{"id":9969,"date":"2016-11-02T12:30:24","date_gmt":"2016-11-02T11:30:24","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-ken-loach-montrer-l-invisible-souffrance-des-pauvres\/"},"modified":"2023-07-03T14:41:17","modified_gmt":"2023-07-03T12:41:17","slug":"article-ken-loach-montrer-l-invisible-souffrance-des-pauvres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9969","title":{"rendered":"Ken Loach : montrer l\u2019invisible souffrance des pauvres"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><em>Moi, Daniel Blake<\/em> a l&#8217;immense m\u00e9rite de montrer comment la pauvret\u00e9, aussi end\u00e9mique soit-elle, est effac\u00e9e de nos champs de vision. Et avec elles, les formes de r\u00e9sistance et de solidarit\u00e9 que ses victimes lui opposent.<\/p>\n<p><em>\u00ab Ce que les pauvres sont aux pauvres, nous le savons si peu. Eux le savent et Dieu aussi. \u00bb<\/em> Charles Dickens, <em>Bleak House<\/em> (1853).<\/p>\n<p>Avec <em>I, Daniel Blake<\/em> (2016), Ken Loach porte le regard sur l\u2019invisible souffrance des pauvres. Le film qui a recueilli la Palme d\u2019or \u00e0 Cannes \u00e9pouse particuli\u00e8rement les th\u00e8mes de ses deux premiers films : <em>Cathy Come Home<\/em> (1966), l\u2019histoire d\u2019un jeune couple d\u00e9muni qui se retrouve \u00e0 la rue, et <em>Poor Cow<\/em> (1967), qui met en sc\u00e8ne une jeune femme prise au double pi\u00e8ge de la pauvret\u00e9 et d\u2019un mariage d\u00e9sastreux.<\/p>\n<p>Le cin\u00e9ma r\u00e9aliste et militant de Loach s\u2019accompagne ici d\u2019un \u00e9clairage cru sur le parcours d\u2019une d\u00e9ch\u00e9ance sociale totale : Daniel Blake, un menuisier exp\u00e9riment\u00e9 de cinquante-neuf ans, a perdu son emploi \u00e0 la suite d\u2019un incident cardiaque. On suit son parcours dans la bureaucratie kafka\u00efenne d\u2019un <em>job centre<\/em> \u00e0 Newcastle. Emp\u00eatr\u00e9 dans des injonctions contradictoires du <em>workfare<\/em> (ses m\u00e9decins consid\u00e8rent qu\u2019il n\u2019est pas apte \u00e0 travailler alors que le <em>job centre<\/em> estime le contraire), Blake est perdu dans un monde absurde et cruel, avec sa novlangue n\u00e9olib\u00e9rale et ses exigences administratives aussi obscures que ridicules. <\/p>\n<p>Ce syst\u00e8me d\u00e9shumanise les demandeurs d\u2019emplois, les contraint \u00e0 accepter une position de domin\u00e9s \u00e0 qui l\u2019on proposera des emplois mal r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s voire, dans certains cas, non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s (les inf\u00e2mes contrats \u00e0 z\u00e9ro heure o\u00f9 l\u2019employ\u00e9 n\u2019est garanti ni un temps de travail minimum, ni le moindre salaire).<\/p>\n<h2>L&#8217;humanit\u00e9 des exploit\u00e9s<\/h2>\n<p>Daniel Blake (Dave Johns, un humoriste de music hall hors \u00e9cran) perd confiance en lui, confront\u00e9 \u00e0 une administration hostile qui l\u2019infantilise et lui \u00f4te sa dignit\u00e9 d\u2019homme et de travailleur. Daniel rencontre Katie (Hayley Squires) dans ce <em>job centre<\/em>. La jeune m\u00e8re a v\u00e9cu dans un refuge pour personnes \u00e0 la rue \u00e0 Londres. Elle a \u00e9t\u00e9 autoritairement affect\u00e9e par l\u2019administration \u00e0 Newcastle avec Daisy et Dylan, ses deux jeunes enfants, et est &#8220;sanctionn\u00e9e&#8221; par un agent du <em>job centre<\/em> pour \u00eatre arriv\u00e9e en retard \u00e0 un rendez-vous.<\/p>\n<p>Entre Daniel et Katie, une union improbable se noue : celle de pauvres tellement domin\u00e9s et m\u00e9pris\u00e9s par les institutions sociales et politiques qu\u2019ils finissent par passer inaper\u00e7us. La sc\u00e8ne de la banque alimentaire est d\u2019une violence physique et symbolique insoutenable. Katie se prive de manger pour pouvoir nourrir ses enfants. Elle re\u00e7oit une bo\u00eete de conserve qu\u2019elle commence \u00e0 ingurgiter sur place. Nous savons que ces lieux de dernier recours existent et pourtant, nous ne les voyons pas ou si peu. Combien y en a-t-il dans le pays ? O\u00f9 sont-ils ? Combien de personnes s\u2019y rendent quotidiennement ?<\/p>\n<p>Daniel, avec bonhomie et g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, vient en aide \u00e0 Katie : il rafistole son logement social en mauvais \u00e9tat et se coule dans le r\u00f4le du quasi-grand-p\u00e8re tendre et sympathique avec les deux enfants, terriblement esseul\u00e9s aussi. Il le fait sans ostentation et sans rien attendre en retour. L\u2019humanit\u00e9 existe dans la classe des d\u00e9class\u00e9s, la population des tr\u00e8s pauvres, des gal\u00e9riens, des exploit\u00e9s qui se l\u00e8vent \u00e0 l\u2019aurore pour aller travailler quelques heures et gagner leur pitance. <\/p>\n<h2>Ultime solidarit\u00e9<\/h2>\n<p>Le monde n\u00e9olib\u00e9ral maximise les profits, mais minimise la solidarit\u00e9 puisque des personnes hautement qualifi\u00e9es ne trouvent pas de travail (Katie doit se prostituer). Les deux jeunes voisins de Daniel font l\u2019exp\u00e9rience du travail jetable sous-pay\u00e9, et se lancent dans le commerce de chaussures de sport venus de Chine ; un job ill\u00e9gal mais autrement plus r\u00e9mun\u00e9rateur. M\u00eame s\u2019il s\u2019enfonce progressivement dans la d\u00e9pression, qui occasionnera une seconde et fatale attaque cardiaque, Daniel demeure jusqu\u2019\u00e0 la fin un <em>decent lad<\/em> (un gars bien) : il construit une \u00e9tag\u00e8re de livres pour Katie et r\u00e9ceptionne les colis de chaussures de Chine pour ses voisins qui, en retour, l\u2019aident \u00e0 remplir ses formulaires de demande d\u2019indemnit\u00e9s ch\u00f4mage sur Internet.<\/p>\n<p>La solidarit\u00e9 entre les pauvres : voici peut-\u00eatre le th\u00e8me central de ce film. Daniel et Katie sont comme cette m\u00e8re et cette fille, personnages de <em>Bleak House<\/em>, un grand roman social de Charles Dickens. Pauvres h\u00e8res, mais solidaires et tendres l\u2019une pour l\u2019autre, Dickens les d\u00e9crit ainsi : <em>\u00ab Je pensais qu\u2019il \u00e9tait touchant de voir ces deux femmes, grossi\u00e8res et peu soign\u00e9es, si unies ; de les voir s\u2019entraider ; de voir \u00e0 quel point elles prenaient soin l\u2019une de l\u2019autre, combien le c\u0153ur de chacune s\u2019\u00e9tait attendri pour l\u2019autre \u00e0 la suite de leurs dures \u00e9preuves. Je crois que le meilleur c\u00f4t\u00e9 de ces personnes nous est presque cach\u00e9. Ce que les pauvres sont aux pauvres, nous le savons si peu. Eux le savent et Dieu aussi \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>La grandeur cin\u00e9matographique de Ken Loach, c\u2019est de rendre visible une pauvret\u00e9 que notre personnel politique ignore sans pourtant susciter notre indignation en retour. Dans l\u2019inhumanit\u00e9 de notre monde, Loach nous montre une humanit\u00e9 qui r\u00e9siste, vacille et meurt dans l\u2019indiff\u00e9rence quasi-g\u00e9n\u00e9rale. <\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/qui-sommes-nous\/article\/soutenez-regards\"><img decoding=\"async\" src=\"IMG\/jpg\/420-horizontal_prune-3.jpg\" alt=\"420-horizontal_prune-3.jpg\" align=\"center\" \/><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9969 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/11\/marliere-blake-d2c.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/11\/marliere-blake-d2c-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"marliere-blake.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><em>Moi, Daniel Blake<\/em> a l&#8217;immense m\u00e9rite de montrer comment la pauvret\u00e9, aussi end\u00e9mique soit-elle, est effac\u00e9e de nos champs de vision. 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