Rendre possible l’impossible

J’ai adhéré au PCF en 1979 après onze ans d’incompatibilité pour cause de Mai-68, cet événement fondateur qui bouleversa ma vie. Je n’avais pas supporté alors la volonté hégémonique du PC, son mépris global des « gauchistes ». Je rejetais également le modèle stalinien du socialisme bureaucratique en URSS. Autant dire que je suis entrée au Parti sans illusions et avec un esprit critique que je ne me suis pas privée d’exercer. Je reconnais d’ailleurs que j’ai toujours pu m’y exprimer, ce qui ne m’empêchait pas d’être élue dans ses directions. Comme quoi, on n’a pas attendu la « mutation » !

Cependant j’ai sans cesse vécu une sorte de schizophrénie du fait que je ne m’y suis jamais sentie entière comme s’il fallait laisser au vestiaire tout ce qui avait fait mon expérience personnelle, comme s’il n’y avait pas eu d’avant. Manifestement, la reconnaissance des parcours différents a du mal à entrer dans la pratique ! Comme on te fait sentir que tes engagements féministes ou dans la solidarité internationale te détournent au fond du seul vrai militantisme : celui du parti.Pourtant je me sentais tellement riche d’événements qui m’avaient changée en profondeur et que j’avais envie de partager avec les camarades ; comme la lutte du Larzac dont on parle seulement aujourd’hui, ou la solidarité paysans-ouvriers à Lip ; ou les luttes émancipatrices du féminisme contre l’avortement et pour le droit au plaisir ! Et surtout, ce qui a fondé mon engagement militant, la rencontre avec ce grand courant émancipateur de la libération des peuples : la « Révolution des OEillets » au Portugal ; la « Révolution sandiniste » au Nicaragua ; l’Intifada en Palestine…

Je reste profondément marquée par l’expérience de la misère du tiers monde et par la violence des riches contre les pauvres en Amérique latine et par le choc de la découverte de ce que Cuba représentait pour ces peuples spoliés. La solidarité internationale demeure à mes yeux une dimension essentielle du communisme que j’appelle « internationalisme » faute d’un mot meilleur.

Alors, oui, je souhaite un parti qui renoue avec cette dimension, pas seulement dans les slogans, mais au plus près de notre pratique quotidienne. D’autant que je suis persuadée que la situation du monde confronté aux politiques néo-libérales ouvre aux peuples des perspectives de luttes communes contre les ravages de la mondialisation capitaliste. La lutte de classes n’a jamais été aussi palpable qu’aujourd’hui où une poignée de financiers et d’actionnaires des multinationales s’enrichissent de façon éhontée contre la majorité des peuples. La crise du politique, c’est aussi la crise théorique et programmatique d’une gauche qui a perdu son identité et se montre incapable de capter les énergies nouvelles de tous ceux qui s’interrogent sur l’avenir du capitalisme et veulent faire front contre le néo-libéralisme.

Nous avons aujourd’hui besoin d’un PCF qui parle haut et fort. Non pas un parti-guide mais un parti porteur d’une alternative politique élaborée bien sûr avec le mouvement social, mais pas non plus à sa remorque. Pas un parti qui a toujours raison, mais un parti sans complexes qui cesse d’être masochiste envers lui-même et timoré pour nommer les choses : oui, nous combattons le capitalisme et nous voulons le socialisme qui reste à inventer. Au lieu de cela, nous avons un PCF « mutant » et des communistes qui ne savent plus très bien qui ils sont. Nous participons à un gouvernement qui fait le jeu de l’Europe néo-libérale et de la déréglementation. Je refuse la fausse alternative dans laquelle on tente de nous enfermer : ou dinosaure ou mutant. Je pense qu’il faut un parti communiste ouvert mais que l’ouverture n’a de chance de réussir que si on sait rester soi-même. Nous manquons au PCF d’une véritable culture du débat critique. Certes on peut parler, mais comment la parole est-elle prise en compte ? Le débat démocratique n’est pas l’ajout de positions qui coexistent tant bien que mal, mais il doit contribuer à définir la construction d’un contre-projet global alternatif.

Si je suis au Parti, c’est pour changer le monde et la vie, rendre possible l’impossible ; c’est pour construire ensemble et avec le mouvement social des formes de subversion démocratique et de résistance qui redonnent l’espoir en notre force collective. n M.E.

* Journaliste, féministe, internationaliste, militante communiste.

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