Alors que le Parti discute des fondements même de son activité, le silence sur son caractère révolutionnaire devient assourdissant. Ce n’est guère surprenant quand les derniers événements révolutionnaires vécus par notre pays remontent à la Commune ! Ce constat d’échec doit-il nous amener à renier cet objectif ? Ne faudrait-il pas au contraire reprendre la question, avec le concours de ceux qu’il touche, au-delà des clivages théoriques anciens ? Pour moi, être révolutionnaire aujourd’hui, ce n’est pas se contenter d’utiliser cet adjectif de temps à autre, comme synonyme de radical, pour rassurer les militants « qui n’ont pas encore compris ». Compris que la Révolution est un processus long, très long même, selon la nouvelle orthodoxie. Bien sûr, tout est processus, mais la question est de savoir si nous pourrons établir une autre société sans rupture, sans accélération des événements.
Etant donné que « l’idéologie dominante est celle de la classe dominante » (Marx), seule une situation de crise peut permettre le triomphe des idées communistes. Une réforme très positive de temps en temps ne suffit pas à ébranler le capitalisme. Ressusciter la formule de Jaurès sur « l’évolution révolutionnaire » est plutôt inquiétant quand on sait qu’elle servit à la synthèse improbable entre réformistes et révolutionnaires de la SFIO d’avant le Congrès de Tours. A force de caricaturer nos réflexions passées, on se condamne à répéter de vieux débats.
Symbole des ambiguïtés actuelles, l’idée de dépassement du capitalisme est présentée dans les médias comme preuve de notre mutation, c’est-à-dire de notre assagissement réformiste. Heureusement la polysémie du terme permet de lui donner un contenu anticapitaliste à usage interne…
S’il est capital de développer les aspects autogestionnaires, peut-on vraiment se contenter de « rendre les pouvoirs » ? Et d’abord nos élus le font-ils vraiment ? A moins de tomber dans le rêve anarchiste d’une société sans hiérarchie aucune, penser le changement social implique de réfléchir sur l’exercice des responsabilités, leur démocratisation. Ainsi, les ministres communistes démontrent que le pouvoir, au plus haut niveau, peut échapper aux technocrates. Mais dans le rapport de force actuel, ils sont contraints de gérer l’Etat, sans le transformer.
Or, notre réflexion ne peut continuer à faire l’impasse sur cet Etat, qui conserve une fonction répressive, au service d’un ordre social injuste. L’armée professionnelle n’est pas faite pour calmer les inquiétudes. Ne pas focaliser l’idée de changement sur ce qui se passe « en haut » ne peut faire oublier que l’Etat a souvent contrecarré des initiatives intéressantes venant « d’en-bas ». Bref, il faut changer la société à tous les niveaux, dans des temporalités diverses, mais sans oublier que ces niveaux ont une importance différente, et qu’une société nouvelle sera la résultante d’un nouvel équilibre, forcément instable, issu d’une période de luttes intenses. Affirmer dans les mots sa volonté de Révolution ne suffit certes pas, et beaucoup de concepts ont pris un coup de vieux. Mais je suis persuadé que le meilleur moyen de rester subversif, de ne pas sous-estimer la profondeur du mécontentement, est de garder à l’esprit la possibilité d’un bouleversement du système capitaliste, et d’y travailler.
* Professeur agrégé d’histoire.
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