{"id":9958,"date":"2016-10-27T13:20:44","date_gmt":"2016-10-27T11:20:44","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-les-nouvelles-humanites-de-patrick-chamoiseau\/"},"modified":"2023-06-23T23:23:18","modified_gmt":"2023-06-23T21:23:18","slug":"article-les-nouvelles-humanites-de-patrick-chamoiseau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9958","title":{"rendered":"Les nouvelles humanit\u00e9s de Patrick Chamoiseau"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">\u00c0 l\u2019occasion de son dernier livre, <em>La Mati\u00e8re de l\u2019absence<\/em>, Patrick Chamoiseau revient sur l\u2019\u00e9vocation d\u2019un drame intime \u2013 la mort de sa m\u00e8re \u2013 qui va le conduire \u00e0 revisiter l\u2019histoire des Antilles, l\u2019identit\u00e9 cr\u00e9ole, la traite n\u00e9gri\u00e8re et le capitalisme contemporain. <\/p>\n<p>Lui pr\u00e9f\u00e8re, de passage \u00e0 Paris, s\u00e9journer dans l\u2019Est parisien. Mais c\u2019est dans les salons d\u2019un h\u00f4tel du sixi\u00e8me arrondissement de Paris, r\u00e9serv\u00e9s par sa maison d\u2019\u00e9dition, que Patrick Chamoiseau re\u00e7oit ses interlocuteurs. Casquette de tissu l\u00e9ger viss\u00e9e sur le cr\u00e2ne, costume de couleur cr\u00e8me, un sourire lui d\u00e9vore en permanence le visage. Et c\u2019est avec abondance, presque avec bonheur que Patrick Chamoiseau s\u2019exprime sur son dernier livre. <\/p>\n<p>Et pourtant ce dernier livre \u2013 un <em>\u00ab objet litt\u00e9raire non-identifi\u00e9 \u00bb<\/em>, dira-t-il \u2013 porte sur la mort de sa m\u00e8re, il y a dix ans. Dix ans apr\u00e8s lesquels la stupeur, l\u2019h\u00e9b\u00e9tement sont, confie-t-il, toujours les m\u00eames. Il y a eu, en effet, cet instant qui marque un avant et un apr\u00e8s, qui c\u00e9sure irr\u00e9ductiblement le temps et le monde : celui de la mort de la m\u00e8re. <\/p>\n<h2>L&#8217;ab\u00eeme de la disparition<\/h2>\n<p><em>\u00ab Qu\u2019est-ce qui s\u2019est pass\u00e9 ? \u00bb<\/em>, s\u2019interroge encore Chamoiseau dix ans apr\u00e8s. Bien s\u00fbr, cet instant de la perte de l\u2019autre reste comme rempli, bourr\u00e9 de sensations et d\u2019impressions indistinctes, comme anesth\u00e9si\u00e9es : le premier coup de fil, le corps du tr\u00e9pass\u00e9. L\u2019 <em>\u00ab intensit\u00e9 \u00bb<\/em> de la douleur, <em>\u00ab l\u2019\u00e9pouvante \u00bb<\/em> dit Chamoiseau, restent intactes. Mais reste l\u2019\u00e9nigme aussi. C\u2019est que cet instant nous met toujours en rapport avec un impossible, un impensable : la disparition, l\u2019absence soudaine, incommensurable, de l\u2019\u00eatre aim\u00e9 \u2013 et, avec lui, de son monde. <\/p>\n<p>Car, avec la mort de la m\u00e8re, c\u2019est \u00e0 l\u2019ab\u00eeme de la disparition des cultures noires am\u00e9ricaines que se voit renvoy\u00e9 Chamoiseau. Le rituel, les retrouvailles familiales, les <em>\u00ab solidarit\u00e9s \u00bb<\/em> qui se renouent soudain entre fr\u00e8res et s\u0153urs, destin\u00e9es \u00e0 conjurer la mort de la m\u00e8re, font lever \u00e0 nouveau la m\u00e9moire du traumatisme de l\u2019Atlantique noir, la m\u00e9moire de la cale du bateau n\u00e9grier o\u00f9 se sont ab\u00eem\u00e9es les vies noires, entre Afrique et Am\u00e9rique. Glissant appelle <em>\u00ab gouffre \u00bb<\/em> cet ab\u00eeme ouvert dans le ventre du bateau n\u00e9grier, rappelle Chamoiseau. C\u2019est que des milliers de vies noires africaines n\u2019y auront pas seulement disparues en effet. Broy\u00e9es, d\u00e9shumanis\u00e9es, elles y auront \u00e9t\u00e9 comme ratur\u00e9es, effac\u00e9es comme vies, et plus sp\u00e9cifiquement, comme vies et m\u00e9moires africaines. Vies sans valeur, m\u00e9moires sans dignit\u00e9, destructibles, elles auront \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9es sur le rivage de l\u2019Am\u00e9rique comme <em>\u00ab des vies et des m\u00e9moires nues \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>C\u2019est ce <em>\u00ab choc de d\u00e9shumanisation \u00bb<\/em> qui, selon Chamoiseau, aura d\u00e9termin\u00e9 ces vies noires \u00e0 retrouver, restaurer leur dignit\u00e9 dans un effort pour cr\u00e9er de <em>\u00ab nouvelles humanit\u00e9s \u00bb<\/em>, et un <em>\u00ab surcro\u00eet de vie \u00bb<\/em>. Des humanit\u00e9s cr\u00e9oles donc, riches de toutes les compositions, hybridations avec les vies am\u00e9rindiennes, mais aussi nourries des continuit\u00e9s et des ruptures avec les <em>\u00ab ma\u00eetres \u00bb<\/em> blancs, dont les voix, dans les plantations, <em>\u00ab tonnent encore \u00bb<\/em>. Et contre ces derni\u00e8res, il aura donc d\u2019abord fallu traquer, exhumer les derni\u00e8res traces d\u2019humanit\u00e9 africaine, inscrites \u00e0 m\u00eame la m\u00e9moire des corps. <\/p>\n<h2>Conte, trait\u00e9 th\u00e9orique, po\u00e8me<\/h2>\n<p>Car ce sont ces traces qui sont <em>\u00ab actives \u00bb<\/em> encore, affirme Chamoiseau, dans la voix du conteur, et aussi bien, dans les gestes du danseur noir am\u00e9ricain, ce <em>\u00ab premier r\u00e9sistant \u00bb<\/em> qui a fait lever, et relev\u00e9 la m\u00e9moire de l\u2019Afrique. Il faut voir dans ces paroles et ces danses, ajoute Chamoiseau, bien plus que l\u2019articulation d\u2019une m\u00e9moire presque effac\u00e9e: un rite initiatique et artistique, qui permet d\u2019explorer le gouffre et l\u2019ab\u00eeme de la mort, mais aussi de <em>\u00ab c\u00e9l\u00e9brer la vie renaissante \u00bb<\/em>. Si bien que l\u2019art, pour Chamoiseau \u2013 et ceci vaut \u00e9videmment pour son dernier livre \u2013 est autant <em>\u00ab po\u00e8me \u00bb<\/em> qu\u2019 <em>\u00ab instrument de connaissance \u00bb<\/em> de soi. <\/p>\n<p><em>La Mati\u00e8re de l\u2019absence<\/em> rel\u00e8ve en effet autant du conte, du trait\u00e9 th\u00e9orique, que du po\u00e8me. Et il faut lire ces magnifiques pages o\u00f9 Chamoiseau \u00e9voque p\u00eale-m\u00eale la terreur des premiers hominid\u00e9s devant la mort, la traite des noirs, les champs de canne \u00e0 sucre ; puis le gospel, le blues et le jazz. Mais o\u00f9 il dialogue aussi  avec sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e, la Baronne, qui s\u2019efforce, avec humour ou ironie, de contr\u00f4ler ses intuitions, ses \u00e9lans th\u00e9oriques et po\u00e9tiques. O\u00f9 Chamoiseau compare, enfin, ces deux grands cimeti\u00e8res marins invisibles : l\u2019Atlantique noir et, aujourd\u2019hui, la M\u00e9diterran\u00e9e, o\u00f9 p\u00e9rissent les migrants. <\/p>\n<p>Car il y a tout cela dans cette exp\u00e9rience de voyant, pour ainsi dire, que va d\u00e9clencher la mort de la m\u00e8re : la m\u00e9moire d\u2019un monde de trajets et de migrations forc\u00e9es, d\u2019existences abaiss\u00e9es au rang de l\u2019animalit\u00e9 dans la cale du n\u00e9grier, mais aussi la c\u00e9l\u00e9bration de nouvelles humanit\u00e9s, de nouvelles mani\u00e8res d\u2019\u00eatre homme. Chamoiseau le dit. Nous ne pouvons pas faire que, \u00e0 peine n\u00e9s, nous ne soyons habit\u00e9s par la possibilit\u00e9 de la perte et du deuil. <em>\u00ab Nous habitons d\u00e9j\u00e0 aux abords de la mort \u00bb<\/em>, et ce qu\u2019il appelle notre <em>\u00ab mortalit\u00e9 \u00bb<\/em> nous expose donc d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la relation \u00e0 l\u2019autre, \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, \u00e0 d\u2019autres mani\u00e8res d\u2019\u00eatre homme.<\/p>\n<h2>Un nouvel imaginaire relationnel<\/h2>\n<p>\u00c0 la cruaut\u00e9 du monde tel qu\u2019il est, \u00e0 la mondialisation forc\u00e9e, on ne saurait donc opposer, pr\u00e9vient Chamoiseau, une forme de nostalgie ou de repli identitaire. S\u2019il est vrai qu\u2019il n\u2019est pas d\u2019individu qui ne soit d\u00e9sormais habit\u00e9 et hant\u00e9, selon le paradigme cr\u00e9ole, par la pr\u00e9sence de tous, nous sommes d\u2019embl\u00e9e expos\u00e9s au <em>\u00ab Tout-Monde \u00bb<\/em>, \u00e0 la <em>\u00ab mondialit\u00e9 \u00bb<\/em>. Aux pr\u00e9dations du capitalisme contemporain, au zonage territorial, aux in\u00e9galit\u00e9s et migrations qu\u2019il impose, on opposera donc non pas un imaginaire communautaire, mais un nouvel <em>\u00ab imaginaire relationnel \u00bb<\/em> : non pas un retour \u00e0 des collectivit\u00e9s archa\u00efques, mais la solidarit\u00e9 de nouvelles individualit\u00e9s. Car Chamoiseau \u2013 comme le Marx de <em>L\u2019id\u00e9ologie allemande<\/em> lui sugg\u00e8re-t-on ; il approuve la comparaison \u2013 ne pr\u00e9tend pas que nous puissions, ni m\u00eame que nous devions revenir \u00e0 un r\u00e9gime pr\u00e9capitaliste. <\/p>\n<p>En r\u00e9gime capitaliste, nous naissons d\u2019embl\u00e9e individus, constate Chamoiseau. Mais comme ces individus sont \u00e9galement, qu\u2019ils le veuillent, qu\u2019ils le sachent ou non, d\u00e9j\u00e0 connect\u00e9s, habit\u00e9s les uns par les autres, il ne s\u2019agit que de pousser, d\u00e9velopper plus loin nos individualit\u00e9s, et cr\u00e9er de nouvelles solidarit\u00e9s, de nouvelles collectivit\u00e9s transfrontali\u00e8res. L\u2019<em>\u00ab individu complet \u00bb<\/em> que Marx appelait de ses v\u0153ux est ins\u00e9parable d\u2019une nouvelle dynamique relationnelle, d\u2019une nouvelle forme d\u2019appropriation collective du monde. <\/p>\n<p>L\u2019on comprend que, d\u00e8s lors, Chamoiseau balaie d\u2019un sourire l\u2019appel que lan\u00e7ait, la veille, le candidat Sarkozy. Peut-on v\u00e9ritablement concilier <em>\u00ab nos anc\u00eatres les Gaulois \u00bb<\/em> d\u2019une part, et Aim\u00e9 C\u00e9saire, d\u2019autre part ? Non, et c\u2019est sans doute que, \u00e9loign\u00e9e s\u2019il se peut d\u2019un retour aux r\u00e9cits nationaux et identitaires, la po\u00e9tique d\u2019\u00e9mancipation de C\u00e9saire, comme hier de Glissant et aujourd\u2019hui de Chamoiseau, est \u00e0 la dimension d\u2019individus-monde.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/qui-sommes-nous\/article\/soutenez-regards\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-24035\" src=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/wp-content\/uploads\/2016\/10\/autopromo-horizontal_prune-819.jpg\" alt=\"autopromo-horizontal_prune.jpg\" align=\"center\" width=\"460\" height=\"224\" srcset=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/10\/autopromo-horizontal_prune-819.jpg 460w, https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/10\/autopromo-horizontal_prune-819-300x146.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 460px) 100vw, 460px\" \/><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9958 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/10\/chamoiseau-home-2ad.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/10\/chamoiseau-home-2ad-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"chamoiseau-home.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/10\/chamoiseau-livre-86a.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/10\/chamoiseau-livre-86a-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"chamoiseau-livre.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/10\/autopromo-horizontal_prune-862.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/10\/autopromo-horizontal_prune-862-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"autopromo-horizontal_prune.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 l\u2019occasion de son dernier livre, <em>La Mati\u00e8re de l\u2019absence<\/em>, Patrick Chamoiseau revient sur l\u2019\u00e9vocation d\u2019un drame intime \u2013 la mort de sa m\u00e8re \u2013 qui va le conduire \u00e0 revisiter l\u2019histoire des Antilles, l\u2019identit\u00e9 cr\u00e9ole, la traite n\u00e9gri\u00e8re et le capitalisme contemporain. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":24035,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[353],"class_list":["post-9958","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-web","tag-litterature"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9958","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9958"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9958\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/24035"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9958"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9958"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9958"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}