Entretien avec Gilbert Wasserman
Le PCF a déclaré « nulles et non avenues toutes les sanctions, exclusions ou mises à l’écart effectuées à partir de conceptions politiques, de principes d’organisation ou de pratiques » (1) qu’il a décidé de transformer avec sa mutation. Ce n’est ni un solde de tout compte pour des drames qui ont bouleversé la vie de milliers de gens, ni l’oubli qui condamnerait à recommencer. C’est bien une démarche d’avenir, Maurice Goldring ne s’y trompe pas qui interroge : « comment rendre l’auto-exclusion du communisme nulle et non avenue ? » A travers des parcours individuels et divers mais toujours significatifs, il s’agit bien sûr de comprendre les causes profondes de ces comportements. Gilbert Wasserman souligne : « il me semble indispensable de ré-ouvrir le débat sur la conception même du parti communiste ». Jacques Texier juge important « un début d’analyse concernant les conditions historiques de la naissance (de ces méthodes) qui renvoient à ce qu’on appelle le stalinisme et avant celui-ci à la naissance de la IIIe Internationale ». Des exigences théoriques qui se retrouvent aussi chez Maurice Moissonnier à propos notamment du concept de « parti ». Pierre Daix soulève la question du mensonge politique. Regards ouvre ces chantiers par de premières réflexions qui se poursuivront dans le prochain numéro avec de nouvelles contributions et un retour sur les années 80. Événement, la parution des Mémoires rebelles de Maurice Kriegel-Valrimont témoigne qu’ »il est impossible d’enfermer le courant communiste dans l’étroitesse du dogmatisme stalinien ». Un message d’espoir d’un acteur majeur de l’histoire contemporaine, adressé aux jeunes générations : « l’histoire n’est pas finie. Ses plus beaux chapitres sont encore à écrire. »
Quelle appréciation portez-vous sur la démarche du PCF de lever toutes les sanctions ?
G.W. : Cela part d’un bon sentiment, il s’agit d’une tentative de tourner une page. Mais le contenu est trop limité pour avoir un impact sur les gens concernés de différentes générations ni même sur l’opinion. Cette prise de position semble le résultat d’un compromis au sein même du PCF. Elle est loin d’aller à l’essentiel et de montrer ce qui était en question et pourquoi cela s’est passé ainsi. Il y a une tendance un peu facile à traiter des situations remontant à trente ou quarante ans plutôt que les plus récentes. Je n’ai vu aucune réflexion sur le fond sur la crise du parti dans les années 80 qui constituent pourtant le moment-clé de son affaiblissement. Dans cette période, le PCF a perdu une grande part de sa force vive, de façon que je crois aujourd’hui irrémédiable. Pour avoir participé à partir de 1984 à la contestation interne avec les rénovateurs, puis à des tentatives d’organisation hors du PCF, je constate que les idées avancées à cette époque sont devenues tout à fait banales. Il s’agissait pour nous de sortir d’une attitude strictement protestataire pour avoir une démarche de rassemblement constructive, de critiquer radicalement l’URSS (avant l’arrivée de Gorbatchev), d’abandonner le centralisme démocratique (pas forcément pour le remplacer par un droit de tendance) pour permettre le débat interne, de l’évolution de la presse communiste vers des journaux d’opinion s’adressant aux forces progressistes plutôt qu’un outil de parti. Une quinzaine d’années plus tard, toutes ces idées sont presque devenues des évidences. C’est pour cela pourtant que nous avons été mis à l’écart, vilipendés, accusés d’être des agents de la social-démocratie, etc. Au minimum, j’aimerais qu’il y ait un retour argumenté, non tant pour nous rendre justice, mais pour comprendre. Pourquoi le PC a-t-il été hors d’état, quand il était encore temps, de faire cette mutation ? Pourquoi ne l’a-t-il engagée, avec beaucoup de difficultés et d’ambiguïtés, que bien plus tard, à un moment où cela paraît moins crédible pour la société ?
Pour être crédible dans sa démarche, le PCF doit donc ré-ouvrir tous ces débats de fond ?
G.W. : Il faut comprendre pourquoi cela s’est passé ainsi, quelles ont été les forces de blocages, dans les idées, les conceptions du parti. Il me semble indispensable de ré-ouvrir le débat sur le léninisme et la conception même du parti communiste.
Cela dit, personnellement je ne me situe plus dans une visée de mutation du communisme mais plutôt dans la construction d’une nouvelle vision de la transformation de la société, du progressisme. Je ne suis pas Vert parce que je ne crois pas que la contradiction fondamentale soit entre l’Homme et la Nature, je ne crois pas non plus qu’elle soit entre le capital et le travail même si cette contradiction garde une importance particulière. Je ne me définis pas comme communiste. Le progressisme serait de mettre en synergie toutes les contradictions fortes dans la société et je ne crois pas que le communisme puisse être l’artisan de cette nouvelle synthèse entre ce qu’a représenté la lutte sociale, l’écologie, le féminisme, le pacifisme, l’anti-racisme…
Pourtant le PCF s’est fixé l’objectif de lutter contre toutes les dominations…
G.W. : Je ne vois pas l’intérêt de regrouper cela derrière l’étiquette du « communisme historique », c’est-à-dire la façon dont le communisme s’est incarné dans l’histoire, par des partis politiques avant-gardes, autoproclamées sur le modèle léniniste, des Etats, une conception de la société. On ne peut pas considérer qu’il y aurait le communisme du XVIIIe et du XIXe siècle pur de toute tâche, puis une sinistre parenthèse et enfin le retour au vrai : je n’y crois pas ! Il ne faut pas sous-estimer à quel point ces partis constitués avec la IIIe internationale se concevaient comme des forces en extériorité à la société. Une avant-garde disposant de la connaissance et décrétant ce qui était bon pour la société. Je ne crois pas que cette matrice soit rompue.
Tout l’effort de mutation du PCF consiste justement à se remettre au diapason de la société.
G. W. : Mais l’effort ne se brise-t-il pas justement sur cette matrice ? Pour le rendre efficace ne faudrait-il pas sortir de ce cadre historique ?
* Rédacteur en chef de la revue Mouvements.
1. Comité national des 16 et 17 novembre 1998, rapport de Francette Lazard et discussion publiés dans l’Humanité.
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