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Rendez-vous Un front anti-libéral, multiforme s’est établi et élargi ces dix dernières années. Le mouvement social et la société civile, hors organisations syndicales et politiques traditionnelles, elles-mêmes en mutation, apparaissent comme de nouvelles forces d’intervention dans la vie politique.
Mort de l’incarnation idéologique la plus achevée du système de libre marché, de plus en plus perçu comme l’ennemi de la croissance » (1). Cet éloge funèbre contient quelque chose de joyeux : l’enterrement de l’AMI, première victoire internationale en réseaux et via l’Internet contre l’actuelle « gouvernance » du monde et le libre-échange débridé.
Au chapitre des mobilisations réussies, celle-ci fera date. Entamée par des débats largement suivis sur l’exception culturelle française et la culture comme une non-marchandise, elle a été relayée, via l’Internet, par une foule d’associations, de groupes d’opinions, d’individus, lorsqu’il est apparu que l’OCDE concoctait en catimini un accord multilatéral d’investissements réduisant à zéro les capacités d’intervention nationale. La vague protestataire fut si forte que 30 pays refusèrent leurs signatures. Un succès dont on trouve encore la patte dans l’appréciation des rapporteurs du PNUD, version 1999 : « Nous sommes du côté de ceux qui, à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), disent que traiter la question culturelle indépendamment du commerce normal est un point de principe. » Avant la réunion de l’OMC, à Seattle (USA), en décembre prochain, la précision n’est pas sans intérêt, la vigilance étant de mise. « Le système du marché libre est sur la défensive (…) et il est de plus en plus perçu comme l’ennemi de la croissance. Des nations toujours plus nombreuses s’en retirent. » Faisant référence à l’échec de l’AMI, le Business Week encaissait le coup.
L’action, concrète, en réseaux, contre un aspect du libéralisme, a la cote. La création de l’Association pour la taxation des transactions financières pour l’aide aux citoyens (ATTAC) procède de la même démarche. La structuration de cette organisation, autour d’une proposition inspirée par les travaux du prix Nobel américain d’économie James Tobin (2), d’une taxe de 0,5 % sur les mouvements de capitaux, fait un tabac international. ATTAC gagne rapidement 10 000 adhérents dans le monde entier, sur Internet, son site enregistre plus de 100 000 connexions, dont la moitié proviennent de l’étranger. La taxe Tobin ? Une réforme, tout un symbole : et une manne à investir dans le développement humain, prélevée à « la racine du mal », selon l’expression de Susan George, de l’Observatoire mondial contre la mondialisation. Le choc de la crise dite asiatique n’est sans doute pas étranger à l’intérêt porté à la régulation d’un « système financier hypertrophié qui a érigé la domination du capital-argent à caractère rentier sur la création de valeurs et de plus-value » (3). Le sommet de Davos qui suit sera morne, « les propagandistes du paradis libéral ont perdu la foi dans leurs remèdes magiques » (1). L’attribution du prix Nobel d’économie à l’Indien Amartya Sen, pour ses travaux sur la notion d’économie solidaire, cette année-là, sera la cerise sur le gâteau.
A l’aube du XXIe siècle, le phénomène de mondialisation économique, ou globalisation des marchés, qui se donne à voir au plus grand nombre sous un jour funeste, ne fait guère illusion : « La globalisation des marchés, parce qu’elle relève essentiellement de la logique des multinationales et du profit exacerbe les inégalités, les disparités et les tensions sociales et politiques » (4).
L’Afrique d’Aminata Traoré, ministre de la culture du Mali, en sait quelque chose. Tout un continent, en état d’extrême urgence, vit l’enfer, pris dans « l’étau » : « Tant qu’on n’a pas annulé la dette, les gouvernants qui veulent être de bons gestionnaires, même les plus honnêtes, les plus sincères, les plus patriotes, sont pris en otage par les instances qui dirigent le marché mondial. Quoi qu’ils aient pu dire avant d’arriver au pouvoir, ils sont obligés d’obéir à leur diktat et d’accepter des «réformes» qui n’ont aucunement été discutées avant par les citoyens qui les ont élus » (5). Comment « l’étau » se met-il en place ? « … Les gouvernants ont peur de ne pas bénéficier des prêts et autres financements qu’on leur fait miroiter.[…] la démocratie, quand elle existe, ne donne pas nécessairement lieu au changement que les populations sont en droit d’attendre. On nous condamne aujourd’hui à une démocratie muselée… » Jamais la « prise d’otages » n’avait été aussi clairement dénoncée. Le prétendu « modèle » libéral est remis en cause. Jamais non plus il n’avait atteint cette échelle puisque des continents entiers, sud-américain, asiatique et en partie européen, se débattent dans les affres de cette domination qui étouffe développement économique et social et libertés.
Le système libéral, sur la défensive, n’est pourtant pas moribond. La potion a été en effet administrée à la Russie, par des hommes d’affaires plutôt véreux, parasites intégraux, qui prendront les rênes du pouvoir. Si bien qu’en Russie, comme en Afrique, la démocratie est étranglée dans la même formule : prise d’otage et/ou corruption et déficit démocratique. Devant un parterre de capitalistes russes, le dirigeant communiste Guennadi Ziouganov, se faisant l’écho de millions de ses concitoyens, lance : « Vos prédécesseurs du début de ce siècle furent incapables de partager le pouvoir et la propriété, alors qu’en Occident, ils en avaient compris la nécessité il y a deux cents ans. Faute de l’avoir fait, ils ont perdu leur couronne et leur tête. Vous vous trouvez exactement dans la même situation » (6).
Dans les pays post-communistes, alors que les principes libéraux ont longtemps monopolisé : et monopolisent encore : le devant de la scène, des hommes cherchent leurs nouvelles marques. Le multipartisme a bien été instauré. Des électeurs ont parfois rappelé les héritiers des partis au pouvoir : mais « la prudence doit rester de mise sur l’appellation communiste dans la mesure où le communisme est un projet de société auquel avaient renoncé la plupart des membres du Parti-Etat » (7). On convient aujourd’hui du renforcement nécessaire du secteur public et de réintroduction d’un minimum de planification centrale pour la Russie, remettant ainsi en cause les injonctions du Fonds monétaire international. La tendance demeure cependant d’un enracinement progressif « d’alternances sans alternative ». Seul le PDS allemand, avec ses spécificités politiques, tire réellement son épingle du jeu. Il ne cesse de conforter son implantation politique puisqu’il vient de gagner 6 sièges au Parlement européen sans parvenir, toutefois, à élargir son audience dans la partie ouest du pays.
Le système libéral est contesté : la scandaleuse exigence du remboursement de la dette vient de recueillir contre elle, à l’initiative de Jubilee 2000, lancée par les églises chrétiennes, 17 millions de signatures et les Africains attendent beaucoup de l’impact de cette action solidaire. La ministre malienne de la Culture nuance cependant cette appréciation : « Pour être vraiment efficace, ce mouvement ne peut pas seulement être porté par le Nord. Les hommes et les femmes des pays du Sud, qui sont les premiers touchés par les conséquances désastreuses des mesures libérales qui leur sont imposées par le Fonds monétaire international doivent aussi faire entendre leurs voix. »
Sans attendre, des expériences significatives de prise en mains de leur devenir par les peuples eux-mêmes ont cours sur le continent africain, comme sur le continent sud-américain. Au quotidien, souvent sous l’impulsion des femmes, la gestion s’organise par le biais de coopératives de production ou bancaires. C’est le cas en Inde, au Bangladesh et en Afrique. Sur le plan politique, après des années d’apartheid, de résistances et de guerre civile, le processus de « réconciliation » menée à l’initiative du gouvernement de Mandela en Afrique du Sud fait événement. Le concept, repris dans la région des Grands Lacs, ravagée par le génocide rwandais, a été présenté par une jeune dirigeante de l’ANC aux congressistes de l’IRA, à la veille de la signature de l’accord de paix.
A l’autre bout du monde, grâce à la ville de Porto Alegre (1,3 million d’habitants), démocratie participative rimera toujours avec Brésil tant il y a à tirer d’enseignements d’une expérience de valeur universelle, comme le soulignait le philosophe Jean-Paul Dollé (8). Un réseau se développe par delà les océans. Dans ce même pays pourtant, des hommes, des jeunes, des femmes, s’attaquent à la propriété. Les paysans du Mouvement des sans-terre paient cher leur action citoyenne, connaissent une répression permanente et la totale négation humaine quand des soldats responsables de 19 meurtres, lors d’une manifestation, viennent d’être déclarés non coupables par la justice du pays.
Diversités des expériences (dont la liste est loin d’être exhaustive) qui confortent le sous-commandant Marcos, chef de la guérilla zapatiste des Indiens du Chiapas pour qui « l’heure de la société civile a sonné ». Marcos estime qu’ »à côté des partis politiques et des syndicats, la société civile et le mouvement social sont devenus de nouveaux acteurs sociaux, porteurs de capacités plus efficaces de changement » (9).
La capacité du mouvement social à faire bouger la politique connaît effectivement de belles heures en France. De l’hiver 1995 au mouvement des sans-papiers, le mouvement social et la société civile marquent, par leur prise de responsabilité, des questions aussi politiques que le principe de solidarité du système de protection sociale et des retraites ou les droits de l’Homme. Deux professions, les cheminots et les cinéastes, incarnent l’intérêt collectif, le « tous ensemble », version nouvelle. La société redécouvre ce bonheur qu’elle goûtera plusieurs fois.
Quand la direction du groupe Renault décide de fermer l’usine de Vilvorde, après avoir annoncé des bénéfices en hausse, l’arrogance du monde des affaires, de « l’argent-roi », expression chère à Robert Hue, secrétaire général du PCF, a tout de suite un parfum de scandale. L’emploi comme variable d’ajustement aux desiderata des actionnaires indigne l’opinion publique. Des économistes signent l’Appel des économistes contre la pensée unique, des syndicalistes s’y joignent, l’Appel traverse le Rhin, rencontre des échos favorables dans le monde par le biais de l’Internet. Et quand Viviane Forrester publie son livre l’Horreur économique, c’est le succès immédiat : elle dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas.
Le Mouvement des chômeurs éclate en 1997-1998. Lui aussi traverse le Rhin. Réceptive, la population le soutient, comme elle accorde sa sympathie aux divers mouvements de grève qui ponctuent ces trois dernières années, que les grévistes soient fonctionnaires ou routiers. Richard Dethyre, alors président de l’Apeis, synthétise la portée d’un mouvement en profondeur : « Les mouvements sociaux convoquent du politique. Et le politique est un peu en panne pour répondre à cette convocation. Cette absence de réponse satisfaisante entraîne le bousculement de clivages traditionnels et pousse à la mise en commun » (10).La société française entre dans l’ère de la pluralité d’opinions pour transformer la société. Le PCF avec elle. Prémisses : gouvernement de la gauche plurielle, liste Bouge l’Europe !. A venir : XXXe Congrès.
Ces dernières années, le monde intellectuel, à son tour, notamment sous l’impulsion de Pierre Bourdieu, essaie de formaliser et de projeter les événements sociaux récents. De nouvelles revues paraissent, Pétition, aux éditions Arléa, qui interrogent les nouvelles formes de l’engagement, Mouvements, les éditions Liber-raison d’Agir qui, pour 30 F, publient les textes de la dissidence. L’équipe de Politique, la Revue crée la Fondation Copernic, sous l’impulsion de Jacques Kergoat (11). Le discrédit qui frappe la logique unique économique libérale, l’échec de l’expérience socialiste modèle URSS et Pacte de Varsovie, poussent les feux de l’idée de projet. La réflexion et les expériences sous-tendent une volonté des peuples d’élaborer une alternative à la mondialisation. L’adversaire fourbit lui-même ses armes, au sens propre, comme au figuré.
C’est ce que souligne Suzanne de Brunhoff (12) quand elle développe les velléités des forces acquises au capitalisme de compléter le dispositif international économique (OMC, FMI, BM) par un volet défensif autour de l’OTAN, en vassalisant l’ONU, confisquant par là même la voix des nations unies. A son tour, Ignacio Ramonet (13) accrédite la thèse d’un nouvel ordre global : « La mondialisation économique qui constitue de loin la dynamique dominante de notre temps, avait besoin d’être complétée par un projet stratégique global en matière de sécurité. » La guerre du Kosovo n’a-t-elle pas servi de terrain de manoeuvre ? Pour autant, les réactions dans le monde attestent de lucidité relative, qui a joué pour la réhabilitation, tardive et formelle, certes, du rôle de l’ONU et la révélation du souci « humanitaire » pour le moins sélectif de l’OTAN. Le débat est ouvert sur le rôle des organisations internationales à la veille du siècle naissant, heure des bilans de la gouvernance internationale à qui il est demandé d’être « génératrice de paix, de sécurité ».
Sur le terrain strictement idéologique, l’offensive menée par MM. Blair et Schröder, avec la troisième voie, montre à quel point l’espace est ouvert pour l’élaboration d’un projet alternatif et combien l’urgence se fait pressante. La société de marché qu’ils prônent recèle nombre de chausse-trappes dans la mesure où elle se présente comme « possible modèle de rechange ». « La nouvelle narration proposée par les gestionnaires de la planète s’articule autour de cinq idées-forces », explique Ricardo Petrella (14) : elle repose sur l’individu, innovateur, consommateur, producteur ; le lieu privilégié des transactions devient le marché au détriment des organisations solidaires de la société et celle-ci mue en société de marché ; le marché se trouve alors paré de toutes les vertus ; c’est lui qui réalise le principe d’équité, de responsabilité individuelle ; l’entreprise privée devient médiatrice par excellence et le capital, sacré source de toute valeur, réduit l’homme à sa valeur de ressource humaine. Qu’adviendra-t-il de ce projet ?
Certes, la forteresse de l’argent est assiégée. Mais elle cherche une parade. Une série d’événements hexagonaux ou mondiaux, récemment survenus ou travaillés en profondeur, attestent de « bougés » dans l’opinion publique mondiale. Remise en cause de la valeur argent comme une nouvelle figure du besoin de partage ; réhabilitation de l’homme, « centre du monde » et réémergence d’une série de valeurs comme la fraternité, la solidarité, le souci écologique et, corollaire de ce qui précède, la demande démocratique. Reste qu’un récent sondage Bva-LCI-L’Express, réalisé en France (15 juillet 1999), révèle « l’érosion du socialisme et du libéralisme comme marqueurs idéologiques ». Tout contenu d’une l’alternative exige la clarté. L’internationale de la rébellion contre la pensée unique ne se réclame pas d’un projet politique alternatif global. Pour autant, ne se montre-t-elle pas disponible pour l’invention commune d’une autre société ?
1. Le Monde diplomatique, mars 1999.
2. Regards, décembre 1998.
3. François Chesnais, in Regards, octobre 1998.
4. Aminata Traoré, l’Etau, Actes Sud.
5. La Croix, n° 2874, 5 août 1999.
6. Cité par F. Clairmont, le Monde diplomatique, mars 1999.
7. Bruno Drweski, chercheur à l’Inalco.
8. Regards n° 46.
9. Interviewé par Manuel Vasquez-Montalban, le Monde diplomatique, août 1999.
10. Regards, décembre 1998.
11. Regards, décembre 1998.
12. Regards, juin 1999.
13. Editorialiste du Monde diplomatique, juin 1999.
14. Le Monde diplomatique, juin 1999.
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