Que reste-t-il de la « foi du siècle » ?

Entretien avec Patrick Barberis

Dix ans après la chute du mur de Berlin, une série télévisée, la Foi du siècle retrace sur Arte en octobre une histoire du communisme en quatre volets, à partir d’archives souvent inédites et de films de propagande. Ses réalisateurs, Patrick Rotman et Patrick Barberis, donnent à voir, comme une mosaïque, ce qu’ils considèrent comme un mélange d’humanisme et de terreur. Qu’en est-il de l’espérance communiste ? Débat entre Bernard Vasseur et Patrick Barberis, animé par Cécile Amar et Laurent Widy, deux jeunes journalistes.

Patrick Barberis : Ce film n’est pas un réquisitoire, c’est plus compliqué. Notre objectif était de montrer comment le communisme a façonné le siècle. C’était l’occasion, face à ceux qui n’ont pas connu cette histoire : je pense en particulier aux jeunes gens qui ont entre 15 et 25 ans et se posent des questions face à un système qui s’est écroulé : pourquoi et comment ont-ils pu y croire ? : d’essayer d’apporter un début de réponse. La Foi du siècle n’est pas une histoire du communisme, mais une histoire de la croyance dans le communisme, à diverses étapes de son histoire. Le film est sévère, mais c’est normal. Il est important de comprendre qu’on n’a pas cru aux mêmes choses aux mêmes moments. Les gens qui ont adhéré au moment du Congrès de Tours avaient des convictions politiques précises, très différentes des motivations de ceux qui s’engageaient après la Libération en France. De même, dans les années 70, quand le PCF abandonnait ce qui était sa raison d’être, la dictature du prolétariat, les gens adhéraient pour des raisons différentes. Ce qui ne veut pas dire que cette histoire n’est pas cousue des fils rouges qui sont abordés au long de la série : le sentiment d’appartenir à une famille, à une tribu, à une contre-société.

Nous avons voulu montrer ce que cette histoire a d’aphasique, comment l’aphasie s’est construite. Comment le mouvement communiste a su à chaque fois renaître de ses impasses, en s’inventant de nouveaux ennemis, de nouvelles raisons de croire, sans jamais procéder véritablement à une réflexion sur sa propre histoire. Nous avons voulu démonter les mécanismes de la croyance, en travaillant sur ces « actes de la foi » que sont les films de propagande et l’image que le système se faisait de lui-même. La réponse n’est pas globale. Les gens sont là, ils y ont cru, mais combien y a-t-il de vies brisées, combien de renoncements ?

L’intime conviction des gens qui adhèrent à la troisième Internationale est que la prophétie de Marx va se réaliser, enfin, on va y aller. Ils ont une haine de la guerre, de la bourgeoisie et l’intime conviction que la Révolution mondiale est pour demain. Dès le début, il y a ambiguïté. Ils sont internationalistes, mais les dirigeants, en tant que Soviétiques, tiennent un discours nationaliste. D’entrée de jeu, il y a un double discours : le pouvoir aux Soviets et la répression de masse. C’est une tragédie, optimiste, mais une tragédie. C’est une foi. Il y a le sanctuaire de Moscou. C’est une église avec ses Evangiles, ses écrits, ses codes, son rituel, qui va évoluer. Jusqu’au début des années trente, la langue officielle de l’Internationale était le français par exemple. C’est un système d’adhésion.

Avez-vous eu l’impression d’entrer dans une religion quand vous avez adhéré au PCF ?

Bernard Vasseur : A question personnelle, réponse personnelle. J’ai adhéré au PC en 1968. Si j’avais eu le sentiment de rejoindre une église, même laïque, je ne l’aurais pas fait. Ce qui m’a fait adhérer, ce n’est pas l’actualité politique : pourtant riche alors : ni telle ou telle décision de la direction, c’est un fait de société, disons un « fait de classe ». J’étais alors jeune maître auxiliaire dans un lycée. C’était le conseil de classe : qui passerait et qui ne passerait pas en cinquième ? Les choses traînaient en longueur sur le cas d’un enfant : c’était cinquante-cinquante. Comme il fallait en finir, une collègue, excédée de voir les choses s’éterniser, a demandé à la secrétaire du proviseur « Que font les parents ? » La réponse était : « Père : ouvrier, mère : ouvrière ». La collègue a enchaîné : « Bon, ce gosse est foutu, il peut bien redoubler… » J’ai été meurtri. Je me suis battu comme un chien et… le gosse est passé.Dans l’autobus qui me ramenait à Paris, j’ai décidé de prendre ma carte : j’étais de gauche mais le Parti communiste me paraissait seul en mesure de mener le combat sur ce terrain des classes sociales. Et ça me paraît toujours vrai. Bref, je n’ai pas adhéré à la cause de l’URSS, de la « dictature du prolétariat » ou de la « propriété collective des moyens de production et d’échange », encore que tout cela existait évidemment. Quant à la liturgie, ce n’est pas mon truc. Je ne nie pas qu’elle ait existé mais je n’aime pas beaucoup les grandes messes. Encore que le film montre qu’en la matière, on a été servi.

P.B. : L’adhésion se fait toujours sur un acte de bonne foi, sur un acte éthique. Après, il y a le rituel qui vient très vite, une vraie discipline. On vous apprend comment faire une réunion de cellule, comment en écrire le compte rendu. Cela a existé. Le rituel prend le pas sur l’adhésion individuelle. On a le sentiment d’appartenir à une contre-société, à un monde à part dont on espère que va naître l’homme nouveau. C’est la reproduction d’un modèle. On adhère à un type de rituel.

B.V. : Dès qu’il y a mausolée, il y a religieux, piété, foi. Un peu moins de mausolée, de statues et un peu plus de combats vivants… Mais quand même, la différence saute aux yeux quand on regarde le premier film et qu’on passe au quatrième. Au début, il y a une société en ébullition, avec les difficultés de la guerre mais aussi les audaces, un Etat qui s’invente, des dirigeants jeunes, des acteurs jeunes. A la fin, le divorce est accompli avec la société. Cela se voit sur les visages. Il y a l’immobilisme d’une démocratie, des hiérarques calamiteux. Les jeunes sont passés dans le camp d’en face. Le Parti, d’abord très faible : quelques milliers à Pétrograd ou à Shanghaï : est devenu le Parti-Etat, un appareil pesant, la nomenklatura, la bureaucratie, une discipline factice. Un parti qui verrouille et qui dessaisit de la politique. L’invention elle aussi a changé de côté, cela saute aux yeux. La question du rapport à la société, à la jeunesse et de ce que doit être un parti communiste pour rendre le pouvoir au lieu de le prendre est cruciale.

P.B. : Un souffle. Cela se voit au niveau des images. Celles des grandes parades des années 20 sont un peu bordéliques, on voit des clébards qui se baladent. Après, tout est net. Mais il y a aussi des constantes. Dès le début, il y a ce sentiment d’appartenir à une société à part. Ce sont ces vraies classes sociales qui vont se constituer à l’Est et dont parle Claude Lefort. Mais il faudrait aussi montrer comment se sont créées des dynasties dans les banlieues rouges à l’Ouest.

Quels reproches feriez-vous à ce film ?

B.V. : Je ne suis pas historien et je ne peux me situer de ce point de vue. J’ai bien remarqué qu’à part le Vietnam, les guerres coloniales sont peu présentes. Pas un mot sur l’Algérie…

P.B. : Nous n’avions pas le temps. Et la position du Parti sur la guerre d’Algérie n’est pas claire tout de suite. L’essentiel dans les guerres coloniales est de trouver de nouveaux ennemis, de trouver de nouvelles raisons d’espérer et de se battre. Il y a l’impression que la croyance s’essouffle sur les bases qui l’ont fait naître. Qu’est-ce qui fait que ça redémarre ? Qu’est-ce qui fait que ceux qui sont allés se battre en Espagne et qui se retrouvent dans les camps d’Argelès se remettent à y croire avec la bataille de Stalingrad ? Qu’est-ce qui fait qu’alors qu’on a mis de côté l’internationalisme dans les années 20, le prestige de l’URSS, identifié à la classe ouvrière, est relancé par l’antifascisme ? Il y a une ligne schizophrénique : en même temps qu’il y a le procès Slansky, il y a celui des Rosenberg ; en même temps qu’il y a l’antifascisme, il y a la terreur stalinienne. C’est un phénomène très complexe.

B.V. : L’intérêt des films, c’est d’abord les quatre heures d’images qu’ils révèlent et que personne ne connaît aujourd’hui. Ce travail mérite d’être salué. Quant au commentaire, il ne se situe pas du tout dans la ligne du Livre noir du communisme. Parce que vous montrez le communisme de l’extérieur et de l’intérieur, sous tous ses aspects, avec tous ses acteurs, y compris avec le regard qu’ils portent sur eux-mêmes. Ce n’est pas seulement de l’histoire morte, de l’histoire après-coup : quand on sait comment finit la pièce : c’est aussi de l’histoire-au-présent. On voit les dirigeants, les coulisses du pouvoir, les camps, mais aussi la solidarité qui entoure les mineurs, la fraternité de la fête de l’Huma. Ce n’est pas seulement le communisme comme « machine froide »…

P.B. : … et tragique

B.V. : Le film montre comment « ça ne marche pas », mais aussi comment « ça marche » : au combat résolu contre l’humiliation, à l’espérance de libération. En ce sens, il comporte des choses qui font frémir d’horreur et d’autres qui font frémir d’émotion et de respect. On peut considérer ce qu’on ne peut pas partager ce qui est intolérable, mais on peut comprendre aussi comment il y a là une mémoire à laquelle on doit rester fidèle, une tradition dans laquelle on peut se situer, même si cela n’exclut pas la lucidité. Il y a quelque chose qui me gêne et que je comprends à la fois : c’est l’emploi du mot « communisme » au singulier. Comme si le communisme s’épuisait dans le soviétisme. En même temps, je comprends puisqu’il s’agit de l’histoire du siècle. Mais, par exemple, le commentaire dit : « Le communisme ne supporte pas la transparence… le communisme ne peut pas se réformer. » Ce communisme-là, oui…

P.B. : Le film raconte l’histoire du communisme kominternien. Et l’on voit que, dès le départ, le communisme s’identifie à un certain nombre de « textes de lois », à un modèle. Les images de la révolution chinoise ou vietnamienne dans les années 50 montrent les mêmes tribunaux populaires, la même collectivisation des terres, etc.

B.V. : Il montre qu’une fois instauré le régime de parti unique, on n’en sort jamais. C’est un drame du communisme historique : aucun parti coulé dans ce « modèle » n’a eu le courage d’aborder de front et de faire vivre la démocratie politique avec le pluralisme qu’elle implique. Il s’est constamment méfié de la société : ce n’était jamais « mûr » et, du coup, la dictature provisoire du prolétariat est devenue la dictature définitive sur le prolétariat. En même temps, la grille du « modèle » ne suffit pas à tout expliquer. La stratégie de Front populaire en France s’est faite dans le modèle, mais aussi contre lui. Quinze ans après la scission de Tours, c’est l’union avec le « frère ennemi » socialiste d’hier, et le jeune Maurice Thorez a eu à se battre avec l’Internationale pour ne pas reproduire le désastre allemand. Il y a le poids du modèle, mais aussi les virages de la conjoncture. La capacité de saisir ce qui palpite dans la société, ce qui va être le combat du moment (l’antifascisme) est essentielle. Le film le montre bien.

P.B. : Ce qui fait aussi que cela dure, et que en 36 le Parti communiste français est identifié à la classe ouvrière. Il est identifié à des conquêtes, à des acquis, à des luttes et cela perdure, disons jusqu’à la fin des années 70. C’est très important pour la compréhension de l’Histoire. Jamais le film ne confond les militants et l’appareil soviétique.

B.V. : Evidemment, il y a quelque chose de funèbre à la fin du film… Mais il y a une formule qui dit, je crois, que rien ne peut empêcher les hommes de croire et de vouloir changer le monde, et les dernières images sont celles d’une communiste italienne déclarant ne plus s’y retrouver dans le communisme que lui a expliqué son père. Et cela ouvre sur l’avenir. C’est un autre intérêt de l’ensemble. Car si l’on voit bien qu’un communisme est mort, on perçoit aussi que le capitalisme est toujours là, avec ses violences et ses blessures. La fin d’une histoire n’est pas la fin de l’histoire.

La première République comme la seconde ont échoué et se sont dévoyées dans l’Empire, la troisième s’est heurtée à Vichy, mais cela ne retire rien au sens et à la valeur des idéaux et du combat républicains ! De même il y a, à mon sens, des valeurs et un combat communiste à poursuivre, un nouveau communisme à inventer et à construire. L’ensemble des films montre des personnages et les enjeux d’une époque : l’industrialisation, les mineurs, le culte du travail. A l’évidence, ils ne sont plus les nôtres. Les films montrent le fort sentiment d’appartenance à une classe, le retrait dans une « contre-société ». Ce n’est plus ainsi que peuvent se poser les questions de notre temps : celle de l’individu et son épanouissement, celle du « bien commun » à concevoir aujourd’hui. Ils montrent la vigueur d’une culture politique de protestation, mais aussi des « masses » qui obéissent et « le Parti »: c’est-à-dire ses chefs : qui décide. Et cela fait réfléchir. Sur bientôt quatre-vingts ans d’histoire, le parti français n’a participé au gouvernement que… six ans !

Pas seulement pour des raisons évidentes de rapport de forces, mais aussi par sa propre culture politique : la fameuse « fonction tribunitienne » des politologues qui permet de se renforcer en s’opposant pour prendre le pouvoir au « bon moment ». Tout cela ne marche plus dans une perspective démocratique et citoyenne et dans les réalités actuelles. Et si la révolte est précieuse, elle s’étiole et s’épuise quand elle n’investit pas le champ des pouvoirs, de l’entreprise à l’Etat, quand elle ne s’ouvre pas à la question d’un avenir palpable, sur lequel on a prise. Les films montrent bien que le communisme ne peut pas marcher au « rattrapage du capitalisme », à un volontarisme à marche forcée qui écrase tout. Entre le volontarisme et la fatalité de la soumission aux « marchés », il y a place pour la volonté en politique, pour la dimension du projet à élaborer et à construire. C’est la question non plus de l’abolition, mais du dépassement du capitalisme d’aujourd’hui.

En somme, il ne faut pas seulement penser un « nouveau communisme », parce que l’ancien a été monstrueux et a échoué. Il faut penser un nouveau communisme parce que notre temps n’est plus celui d’hier. Nous sommes à l’heure de « l’informationnel », des services, des managers, des actionnaires, de la finance globalisée, d’un « nouveau capitalisme » en quelque sorte. Nous sommes aussi dans une époque où les aspirations, les exigences, les urgences sont elles aussi nouvelles. Changer de culture communiste ne signifie pas qu’il faille tout brader, bien sûr. On peut comprendre comment des siècles d’oppression, d’humiliation ont pu nourrir un fort sentiment de « revanche sociale ». Mais ce n’est pas sur la revanche qu’on peut construire…

P.B. : Peut-être, mais ce n’est pas une explication. Dès le début, des communistes disent et écrivent dans l’Humanité : « Attention, il y a un déficit de démocratie. » En ce moment, la revanche sociale se joue ailleurs : dans les banlieues, par exemple.

B.V. : Elle se joue aussi sur les lieux de travail. Le coeur du problème n’a pas changé, même si ce que vous dites est réel.

P.B. : C’est vrai. Moi ce qui m’a vraiment intéressé avec ce film et j’y tiens, c’est l’idée que l’engagement rend aphasique. Il me semblait important à un moment de faire un vrai retour sur cette histoire. Essayer de comprendre ce qui n’est plus compris. Essayer de comprendre les mécanismes de l’aphasie. Finalement, c’est tellement simple de s’inventer toujours de nouveaux ennemis, de se dire en permanence qu’on va aller de l’avant. Cela évite de se retourner en arrière. Le film s’ouvre sur ce commentaire : le communisme a suscité sur les continents, pendant plusieurs décennies, l’engagement fraternel et généreux de millions, de centaines de millions de femmes et d’hommes qui ont servi l’un des systèmes les plus injustes et les plus sanglants de l’histoire. Quelle force mystérieuse, quelle trouble séduction a attiré sous la bannière du communisme ceux qui croyaient au matin, qui voulaient changer le monde et prendre leur destin en main ? Ce qu’il faudrait, c’est de réfléchir sur l’engagement.

B.V. : L’intérêt du film vient, à mon avis, de ce que vous n’y supprimez aucun des termes de cette contradiction. Regarder en arrière n’est pas perdre son temps, et on sait bien que le « travail de deuil » est nécessaire. Ce n’est pas comme le café quand l’eau passe ! L’éloignement dans le temps ne suffit pas à ce que ça se tasse. En même temps, ce film incite à la modestie : car nous savons, nous, comment l’histoire de ce communisme se finit, mais pas ceux qui l’ont accomplie et qui y ont « cru » parfois au sacrifice de leur vie. Cela ne veut pas dire que l’histoire est un « fatum », que la révolution mange inexorablement ses enfants, que le militantisme est dérisoire ou inutile. Tout au contraire. C’est la conviction que l’histoire ne peut se civiliser, s’humaniser sans que les hommes, sans que les peuples n’y mettent leur énergie, leur passion, leur intelligence. n

*Patrick Barberis a réalisé avec Patrick Rotman la Foi du Siècle, série en 4 épisodes sur le communisme diffusée sur Arte du mercredi 6 au mercredi 27 octobre 1999.

**Bernard Vasseur, philosophe, est dirigeant national du PCF.

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