Si les moyens justifiaient la fin

La crise de la politique est sans doute le révélateur le plus visible de l’inadaptation du Parti communiste à son ambition de transformer la société, et l’appel le plus fort à ce qu’il modifie son organisation et sa fonction dans la société.Depuis plus de 30 ans, chaque élection voit le nombre d’abstentions et de non-inscrits s’accroître. Le mal semble inéluctable et, pourtant, les gens n’ont jamais été autant qualifiés, formés, informés, cultivés ; dans leur majorité, ils connaissent les enjeux de leur époque et, souvent, les maîtrisent et ont leur opinion sur la façon d’y répondre. Jamais donc, les moyens de faire de la politique : c’est-à-dire d’organiser le vivre ensemble : n’ont été autant développés.

On peut donc avancer l’idée que c’est une conception de la politique qui est en crise. Une conception qui attribue à la politique la fonction d’organiser la délégation des pouvoirs à ceux qui sont censés savoir, charge à ceux-là, ensuite, de persuader de la pertinence de leurs choix. Une conception qui dépossède de la prise de décisions des citoyens se sentant de plus en plus capables de les prendre. En clair, c’est la politique qui a divorcé d’avec les citoyens et non l’inverse.

Dans ce même temps, c’est-à-dire depuis plus de trente ans aussi, le PCF s’est continuellement affaibli en voix et en forces à l’exception des premiers moments où ses efforts de mutation ont été perceptibles. Ses effectifs ont diminué et vieilli, et il n’exerce plus dans la jeunesse l’attraction qui fut la sienne.Pourtant, on peut voir qu’un très grand nombre de gens et de jeunes contestent le capitalisme, recherchent et développent des valeurs de solidarité, de partage.

Le mouvement de 1995, celui des chômeurs, celui contre l’OMC, le Mondial, l’éclipse, les 35 heures, les pratiques internautes, la gaypride, mais aussi les repas de voisinage, les projets de solidarité intergénérationnelle ou internationale sont autant d’attitudes et d’événements qui prouvent que beaucoup d’individus recherchent leur épanouissement non dans le repli sur soi, la concurrence ou l’égoïsme, mais dans le rapport aux autres, la fraternité et la mise en commun. On peut penser : je le pense : qu’il y a du communisme ou quelque chose qui lui ressemble dans tous ces actes et aspirations. Alors, pourquoi tous ces citoyens : « communiste en actes » : ne se reconnaissent-ils pas dans ce parti qui cherche à mieux être communiste ? Mais aussi pourquoi, bien souvent, le parti communiste ne se reconnaît-il pas en eux ? A l’évidence, le travail d’élaboration d’un nouveau projet communiste (une élaboration avec eux serait le mieux) ayant en son coeur la concrétisation des valeurs de partage et de solidarité pour la justice et la liberté est urgent et c’est ce qui mobilise les pensées des communistes pour le XXXe Congrès.

Mais ce projet en lui-même, s’il ne restait que projet, ne réglerait pas grand chose, en tous les cas, pas tout. Crise de la politique, et crise du parti communiste sont liées ; on ne résoudra pas l’une sans l’autre. C’est aussi la fonction que s’est donnée historiquement le PCF qui est en crise, celle d’un parti chargé d’apporter la conscience révolutionnaire à la classe ouvrière et à la société pour prendre le pouvoir d’Etat et ensuite transformer la société et changer la vie. On le sait, l’échec d’une telle conception ne s’est pas seulement produit à l’Est, mais aussi, naturellement, chez nous.

Comme l’a expliqué ici Alain Bertho, la fonction communiste était la suivante : il revenait au parti (et plus particulièrement à ses dirigeants) d’abord d’élaborer les réponses pour ensuite convaincre et mobiliser les adhérents et enfin rassembler. C’est ce processus qu’il faut inverser pour d’abord chercher à rassembler sur des refus et des aspirations pour ensuite organiser la mobilisation et enfin élaborer avec tous ceux-là les alternatives. Certes, les communistes ont réfléchi et commencé à changer leurs pratiques et leurs rapports à la société et au mouvement social, comme en témoignent dernièrement leurs recherches avec la liste « Bouge l’Europe » et la mani-festation du 16 octobre.

Mais ne faut-il pas aller au bout, tant le mode de vie, les structures du PCF restent empreintes, parfois fortement, de ses anciennes conceptions. C’est un autre parti qu’il faudrait construire, un parti dont les moyens communistes justifieraient la fin communiste. Un parti dont la façon de vivre et d’agir commencerait à émanciper du capitalisme et de toutes les aliénations. Le fonctionnement du Parti communiste, contrairement à ce qui se dit parfois, n’est pas secondaire, c’est lui qui, pour une part décisive, peut crédibiliser le projet communiste et donner et redonner plaisir au militantisme. Un parti projetant une société fraternelle solidaire ne devrait-il pas fonctionner en espaces où se penseraient, s’exprimeraient et s’organiseraient la fraternité, la solidarité, la conquête de la dignité ? Un parti projetant le communisme ne devrait-il pas offrir tout simplement des espaces de communisme ? Un parti projetant une société citoyenne, une démocratie de participation, ne devrait-il pas fonctionner sur la base d’une démocratie plus directe pour élaborer et décider et élire ses responsables de tous les niveaux ? Un tel parti ne devrait-il pas fonctionner en espaces de proximité, ou par thème, mis en réseaux entre eux, chacune et chacun se trouvant dans un rapport d’égalité à l’autre ?

Ces espaces en posture de va-et-vient permanent avec la société seraient des lieux d’accueil ouvert à tous ceux qui le souhaitent, libres d’y entrer et d’en sortir, d’y donner et d’y recevoir, d’y croiser ses expériences, ses recherches avec celles des autres pour produire des idées et des actions. Un tel parti stimulerait l’intelligence, les valeurs, la créativité, l’enthousiasme de ses militants d’aujourd’hui et donnerait envie à d’autres, notamment les jeunes, d’y venir. Il libérerait des milliers d’animateurs de la vie actuelle du parti, qui s’asphyxient dans des taches répétitives et de répétition, pour se libérer dans les prouesses de l’intelligence collective de ces espaces communistes. Tout cela est écrit au conditionnel car une telle conception de partage pour le fonctionnement du PCF ne peut voir le jour que si elle est partagée et construite par les communistes ensemble.

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