Coopération scientifique

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Les suites du colloque d’OrsayLa coopération scientifique pâtit de l’abîme entre l’étendue des besoins et les efforts consentis. Le CIMPA (1), créé pour former des chercheurs mathématiciens dans les pays en développement, illustre cette disproportion. Son ambition consistait à élever la participation de tous les pays à la recherche mathématique au niveau des pays les plus avancés, en l’espace d’un demi-siècle environ. Le potentiel mathématique de la France justifiait qu’elle joue un rôle moteur en cette matière. Elle y consacre deux millions par an, le cinquantième de ce que l’Italie attribue au Centre de physique théorique de Trieste, sur lequel le CIMPA était censé prendre modèle. Même si le cas est extrême, le problème est général. L’organisation de la science ne répond pas aux besoins mondiaux. Ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est en revanche, c’est la conscience du problème. Je veux insister sur un seul aspect: le développement de la science, dans l’avenir, dépend du développement des peuples.

Raccourcissement des perspectives de la recherche

Au cours du siècle passé, la production scientifique, évaluée en nombre d’articles, a crû de façon exponentielle, elle a doublé tous les dix ans. Les effectifs de chercheurs ont augmenté dans les mêmes proportions. Cette croissance n’a concerné qu’un petit nombre de pays, relativement riches ou puissants, et l’organisation mondiale de la science au plus haut niveau s’est polarisée autour des Etats-Unis d’Amérique. Même si la dynamique interne aux sciences a mené à des résultats considérables, la science dans son ensemble a été entraînée par des moteurs externes à elle. Parmi eux, l’exploitation intensive des ressources naturelles non renouvelables a joué un rôle majeur, elle crée de sérieux problèmes pour l’avenir: comment se passer de ces ressources ? Comment transformer la question en moteur de la recherche ? La guerre froide et la compétition pour l’espace ont imprimé leur marque à l’explosion scientifique et universitaire des années 60 et, depuis l’effondrement de l’URSS, la guerre économique a amené dans la recherche scientifique d’autres vues, plus courtes et moins ambitieuses. Plus exactement, le raccourcissement des perspectives, déjà sensible au cours des années 80, s’est trouvé en résonance avec la nouvelle donne mondiale.

Un débat de politique générale débordant le bénévolat

L’une des voies possibles pour le futur est que l’affrontement économique cède la place sous la pression des besoins à une coopération économique visant et aboutissant à une participation de tous les peuples à une vie mondiale équilibrée. Dans cette perspective, la coopération et le rééquilibrage peuvent constituer un moteur puissant du développement scientifique mondial dans les pays en développement et les pays les plus avancés scientifiquement. J’illustre cette thèse par un argument emprunté à Claude Lobry, directeur du CIMPA. Dans de nombreux pays africains, l’alimentation électrique pose problème, notamment pour la maintenance des équipements informatiques et de télécommunications. Des gens astucieux et bricoleurs parviennent à faire rouler des voitures hors d’âge. Mais on ne bricole pas comme des autos les réseaux électriques, électroniques ou hertziens. Dans la seule perspective de la maintenance, chaque pays a besoin d’ingénieurs et de techniciens de haut niveau. Donc d’un enseignement supérieur scientifique de qualité. Pour que ce dernier soit de niveau avec les enseignements analogues des pays avancés, il faut que les enseignants soient liés à une recherche active et soient partie prenante de la vie scientifique internationale ” les deux exigences se conditionnant mutuellement. L’appel à la coopération se fait donc désormais à ce niveau: il ne s’agit plus à terme de fournir techniciens, ingénieurs ni enseignants mais de donner les moyens pour que techniciens, ingénieurs, chercheurs et enseignants puissent être formés sur place et vivre et travailler dans leur pays. Cela nécessite dans chaque pays un effort propre auquel personne à l’extérieur ne peut se substituer, et, dans les pays avancés, en France par exemple, le développement des capacités et des modalités de répondre à cet appel. Les modalités: n’y a t-il pas lieu, dans tous les secteurs de la recherche publique, de donner un nouveau souffle à la solidarité internationale ? Les travaux de coopération avec les pays en développement ne devraient-ils pas être inclus dans les plans et les services aux niveaux institutionnel et individuel ? N’est-ce pas un débat de politique générale débordant le bénévolat individuel et la politique scientifique des établissements ? Nos concitoyens ne verraient-ils pas mieux le rôle de la recherche scientifique en France s’ils mesuraient aussi sa place dans le monde en développement ? Les capacités: répondre aux appels actuels et tenter de répondre aux appels futurs, pressentis ou non, constitue, me semble-t-il, une justification de la recherche fondamentale. Lorsque, dans chaque science, nous extrayons les concepts et les techniques qui permettent une avancée des connaissances, nous faisons bien plus que répondre à une curiosité naturelle à l’espèce humaine, nous anticipons un univers de possibles, de nouvelles théories, de nouvelles interactions, de nouvelles applications. La recherche fondamentale, qui est un peu écrasée dans les visées à court terme, est au contraire valorisée quand on regarde loin en avant.

Vision (utopique ?) sur la science de l’an 2050

Loin en avant ? Pas tellement. En 2 050, si le monde n’a pas été écrasé par des stratégies de domination, l’économie mondiale aura changé: elle sera devenue économe, en rupture avec le gaspillage actuel. La science aura poursuivi sa progression exponentielle, sous d’autres formes: tous les pays participeront à la production scientifique et, dans chaque pays, un nombre croissant d’individus. Les réseaux permettront la communication, en mathématiques par exemple, chacun pourra travailler et vivre dans son pays tout en participant sur son sujet à la vie scientifique internationale. Le papier restera nécessaire aux exposés de synthèse et aux grands traités dans toutes les langues du globe. La toile informatique, maîtrisée, entretiendra l’histoire vivante de toutes les connaissances humaines. L’imprévisible que nous sommes en train de préparer sera en action. Et les hommes continueront à se demander comment combler le fossé entre le progrès des sciences et l’état de la conscience commune. Utopie ? Pourquoi pas ? Si les visions utopiques nous aident à changer le cours des choses, vive l’utopie !

* Mathématicien, vice-président du Comité des sciences de la Commission française pour l’Unesco.

1. Voir Regards n° 36, juin 1998.

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