C’est d’abord l’étonnant parcours d’ « un jeune antifasciste de tendance rebelle », syndicaliste avant-guerre, qui se trouve en 1944 au commandement national des Forces françaises de l’intérieur. A la Libération de Paris, il reçoit, avec le général Leclerc et Henri Rol-Tanguy, la reddition de von Choltitz. Député de Meurthe-et-Moselle pendant toute la IVe République, il exercera les fonctions de vice-président de la Haute Cour de justice. Son choix antistalinien lui vaudra d’être écarté du PCF au début des années 60. Au cours d’une rencontre inédite le 22 juin 1997, un hommage lui a été rendu par Robert Hue.
Dans ce don de mémoire aux militants actuels et futurs, M. Kriegel-Valrimont démonte le stalinisme, « un mécanisme exclusif de domination » qui fait des ravages au PCF. A commencer par « le numéro un », Maurice Thorez, « c’est sous sa direction que le Parti est personnalisé. (…) La décision finale dans tous les cas était celle du secrétaire général ». Les membres du Bureau politique qui « avaient intégré la notion de dirigeant, c’est-à-dire celui qui est différent des autres ». Le comité central, « un organisme non stable ». La règle est d’écarter « tout ce qui pouvait constituer un risque de rébellion potentielle, une menace de débat au-delà des seuils acceptables ». Ce qui explique la marginalisation des résistants, « Résistant est un peu synonyme de rebelle, de celui qui n’obéit pas », comme celle des dirigeants syndicaux de la métallurgie parisienne. Avec le refus du rapport Krouchtchev par la direction française, « quelque chose s’écroule ». M. Kriegel-Valrimont le souligne, ce n’est pas d’un retard qu’il s’agit mais bel et bien d’un « mauvais choix », celui de défendre le stalinisme jusqu’au bout.
« Maurice Kriegel-Valrimont fut un de ceux (qui) avec Laurent Casanova et Marcel Servin exprimaient des opinions différentes sur la politique de leur parti, et souvent la suite des événements a montré qu’ils l’avaient fait avec raison », souligne Robert Hue lors de la rencontre du 22 juin 1997.
Des hommes comme M. Kriegel-Valrimont montrent »il est impossible d’enfermer le courant communiste dans l’étroitesse du dogmatisme stalinien ». Si des conceptions politiques et les dirigeants successifs du PCF qui les ont mis en oeuvre sont sévèrement remis en cause, il ne s’agit jamais d’attaques personnelles. Et il faut encore moins attendre du résistant qu’il jette l’opprobre sur ses camarades : « à l’origine, les gens qui voulaient sincèrement changer le monde et s’inspiraient des premiers moments de la révolution russe ont une démarche inattaquable. Faut-il ensuite les condamner parce qu’ils tardent à comprendre qu’ils sont des instruments avant d’être des promoteurs ? (…) On ne peut pas en vouloir aux milliers de gens qui sont morts pendant la guerre en criant Vive Staline. »
L’histoire n’est pas finie…
Au fil des pages, se dessine le portrait d’un homme qui ne s’est pas abîmé, là où tant d’autres ont sombré dans l’amertume. Et qui, à 84 ans, s’enflamme encore et toujours : « On dit aux jeunes « vous allez moins bien vivre que vos parents » Peut-on le tolérer longtemps ? A l’évidence, non. Il faut continuer à être rebelle. » Il ne s’agit pas de lyrisme. C’est la remarquable lucidité d’un homme de plain-pied dans son temps. Cela ne concerne d’ailleurs pas que le Parti communiste. Répondant sans acrimonie à une question sur la politique du PS, M. Kriegel-Valrimont pointe : « la perspective d’un avenir pour les jeunes est-elle assurée ? Peut-on dégager les traits d’une société plus juste et plus libre ? Sur ces questions décisives, où est le souffle, où est l’enthousiasme nécessaire aux grandes entreprises ? Sans chercher de querelles mesquines, en enregistrant, au contraire, ce qui constitue quelques pas utiles : il faut plus et mieux. » Aussi M. Kriegel-Valrimont esquisse à grands traits les éléments d’un projet politique pour aujourd’hui et la façon de le mettre en oeuvre. « Le monde doit être changé (…) il faut une démocratie du changement. » Car « ce changement doit être opéré avec la participation réelle du plus grand nombre par des moyens démocratiques ». Nous sommes bien là au coeur des questions les plus brûlantes qui sont posées à la génération actuelle. Mesurons-en la portée : un acteur majeur de l’histoire contemporaine s’adresse à ses concitoyens pour leur dire : « L’histoire n’est pas finie. Ses plus beaux chapitres sont encore à écrire. »
Mémoires rebelles, Maurice Kriegel-Valrimont, entretiens réalisés par Olivier Biffaud, éditions Odile Jacob, 265 p., 140 F.
Mémoires rebelles sera présenté jeudi 18 février à l’espace regards, 15 rue Montmartre, 75001 Paris.A partir de 19h30, séance de dédicace avec Maurice Kriegel-Valrimont et Olivier Biffaud.A partir de 20 h 30, présentation du livre et débat avec les auteurs, animé par Jean-Claude Oliva.
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