pernicieux d’évacuer le problème.
La question du rapport entre mouvement social et politique ce n’est pas nous qui la posons. « Nous avons choisi d’investir le champ politique et montrer que le sida était le révélateur de nombreuses questions de société » écrit la dirigeante d’Act-up. C’est tragiquement vrai : évoquer l’extension de la maladie en Afrique, n’est-ce pas dresser le terrible acte d’accusation d’une certaine forme de mondialisation ? L’emploi, la santé, l’école, le logement, la politique de la ville,… la marée noire, les services publics : qu’est-ce qui est social, qu’est-ce qui est politique ? Tout le sens de nos initiatives, comme la manifestation du 16 octobre : après la liste Bouge l’Europe : consiste à renouer les liens entre politique et société, en faisant des contestations, des révoltes, des espoirs, du rejet des inégalités et de l’aspiration à mieux vivre, des moteurs de la transformation de la société, jusqu’aux décisions politiques.
Comment mettre en dynamique les potentiels transformateurs des mouvements sociaux, civiques, sociétaux, en travaillant à faire émerger et à donner sens aux aspirations aujourd’hui étouffées à faire de la politique autrement ? A cette question « stratégique » nous travaillons à apporter une réponse adaptée, dont la nouveauté nous confronte nous-mêmes à des problèmes inédits, et suscite des interrogations bien compréhensibles. La réussite et l’impact de la manifestation du 16 octobre, comme la qualité des relations qui s’établissent avec les acteurs du mouvement social confortent une telle orientation dont on mesure mieux, je pense, en quoi elle est en rupture avec des conceptions et des pratiques antérieures, qui pour certaines ont pu avoir leur efficacité, mais qui aujourd’hui seraient à l’opposé de ce que nous avons entrepris. »Se remettre en question … (pour) être en phase avec ce que vivent les gens, la société…. S’ouvrir à de nouvelles pratiques militantes »… Je retrouve là bien des thèmes qui traversent les débats du 30e congrès du PCF. Il s’agit d’innover absolument pour être à l’initiative politique et ne pas rater les rendez-vous que le mouvement populaire se donne : souvent sans prévenir : pour ébranler et remettre en cause l’ordre des choses.
Ce rapport nouveau et vital à la société, à tout ce qui la fait bouger pour plus de liberté, de « libération des existences », appelle des pratiques militantes et politiques différentes. L’organisation même du parti se trouve questionnée par cette articulation nouvelle entre adhérent et structure, entre individu communiste et collectif.
La préparation même du 30e congrès n’a rien à voir avec les précédentes : dans la sollicitation des adhérents depuis le début du processus, il y a huit mois, et dans l’ouverture à des femmes et des hommes qui ne sont pas membres du parti communiste, et dont témoigne cette confrontation organisée par Regards. Tout ce qui est en train de se développer depuis quelques mois, parfois de façon organisée, parfois de façon plus spontanée, nous fait beaucoup réfléchir aux transformations à opérer pour faire du Parti communiste l’organisation politique nouvelle capable d’offrir le lieu d’intervention politique et de mise en commun de ces réflexions et de ces volontés. C’est, on le sait, à l’ordre du jour du congrès. Alors, bienvenue à Martigues. Et que, d’ici là, la confrontation continue… Elle continuera bien après, je l’espère.
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