Les vrais risques

Entretien avec Robert Kandel

Voir aussi Ouvrages de référence, L’effet parasol contre l’effet de serre Inondations, tempêtes, sommes-nous dans l’oeil du cyclone ? Cédant aux sirènes du catastrophisme ou cherchant plus prosaïquement à vendre du papier, un confrère du soir a vu dans les tempêtes qui ont frappé notre pays “une rupture des équilibres naturels par dérèglement général du climat”. Les avis des scientifiques sont beaucoup plus nuancés. Les changements climatiques sont réels : encore faut-il s’entendre sur ce que signifie le mot climat : mais les vrais risques ne sont pas forcément les plus spectaculaires. Plus que le réchauffement climatique global qui est avéré, la redistribution des gisements d’eau, par exemple, porte en elle de grands dangers pour le siècle à venir. Bien sûr, il faut s’interroger sur les causes de ces changements, fussent-elles humaines ou naturelles ou les deux. La variabilité naturelle du climat est bien difficile à cerner. Il faut encore et encore de nouvelles connaissances. La floraison actuelle de recherches est prometteuse. Les climatologues mettent l’accent sur la prévision des changements climatiques à l’échelle locale ou régionale qui intéresse directement les populations : c’est la priorité des quinze prochaines années. En tout état de cause, que faut-il faire ? Au nom du principe de précaution, il faut agir sans tarder, mais rien n’est simple, on le verra avec “l’effet parasol” et les conséquences paradoxales de la diminution des rejets souffrés dans les grands centres industriels. Enfin, agir sur les causes humaines ne suffit pas. Il faut aussi faire face aux événements, mais comment ?

Les deux tempêtes qui, coup sur coup, ont ravagé la France sont-elles des conséquences locales ou régionales du réchauffement climatique ?

Robert Kandel : Il faut distinguer entre ce qui est défini par climat, changement climatique, et un événement exceptionnel. Le changement climatique s’apprécie sur la durée. Par climat, on entend un ensemble de données : température moyenne sur la planète, le jour, la nuit, sa variabilité, etc. Est-il significatif que des événements extrêmes soient un peu moins rares ? Depuis que Météo France existe, il y a déjà eu des tempêtes aussi violentes ou un peu moins violentes. Il n’y a pas de bases observationnelles solides : la discussion se fait d’après les dégâts dans les forêts. Mais il est bien difficile de dire si cet événement arrive une fois par millénaire ou dix fois par millénaire ! La contingence entre pour beaucoup dans l’observation d’un événement rare. Du point de vue des calculs statistiques, certains modèles d’un monde plus chaud impliquent la multiplication des événements extrêmes. Une pluie qui se produisait une fois par décennie, se produirait plusieurs fois pendant la même période. Mais il s’agit d’une possibilité. Si on modifie le climat, cela peut modifier la fréquence des tempêtes. Il y a un consensus des scientifiques pour dire que le réchauffement peut tout modifier. Mais pas d’une façon généralisée : il y aura plus de pluies ici, et de sécheresse là. Il serait intéressant de savoir à quel endroit et à quelle fréquence vont se produire ces événements. Un couple de tempêtes, par exemple, n’est pas en soi un phénomène exceptionnel. Ce qui est rare, c’est qu’elles arrivent en France et se renforcent à l’intérieur des terres. En 1987, une violente tempête est passée plus au nord et a suscité peu d’intérêt dans notre pays. Y a-t-il plus d’événements violents ? Une étude portant sur les vagues dans l’Atlantique Nord montre une plus grande agitation à la fin du siècle qu’au milieu mais pas plus qu’au début. Le réchauffement n’est pas régulier et les modifications ne sont pas à sens unique, il peut y avoir des décennies plus calmes…

Quels sont les risques principaux qu’il faut craindre avec le réchauffement climatique ?

R.K. : On prévoit une montée des eaux océaniques de 30 à 50 cm, ce qui est relativement modeste. Cela peut poser problème à certains endroits comme les îles du Pacifique ou le Bangladesh. L’évolution du cycle de l’eau me semble beaucoup plus préoccupante : une nouvelle carte des précipitations et de l’évaporation se dessine. En moins d’un siècle, la carte bio-climatique va changer ! C’est très rapide à la fois pour la biosphère et les pays du tiers monde. Cela me semble le problème le plus aiguë à la fois pour l’adaptation naturelle et celle des sociétés.

Par exemple, après la tem-pête, on se demande ce qu’il faut replanter. Des arbres qui poussent bien dans le climat actuel ? Ou faut-il essayer de tenir compte des modifications prévisibles dans les 50 prochaines années ? Il s’agit aussi de questions primordiales pour l’agriculture et bien d’autres activités humaines. La forêt peut disparaître au Sud et gagner au Nord. Il y a déjà eu des déplacements de forêts dans la période de déglaciation, mais pas aussi rapides. Une question d’adaptation se pose : il faut tout prendre en charge. C’est un problème plus aigu, auquel nous sommes confrontés plus rapidement que la fréquence des événements extrêmes. De toute façon, il ne faut pas s’attendre à avoir partout davantage de catastrophes. Il y aura des tempêtes plus violentes à certains endroits et moins à d’autres.

Et rien n’est univoque : la diminution des cyclones dans certaines régions tropicales peut provoquer une sécheresse désastreuse. Autre question, quel risque est-on prêt à accepter ? Que faire face à des événements dont la probabilité est très faible ? Les inondations dans l’Aude sont des événements beaucoup moins rares que les deux tempêtes mais les populations y sont visiblement très mal préparées. Pourtant, c’est un événement qui revient une ou deux fois par vie, il s’est produit un phénomène équivalent en 1940. Comment doit-on se préparer face à de tels événements ?

C’est une question qui se pose avec ou sans changement climatique. C’est également à ce type de problème qu’EDF se trouve confrontée. Il n’y a pas besoin de faire peur aux gens pour lutter contre l’effet de serre. Il peut y avoir des années plus calmes ou sans réchauffement et il faudra quand même agir pour réduire les émissions de GES.

* Directeur de recherches au CNRS, laboratoire de météorologie dynamique à l’école Polytechnique.

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