L’humanité perdue de Macron

capture_d_e_cran_2018-02-06_a_10.33.21.png

A quelques semaines du débat sur le projet de loi « Asile et immigration » et alors que la politique sécuritaire du gouvernement se durcit, les intellectuels et les artistes se mobilisent dans une tribune publiée dans Libération. En vue d’une mobilisation plus large ?

Au printemps prochain, les parlementaires seront invités à débattre de la loi dite « Asile et immigration ». Et la ligne que le gouvernement a fixée est claire : « humanité et fermeté. » Pour la fermeté, on le croit sur parole. Pour l’humanité, on s’interroge davantage. Et l’on cherche encore le mode d’emploi d’une Obligation de Quitter le Territoire Français – OQTF pour les initiés, humaine. Comment fait-on une OQTF humaine ? Comment opère-t-on une reconduite à la frontière, avec humanité ? L’humanisme d’Emmanuel Macron serait-il « cet humanisme qui a servi à justifier, en 1948, le stalinisme et l’hégémonie de la démocratie chrétienne », comme l’analysait le philosophe Michel Foucault, tout en ajoutant : « À la fin des fins, cet humanisme a constitué d’une certaine manière la petite prostituée de toute la pensée, de toute la culture, de toute la morale, de toute la politique des vingt dernières années. »

En 10 ans, près de 20 000 réfugiés ont trouvé la mort en traversant la Méditerranée. En quelques mois, les sommets montagneux ont aussi dévoilé leurs premières découvertes macabres. Depuis 2016, selon l’AFP, une dizaine de personnes auraient perdu la vie dans les Alpes-Maritimes. Et à Calais, quatre migrants sont toujours entre la vie et la mort, après les affrontements de la semaine dernière. La mort, cette mort-là, celle qui nous glace à coup de chiffres, parfois d’images – comme celle du jeune Aylan allongé sur une plage turque –, ne semble pourtant plus nous indigner. Presque banale. Un phénomène passager. Comme si nos indignations s’estompaient avec le temps. Et à quelques semaines de l’ouverture du débat parlementaire, si les solidarités locales s’organisent – tout en faisant l’objet d’une criminalisation de leurs actions –, la contestation à gauche peine à s’imposer.

Sans doute qu’à gauche, le débat sur la politique migratoire n’est pas consensuel. Parce qu’il touche aussi à la question des frontières. Un débat qui est loin de faire consensus. Pourtant, la question ne peut se réduire à « ouverture » ou « fermeture » des frontières. Car si aujourd’hui, les migrations sont principalement le fait des pays en guerre ou en ruine, demain, comme le rappelait la jeune députée Mathilde Panot dans la Midinale du 18 décembre dernier : « Personne ne prend en compte que, d’ici 2100, on aura 250 millions de réfugiés climatiques. » Des migrations que les pays du Nord, très largement responsables du réchauffement de la planète et des conséquences désastreuses sur les pays du Sud, devront assumer pleinement. Plus qu’une question d’humanité, c’est une question éminemment politique, presqu’un devoir, qui s’impose à nous.

Une tribune bienvenue

C’est le sens de la tribune publiée aujourd’hui dans les colonnes de Libération et signée par de nombreux intellectuels et artistes – parmi lesquels Virginie Despentes, Annie Ernaux, Eric Fassin, Raoul Peck ou Patrick Chamoiseau – et qui prennent la mesure de l’urgence de la situation, alors que plusieurs exilés occupent l’université de Paris 8 pour dénoncer le projet de loi « Asile et immigration » : « nous demandons au gouvernement de retirer ce projet de loi indigne d’un Etat qui se prétend démocratique ; de cesser de sanctionner celles et ceux qui apportent une aide vitale aux arrivant.e.s en détresse ; de répondre à la proposition des organisations engagées sur ce terrain de tenir une conférence impliquant tous les acteurs pour construire ensemble une nouvelle politique migratoire respectueuse du droit d’asile comme du droit des étrangers, en phase avec les enjeux contemporains et tournée vers l’avenir ».

C’est la gauche toute entière qui doit parler d’une voix. Une voix unique. Politiques compris. Car l’inquiétude est d’autant plus importante qu’en Europe, l’extrême droite gagne du terrain : en Autriche, en Pologne, en Hongrie et même en Allemagne jusqu’à récemment. Du côté de la France, personne ne s’est véritablement ému de l’entente cordiale entre le président français et le chancelier autrichien, Sébastian Kurz. La rencontre qui s’est déroulée il y a tout juste un mois à l’Elysée leur avait même permis de « minimiser leurs différences », comme l’avait ainsi titré Le Monde. La banalisation est à ce point ancrée, jusque dans le cœur de l’institution européenne, que le jeune chancelier, désormais allié à l’extrême droite, s’apprête à prendre la tête de l’Union européenne au second semestre. Et de se dire que tout est encore possible. Même le pire.

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *