Retour sur les années 70

Table ronde avec Henri Malberg

Voir aussi Exclue mais non repentie, Pas exclu mais repenti Pour la première fois une table ronde réunit d’anciens militants du PCF et un de ses dirigeants actuels pour essayer de comprendre une période particulièrement dramatique qui a vu se multiplier les ruptures et les déchirements et a abouti à l’affaiblissement du PCF. Un regard sur le passé rendu absolument nécessaire pour qui veut construire l’avenir. Un chantier ouvert par la décision du PCF d’annuler toutes les sanctions, exclusions et mises à l’écart (voir Regards n° 43 de février).

Pouvez-vous repérer les questions qui ont fait problème, les principaux points d’achoppement des années 1970-1980 ?

Jean-Louis Moynot : Dans le désordre : les questions économiques et les changements préconisés de la politique économique et sociale. Nous étions embarqués dans une voie que nous croyions tout à fait radicale, mais qui était ambiguë et bâtie sur des raisonnements d’une autre période de l’histoire. Par exemple, bien qu’il ait été ensuite critiqué officiellement, le programme commun de la gauche était fortement influencé par les analyses et les thèses du PCF. Je me souviens la première fois où j’ai rencontré Bruno Trentin, dirigeant de la CGIL, en 1978, j’avais parlé du programme commun, il avait eu un sourire et m’avait dit : « Il y avait peut-être un intérêt à l’existence de ce programme mais, pour moi, il est complètement en dehors de l’espace et du temps. » Il évoquait ainsi à la fois les transformations de la classe ouvrière, de la société, la rupture de la croissance, la mondialisation.Il y avait aussi le problème des alliances politiques du parti dans un cadre démocratique, les problèmes de la démocratie, la conception qu’on en avait en général et dans la vie interne du parti, et puis évidemment, le rapport à l’Union soviétique.

Henri Malberg : Durant ces années, des problèmes fondamentaux venaient au premier plan. Avec la fin de la guerre d’Algérie, de la guerre froide et du fait d’une énorme mutation économique et sociale, une forte volonté de changement s’empare du pays, avec la montée de la jeunesse, des salariés, des intellectuels, des femmes. Se rappeler mai-juin 68. Or, le Parti communiste n’a pas trouvé à l’époque les réponses adaptées à ces nouveaux temps. Le PCF se trouve devant trois types de questions. Quelle perspective proposer pour répondre à la situation nouvelle ? Quelle cohérence théorique ? Le fonds idéologique du PC depuis les années vingt, la rupture révolutionnaire, le rôle dirigeant de la classe ouvrière, le parti d’avant-garde, la dictature du prolétariat et le soutien inconditionnel à l’URSS se télescopent de plus en plus avec les réalités de la société. Le PCF a commencé à s’adapter mais pas assez pour répondre à la question des perspectives révolutionnaires dans un pays capitaliste développé. Enfin, la conception du parti se trouve elle-même en question. D’autant que des forces en son sein veulent mettre tout cela en discussion. Ainsi, les réalités mettent le Parti communiste en porte à faux.

Jacques Texier : Les années 70 sont marquées par deux dates : 1972, signature du programme commun dans le cadre de l’union de la gauche ; 1977, rupture du programme commun et fin de l’union de la gauche. Elles se terminent dans le drame et toute la période 70-80 a un caractère catastrophique. 1978 : la gauche perd les élections législatives et la direction du parti est contente. C’est le drame qui commence. Le rapport entre le parti et le peuple de gauche va se détraquer. Les dernières années de la décennie sont celles de la glaciation et, au cours des années 80, le déclin va s’affirmer de plus en plus nettement. Les années 1978-80 sont celles des démissions, des sanctions, des mises à l’écart, de la reprise en main. Après la gestion catastrophique de 72-78 viennent les mesures autoritaires. Le déclin des années 80 a ses racines dans la direction catastrophique des années 70. Il n’avait rien de fatal. Il faut donc décrire le caractère incohérent, les soubresauts, les changements brusques, le double langage, la manipulation, le mensonge qui sont les méthodes de direction de toute une période. Elles entraînent chez beaucoup de militants, comme chez beaucoup d’hommes de gauche, une réaction de rejet profond à l’égard de ce parti. Il s’agit d’un choc moral profond, d’une colère. Les insuffisances, les erreurs, ça se corrige : ça ne brise pas un parti, ça ne remet pas en question la confiance qu’on lui accorde. Nous avons à faire ici à un changement de ligne et à des méthodes détestables qui remettent en cause toutes les avancées faites depuis 1964. La liste est longue. Première manifestation dès 1972 : rapport secret de Marchais qui ne sera publié qu’en 1975 après le changement de ligne. Le congrès extraordinaire de 1974 qui commence avec un projet de résolution d’union de la gauche et qui se termine avec une résolution de sens opposé. 1976, retour à l’ouverture au XXIIe Congrès mais avec des méthodes aberrantes puisque les communistes apprennent à la télévision l’abandon de la dictature du prolétariat. Réactualisation du programme commun enfin qui se termine par la rupture au grand étonnement de tous, car les négociations se déroulaient bien. Marchais a raconté cet épisode à la télévision : « Liliane, fais les valises, on rentre à Paris ». Vient ensuite le comportement du parti lors des élections, les palinodies incessantes jusqu’à l’affaire du double rapport de Claude Poperen en 1984 après des élections catastrophiques. Voilà de quoi il faut parler d’abord.

Henri Malberg : J’étais complètement impliqué pendant cette période et je ressens aussi sa dimension dramatique. Je crois que, si à ce moment, nous n’avions pas vécu avec la culture communiste antérieure, le débat aurait eu lieu entre des communistes adultes… Je ne sais pas si ce sont les mêmes positions qui auraient triomphé, mais on aurait gagné du temps ; des défauts manifestes auraient été éliminés ou atténués et on n’aurait pas vécu ces affrontements fratricides. Un gâchis d’hommes et de femmes, mais aussi un gâchis pour le Parti communiste.Il n’y a aucune fatalité au déclin du Parti communiste dans cette période. Mais tous les partis communistes du monde se sont affaiblis du fait de l’échec de plus en plus patent du « socialisme réel ». Echec que nous n’avons pas perçu. Il n’y avait pourtant aucun automatisme pour que ces graves difficultés aboutissent aux drames qu’on a connus. Face à l’énorme poussée de ces problèmes, le Parti communiste de l’époque n’est pas resté immobile. Il y a eu une ligne de développement et d’adaptation aux temps nouveaux, du manifeste de Champigny en 1968 au XXIIe Congrès (le socialisme aux couleurs de la France) en 1976. Il y a eu dans les faits télescopage entre ces évolutions et les contradictions nées du choix stratégique du Programme commun de gouvernement. Celui-ci s’est révélé assez vite un échec devant lequel le Parti communiste en danger s’est complètement contracté. Le PC dévalorisé, le PS revalorisé : il s’est produit un choc chez les communistes et pas seulement chez les dirigeants. Si la vie du parti avait été ce qu’elle est aujourd’hui, ce débat serait venu ouvertement entre communistes et aucune direction au monde n’aurait pu imposer aux communistes autre chose que ce qu’ils voulaient… La vie aurait tranché.

Jean-Louis Moynot : Je ne suis pas d’accord avec cette façon de justifier ce qu’ont été pour l’essentiel les positions successives du Parti communiste dans cette période, en particulier la manière dont il a critiqué le Programme commun, qui peut-être n’est pas absurde en soi, mais n’est pas le fond de la question. Je souligne moi aussi le caractère dramatique, je dirais même invraisemblable et inacceptable, de ce qui s’est passé dans cette période cruciale. Le « retard » pris dans les analyses de l’évolution générale de la société n’explique pas tout car le fossé se creusait depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale. D’autant qu’on a souvent martyrisé la théorie en fonction des positions politiques du moment. Alors pourquoi le Parti s’est-il enfermé et isolé de la vie politique nationale ? Il y a des explications à rechercher dans sa culture traditionnelle, mais cela ne me semble pas suffisant non plus. La plupart des dirigeants craignaient l’évolution politique car ils ne voyaient pas de réponse à la montée importante de l’influence électorale socialiste alors que l’électorat communiste restait stagnant, ce qui sous-entend de leur part une certaine conscience de la fragilité de l’influence communiste, des faiblesses du parti par rapport à ce qu’avait été l’évolution réelle de la France et du monde. Enfin il est évident que l’Union soviétique voyait d’un mauvais oeil l’arrivée d’une alliance politique de gauche démocratique au gouvernement dans un pays comme la France. Les tentatives d’émancipation du PCF dans ce domaine : je pense notamment à toute l’évolution imprimée par Waldeck Rochet : ont toujours provoqué des retours de bâton et des pressions de toutes sortes.La preuve de la gravité des événements de cette période, c’est qu’il a fallu attendre vingt ans pour que se crée une situation nouvelle permettant qu’on commence à en parler comme ça… de façon détendue.

A vous entendre tous les trois, on a quand même beaucoup de mal à comprendre ce qui est la cause essentielle…

Jacques Texier : Ce qui s’est passé dans cette période est exceptionnel par sa gravité ; ce qui est en jeu, c’est le rapport de la direction avec le parti et du parti avec le peuple de gauche. Les dégâts seront considérables. La direction est contrainte à une politique autoritaire de reprise en main parce qu’elle ne peut accepter la moindre discussion. Il y a tout d’abord l’affaire de la Fédération de Paris. Tout un groupe de grande qualité qui appliquait la ligne du XXIIe Congrès avec audace est brisé. Le CERM est liquidé : en 1978 sa direction accepte de créer une commission pour discuter de la social-démocratie. C’était signer son arrêt de mort.Reste à expliquer le changement de ligne. La pression de l’URSS existe mais n’est pas une explication. Le facteur décisif, tout le monde le connaît : la direction du parti a l’oeil rivé sur les résultats électoraux. La rupture intervient parce que le PS a de bons résultats électoraux. Telle est la cause. D’où une situation impossible : il faut rompre, non à cause d’un virage à droite du PS qui n’a pas encore eu lieu, mais parce que la stratégie du PS d’Epinay lui profite.Quel jugement porter ? Certes les résultats électoraux ne sont pas négligeables, mais l’essentiel c’est la capacité qu’a un parti de conquérir « l’hégémonie » (Gramsci). A cet égard, le parti dispose de forces considérables. Abandonner la ligne unitaire, c’est le plus mauvais choix, un suicide. Il organise son propre déclin et se met dans une posture impossible. La panique électorale n’était pas justifiée. Mais elle fait apparaître une culture archaïque : l’union n’est possible que si le parti est en position dominante.

Jean-Louis Moynot : Si la dégradation des méthodes a été telle, c’est sans doute parce que cette période a vu arriver à maturité des problèmes déjà anciens. Je vais en prendre deux exemples. D’abord celui de la transparence des débats internes du parti.Un grand nombre de dirigeants considéraient qu’il était rigoureusement impossible pour un parti communiste (un parti « révolutionnaire ») de raconter à l’extérieur ce qui se dit à l’intérieur. Ce problème-là existait depuis toujours, mais il s’est manifesté de façon particulièrement grave dans cette période parce qu’il arrivait à maturité du point de vue de la conscience et de l’exigence des citoyens. Autre exemple, au niveau international, l’URSS était depuis longtemps dans une logique de puissance, mais l’entrée des troupes soviétiques en Afghanistan a signé crûment une politique militaire expansionniste (et rompu le front uni entre l’URSS et les pays du tiers monde). Cela a été pour moi un point de rupture politique.

Henri Malberg : A tout point de vue, on était au bout d’un cycle historique. La société cherchait de nouvelles réponses. Dans le Parti communiste, l’exigence montait de nouveaux rapports entre les militants et la direction, des besoins d’information, de libres débats, de vie démocratique. Le Parti communiste, dans une série de domaines, et pas seulement avec Waldeck Rochet, aussi avec Georges Marchais, a commencé une mise à jour mais se fait rattraper par le temps. Ce que je regrette le plus, c’est qu’on n’ait pas favorisé un débat de fond sur la politique d’union, les pays socialistes, la démocratie dans le parti. Faute d’une conception où les communistes soient les véritables propriétaires de leur parti, les déchirements dramatiques ont pris le dessus.Il y avait besoin d’une complète réorientation stratégique. Or, nous sommes restés enfermés dans une conception de la transformation sociale par étapes successives pilotées par le haut et « soutenue par les masses ». On ne pensait pas comme aujourd’hui la transformation de la société comme un mouvement de luttes populaires, sociales et politiques, articulées à la part du gouvernemental et celle des partis politiques, ancrées dans le monde réel. Du coup, on voyait le rapport des forces de façon complètement unilatérale, réduit au rapport PS-PC. C’était, avec le recul, voir trop court.

Jean-Louis Moynot : On ne voyait pas… c’est vite dit. Certains membres du parti avaient en tout cas beaucoup d’éléments de réflexion et de construction d’une stratégie nouvelle. Le problème, c’est qu’ils n’ont pas pu l’exprimer et que cela a été réglé par voie autoritaire.

Est-ce que tous ces problèmes sont dépassés aujourd’hui ?

Jacques Texier : Je constate un changement profond, une petite révolution culturelle. J’ai été en particulier très attentif à tous les gestes qui ont été faits par rapport au passé. Faire sa propre histoire est essentiel. A cet égard, le parti doit continuer sur sa lancée et faire l’histoire de cette période capitale. Le blocage sur cette période est encore presque total, le plus souvent, c’est de l’auto-justification a posteriori. Ainsi en va-t-il de la critique du Programme commun.

Jean-Louis Moynot : Je ne crois pas que les questions débattues ici aient toutes trouvé une réponse appropriée à la situation d’aujourd’hui. Le changement du PCF qui est indéniable reste encore fragile et partiel : les contradictions sont toujours là. Sur plusieurs questions majeures, il y a, aujourd’hui encore, non pas une orientation élaborée en commun, avec ce que cela peut comporter de débats et de compromis, mais des positions différentes qui s’affrontent.

Henri Malberg : Les réponses sont loin d’être toutes trouvées. La route est longue. Mais il y a un vent de renouveau au Parti communiste. Je crois qu’il porte loin.Un mot encore : d’accord avec le besoin de mémoire, d’histoire et de vérité. Donc d’une initiative permettant un travail rigoureux sur cette époque.

* Membre du comité central du PCF depuis le XXe Congrès en 1972, conseiller de Paris, directeur de Regards.

** Ingénieur, syndicaliste, membre du PCF de 1970 à 1981 inclus, membre du comité de rédaction de la Nouvelle Critique de 1972 à sa disparition.

*** Membre du PCF jusqu’en 1977, il appartient à la direction du CERM. Dirige la revue Actuel Marx de 1987 à 1997. Membre de la direction d’Espaces Marx depuis 1998. A publié récemment Révolution et démocratie chez Marx et Engels, PUF, 1998.

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