Décennie du cerveau

Entretien avec Marc Peschanski

Voir aussi Un espoir pour les malades**, **Production de neurones dans le cerveau adulte, un faux vrai scoop****La décennie du cerveau s’achève. Sans prétendre en dresser un bilan exhaustif, regards publiera au long de l’année une série d’articles sur les nouveaux enjeux des neurosciences. Une greffe neuronale, réalisée en première mondiale par l’équipe du docteur Peschanski, illustre les étonnantes capacités du cerveau.

Vous venez, de réaliser un pas important dans la recherche sur la maladie de Huntington. Quels sont ses symptômes ?

Marc Peschanski : La maladie de Huntington se caractérise par des troubles moteurs et des déficits intellectuels qui empêchent les patients de réaliser des tâches nécessitant une programmation ou une stratégie, même très simple, comme ouvrir une porte ou fermer un robinet. Elle apparaît autour de 35 ans et provoque des mouvements anormaux et une démence. Le patient meurt dans un délai de dix à vingt ans après le déclenchement de la maladie.

Avant de procéder à une greffe de neurones chez cinq patients atteints de cette maladie, vous aviez travaillé sur des singes…

M. P. : Oui. En fait, nous avons commencé nos recherches voici douze ans sur des rats. Mais il s’avéra difficile de distinguer ce qui était de l’ordre de la déficience motrice ou cognitive chez le rongeur. De plus, il s’agit d’une maladie qui évolue de façon progressive, or nos modèles ne respectaient pas cette chronologie.

A partir de 1990, nous avons injecté, par voie intramusculaire, à des macaques, une substance – l’acide 3 nitro-propionique – qui provoque les mêmes symptômes que la maladie de Huntington. Cette substance, présente dans de la canne à sucre parasitée, fut responsable dans les années 80 du décès accidentel par empoisonnement de milliers d’enfants chinois qui présentèrent les mêmes symptômes que la maladie de Huntington. A partir de là, nous avons pu étudier l’effet des greffes de neurones.

Et vous avez observé chez ces macaques une récupération des fonctions intellectuelles ?

M. P. : En effet, en greffant des neurones foetaux, à la grande plasticité résiduelle, dans le stratum – partie du système nerveux central qui, en liaison avec le cortex cérébral frontal, règle le comportement – nous avons pu observer au bout de quelques mois la récupération de l’adaptation stratégique chez l’animal. Exemple: un singe atteint de la maladie tente en vain d’attraper une banane en voulant passer la main au travers d’une paroi de plexiglas, sans chercher l’ouverture de la boîte. En revanche, le singe greffé a retrouvé une partie de ses capacités d’adaptation. Il n’a pas persisté dans l’échec et a contourné la boîte pour récupérer la banane.

Cela signifie que le cerveau peut recouvrer des facultés que l’on croyait perdues à jamais ?

M. P. : Oui. Jusqu’au milieu des années 80, on pensait que le cerveau était un réseau rigide d’éléments irremplaçables, que rien n’était possible concernant sa reconstruction. Aujourd’hui, on le sait capable d’une grande plasticité. C’est son mode de fonctionnement normal. Le cerveau est le théâtre de modifications continuelles dans la vie courante, sans qu’un accident ou une lésion soit à l’origine de ces changements. Aussi, pensons-nous que, comme chez le singe, les neurones foetaux doivent pouvoir se développer, faire pousser des prolongements dans le cerveau adulte de l’homme et que celui-ci doit être capable de les accueillir. Nous verrons dans quelques mois si la condition de ces patients a évolué.

* Directeur de recherche de l’unité 421 de l’INSERM, travaille à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil.

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