Au moins une Des idées qui viennent, publié aux éditions Odile Jacob ne pouvait nous laisser indifférents. Le chercheur Dan Sperber, qui travaille sur les fondements communs entre sciences cognitives et sciences sociales, soutient en effet que l’utopie communiste serait devant nous. A l’âge de l’information, extension du domaine de la lutte, morceaux choisis (1).
Les parti pris de l’auteur
«Les ordinateurs, les puces électroniques, désormais omniprésentes, et l’Internet sont en passe de bouleverser notre vie matérielle et sociale. En même temps que le réel, les possibles changent. L’action politique sera bientôt confronté à de nouveaux problèmes et à de nouvelles chances. pour éclairer cette action, il faudra réinterpréter le monde.
« Il se produit sous nos yeux une transformation technologique, sociale et politique que l’on peut décrire en disant qu’à l’âge industriel est en train de succéder un «âge de l’information». Or, je voudrais soutenir que cette transformation redonne une certaine actualité à une version évidemment transformée du communisme utopique. (…)
Le principe de partage
« Il est un type de ressources que l’on peut donner à autrui sans pour autant devoir s’en priver, c’est l’information sous toutes ses formes (= tout ce qui peut servir l’intellect). Les connaissances, les savoir-faire, les idées, les récits peuvent se partager indéfiniment sans que la part de chacun s’en trouve réduite. En fait, ce n’est qu’en un sens métaphorique que l’on «partage» de l’information : on la communique, on la reproduit, on la démultiplie, avec plus ou moins de fidélité, mais sans jamais, ce faisant en diviser les parts, ni l’appauvrir à la source. Du coup, la circulation de l’information n’obéit pas aux mêmes règles que la circulation des biens. (…)
Ennemie du secret
« Dans la circulation de l’information, le secret est plutôt l’exception et la divulgation, la règle. En effet, le plus souvent, l’information profite à ceux qui la détiennent non pas quand ils la gardent mais, au contraire, dans la mesure où ils la communiquent. (…) En transmettant de l’information, non seulement nous ne la perdons pas, mais nous acquérons de l’influence sur autrui, de l’autorité, de la reconnaissance symbolique. La communication est, en règle générale, bénéfique pour les deux parties. (…) C’est parce que la communication est, très généralement, un «jeu à somme positive» (…) que les humains s’y engagent si volontiers, et le plus souvent sans calculer à l’avance les gains et les pertes possibles. Sans cette disposition si favorable au partage de l’information, il est douteux que les cultures humaines existeraient ou, du moins, seraient telles que nous les connaissons. (…).
L’aspect économique et au-delà
« (…) La circulation de l’information contribue par bien des aspects à la reproduction des inégalités économiques et politiques. Il serait ridiculement naïf de croire, donc, que la circulation de l’information a, dans toute l’histoire humaine, obéi à la règle « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » : qu’il y aurait eu en quelque sorte un communisme informationnel. A l’inverse, ce serait aussi un manque de discernement, plus sophistiqué sans doute, que de concevoir la circulation de l’information sur un modèle strictement économico-politique, et de ne pas en saisir l’originalité. (…)La nature positive de l’acte
« (…) Un acte de communication est, pour le communicateur, un moyen plutôt qu’une fin, mais un moyen qui n’est efficace qu’à condition d’apporter quelque satisfaction au destinataire.
De l’importance sans prix du destinataire
« (…) Le développement de la communication de masse montre ceci : quand les coûts de production baissent, la demande augmente exponentiellement, et divers partenaires trouvent leur intérêt à subventionner la communication jusqu’à la rendre gratuite. La part de la communication dans l’activité humaine devient toujours plus grande dès que les technologies de l’information le permettent. Or, avec le développement de la communication électronique et de l’Internet, on entre dans une époque où la reproduction massive de l’information a un coût voisin de zéro, et où les bénéfices (qui ne sont pas seulement économiques) que l’on peut tirer de la production d’information dépendent beaucoup moins du prix auquel on la vend que du nombre de destinataires que l’on atteint effectivement. (…)
L’autre originalité
« (…) Mieux vaut parler un langage imparfait que beaucoup d’autres parlent qu’un parfait volapük, et partager un savoir suffisant pour y trouver des intérêts communs et pouvoir laisser implicite une grande partie de ce qu’on communique. Mieux vaut utiliser les programmes les plus diffusés si on veut pouvoir à coup sûr en échanger les fichiers. Le cas qui illustre le mieux l’originalité du Net dans la production et la distribution des ressources est pêut-être celui du système d’exploitation Linux (voir http ://www. linux. org.), qui est un des concurrents les plus sérieux de Microsoft Windows. Linux a été créé par un étudiant finlandais, Linus Torvalds, au début des années 1990. Il est distribué gratuitement sur le Net. il en va de même de son code source, qui permet aux programmateurs de modifier le programme, ce qu’ils peuvent faire librement à condition de rendre leur code source modifié lui aussi librement accessible. Du coup, Linux a été amélioré par des centaines d’informaticiens bénévoles, et le processus d’élaboration collective se poursuit collectivement. (…)
Machine-machine et nouvelles identités
«(…) Dans les réseaux de communication électronique, les êtres humains ne sont plus les seuls agents. Une grande partie des bits d’information qui circulent va de machine à machine, n’est jamais traitée par un être humain et pourtant affecte nos vies. Cela peut faire peur et ne doit pas être accepté sans vigilance : des soubresauts boursiers susceptibles d’envoyer des milliers de personnes au chômage peuvent être le résultat de décisions prises par des ordinateurs. Mais dans la plupart des cas, ces communications machine-machine sont de l’ordre de la gestion plutôt que du gouvernement des personnes (…). Une autre conséquence du développement des réseaux est la facilité avec laquelle se constituent désormais des communautés délocalisées et pourtant impliquées dans des rapports quotidiens plus intenses que bien des communautés locales. (…). On va donc vers la multiplication de réseaux nouveaux, de nouvelles identités collectives, de nouvelles communautés délocalisées, plus fluides et sans doute plus éphémères. Certes, elles ne se substitueront pas aux communautés localisées traditionnelles, mais s’y ajoutant elles en changeront le poids relatif dans la vie des gens. Ces nouvelles communautés délocalisées deviendront des objectifs, des cadres et des instruments pour des actions collectives d’un nouveau type. (…)
Intégration des flux humains et mécaniques
« Avec la révolution informationnelle changent le désirable et le possible. Sommes-nous à même de bien penser ce changement ? Je ne le crois pas. Les sciences sociales actuelles sont insuffisantes pour cela et trop focalisées sur les formes sociales du passé. (…) Il me semble que la dimension cognitive d’une science sociale naturaliste à venir pourrait se révéler particulièrement pertinente pour penser les effets sociaux des nouvelles technologies de l’information. En effet, les sciences cognitives d’une part et les techologies de l’information d’autre part sont étroitement associées. (…) Elles sont surtout associées par un objet commun, le traitement de l’information : son traitement par des cerveaux dans un cas, par des machines dans l’autre. Jusqu’ici, dans les sociétés humaines, les flux d’informations passaient des cerveaux à l’environnement et de l’environnement aux cerveaux. Dans ces flux, l’environnement jouait un rôle de véhicule de l’information (la voix) et parfois aussi de conservation (l’écrit). L’environnement ne transformait pas l’information qu’il véhiculait et conservait plus ou moins bien. Avec les machines intelligentes, l’environnement contient désormais des dispositifs qui non seulement transmettent et stockent, mais aussi produisent et transforment l’information. Il y a donc une interpénétration, une intégration même, des flux humains et des flux mécaniques de l’information.
Espérer avec raison
« De tout temps, les changements technologiques sont allés de pair avec un renouvellement de la pensée sociale, mais c’est sans doute la première fois que ce changmeent et ce renouvellement auront à ce point des bases communes. Ce n’est pas un accident. Les technologies de l’information sont, pour une très grande part, directement des technologies cognitives et sociales : elles agissent directement, plutôt que par un effet secondaire, sur la pensée humaine et sur les rapports des humains entre eux.
Question d’avenir
« Nouvelles règles d’économie, nouvelles formes de socialité, cela serait de peu d’importance pour la réflexion politique s’il s’agissait d’un phénomène destiné à rester marginal. Sans doute, dans ce monde d’inégalités violentes, nous ne sommes pas près du jour où tout le monde aura un accès comparable aux réseaux mondiaux de la communication. Néanmoins, ces réseaux définissent chaque jour un peu plus le cadre de nos vies. Le nombre de personnes connectées augmente à grande vitesse, l’usage qu’ils font de leurs connexions se diversifie de même. A partir d’un certain seuil de connexions et d’interactions, seuil qui n’est peut-être pas loin d’être atteint, ce sont les réseaux qui pèseront le plus sur l’avenir humain, tout comme l’urbanisation à la fin du Moyen Age, même si elle ne concernait qu’une minorité de la population, a déterminé le devenir des sociétés européennes. »
1. Chapitre V, « Pour un utopisme raisonné ». Les intertitres sont de la rédaction. Mais faites donc un détour par le livre, dont la richesse du contenu, facilité par un réel « face à face » comme nous les aimons, avec Roger-Pol Droit, notamment sur la promesse de l’apport des sciences cognitives aux sciences sociales, ne cessera d’interroger ceux qui veulent penser par eux-mêmes.
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