Respirer, respirer, reprendre souffle et peut-être l’envol.Que s’est-il donc passé ? Depuis les châtaignes chaudes préparées par ma grand-mère pour nourrir celui qui s’impatientait d’écrire du théâtre. Et cette nuit des barricades où, jeune étudiant, je sais déjà qu’il ne suffisait pas de jeter des pavés. Dix ans plus tard, lorsque le préfet rééquilibrait le budget de Vitry en coupant celui des Fêtes du Lilas, j’appelais, comme directeur du Centre culturel, les associations à relever le défi, et ce fut fait.Respirer.
Aujourd’hui la page que je prends n’est point blanche. Elle est pleine, habitée, déjà tumultueuse. Cette page, où rien encore n’est écrit, respire de tous les possibles ; je n’ai qu’à mettre en route, je vous l’assure, le jeu, ce jeu qui petit à petit consiste à noircir le papier d’écriture.
Audaces. De croire en quelque chose qui n’existe pas.Confiance. De porter quelque chose que l’on sait qui va exister.
Rencontre avec le politique. Naturelle. Naïve. Dès 1969. L’UEC, puis le « Parti ». Dans la « cité », la cave octroyée aux locataires. Le mariage bizarre d’intellectuels avec des ouvriers et des femmes de ménage. Nos fêtes de quartier, sur des thèmes simples comme la vie. Des discussions âpres au comité de section, sur la base du « rapport ». Le décalage. Pourquoi. Comment.
Nous inventons, à partir du Théâtre de Vitry et de la Centrale EDF, une nouvelle manière de concevoir et pratiquer la culture et la création artistique. Jumelage entre cinquante électriciens et cinquante artistes. Mon écriture court sur la page. Peu commode pour ceux que n’habite pas le théâtre, mais voilà qu’ils s’y reconnaissent, qu’ils entrent dans mon labyrinthe comme je suis entré moi-même dans le leur, noir bleu argent de leur Centrale.Utopie.
Mais comme force, vecteur, tension dans l’action même.Désert. Solitude. Notre compagnonnage n’a pas de lendemain. Ces choses coûtent cher, et ne sont possibles : dit-on : que dans « les forteresses du PCF et de la CGT ».Qu’en est-il de ces « forteresses » ? Le débat toujours ouvert semble aussitôt toujours se refermer. Comme si l’expérience gênait la réflexion, empêchait de boucler les idées. Toute l’expérience, intime, sociale, professionnelle, politique. La vie même. Et pourtant que d’effort pour la confronter, et l’ériger en pensée. Jusqu’à se sentir tenu pour étranger.
Mais la page apparemment blanche est toujours la plus vive, de ce qui forcément l’habite. Elle demande, elle court après nous. Mes camarades sont là. Dedans dehors qu’importe. Et le tissu déchiré se raccommode, avec le temps, le vrai travail du temps. Plus tout à fait le souvenir, la vie avance, nos projets désormais là devant nos yeux, dans ce que nous faisons. Et devant nous cette jeunesse. Nos filles et nos fils, cette génération qui pousse, avec la même énergie jadis dépensée, les mêmes regards, mais interrogateurs. Puis-je ici poser le pied ?
Oui tu le peux, là où je marche aussi. Il y a de la place sur le chemin, et celui-ci va loin. Aux Ateliers de Vitry, car on embauche ; au Théâtre Jean-Vilar, « emploi-jeune » ouvert par la municipalité. Et dans cette « force communiste » qui, page blanche et emplie, rassemble déjà des utopies en actes. Si le Parti communiste est de cette utopie-là, courant, efficace, concrète, alors je le « reconnais » comme tel.Que l’on soit politique ou poète, je ne crois pas à la voyance. Le devenir est bien sûr déjà là, à condition d’avoir geste et regard aigus et généreux.
Et, pour être précis, poser ainsi le devenir comme étant déjà là, c’est dire que le dépassement du capitalisme, le projet communiste et le dépassement des formes concrètes qu’il s’est jusqu’à présent donné (jusqu’au mode de fonctionnement du « parti » lui-même) sont déjà là, en germes, comme « force, vecteur, tension ». On ne peut dès lors se donner pour tâche première que de les lire et les agir. Cette tâche pourrait être, de fait, le lieu de définition de l’action communiste aujourd’hui et de son parti ; elle pourrait, par là, libérer ceux-ci des conceptions réductrices dans lesquelles ils enferment encore les potentialités desdits « travailleurs », de ceux qui souffrent et aspirent au bonheur, des intellectuels enfin, et libérer les potentialités de leur rencontre. Tenez, lecteurs, pour exemple, puisque c’est ici la saison de préparation du Congrès du PCF et donc celle des « rapports » politiques nécessaires, pourquoi ne pas chercher la jubilation non dans leur approbation mais dans leur transformation possible et suscitée ? n G.A.
Je remercie Francette Lazard pour son article dans le précédent Forum de regards, « la sortie du blocage doctrinaire », dont cette fable peut aussi se lire en écho.
* Auteur et directeur de théâtre, maître de conférence à l’Université.
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