{"id":994,"date":"1998-06-01T00:00:00","date_gmt":"1998-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage994\/"},"modified":"1998-06-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-05-31T22:00:00","slug":"collage994","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=994","title":{"rendered":"Collage"},"content":{"rendered":"<p>C&#8217;est une affiche grand format dans le m\u00e9tro, l&#8217;image d&#8217;un couple &#8220;Peace &#038; Love&#8221;, lui torse nu, elle longs cheveux \u00e0 la Joan Baez. Texte: &#8220;Pas d&#8217;engagement, la libert\u00e9 totale &#8220;Entr\u00e9e libre SFR&#8221; aurait fait r\u00eaver vos parents&#8221;. Le tout constitue une publicit\u00e9 pour un t\u00e9l\u00e9phone portable. On a bien s\u00fbr, l\u00e0, tout de suite, dans le m\u00e9tro, quelque mal \u00e0 imaginer ces deux personnages plut\u00f4t rel\u00e2ch\u00e9s sortant de leur sac de toile ramen\u00e9 de Kathmandou le petit parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8de de plastique noir pour t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 Crumb la bonne nouvelle: &#8220;Remercie avec nous monsieur Bouygues, nous sommes enfin libres ! TO &#8211; TA &#8211; LE &#8211; MENT ! &#8221; Et de se rouler de joie ensemble dans la boue grasse de Woodstock. Sans pour autant l\u00e2cher le pr\u00e9cieux objet. L&#8217;image n&#8217;est qu&#8217;anachronique. B\u00eate comme une &#8221; bonne id\u00e9e &#8220;. Mais le texte, lui, est faux. Une enqu\u00eate du journal le Monde rappelait il y a peu que c&#8217;est aujourd&#8217;hui la non-possession d&#8217;un t\u00e9l\u00e9phone portable qui est signe de libert\u00e9. Seuls les dirigeants ou les hauts cadres, dans les entreprises, ont le droit de ne pas avoir de portable. Ou du moins de ne pas communiquer leur num\u00e9ro. Les ex\u00e9cutants, eux, en sont munis d&#8217;autorit\u00e9, qu&#8217;ils en aient ou non exprim\u00e9 le d\u00e9sir. Ils doivent \u00eatre joignables \u00e0 tout moment par leur chef. Avec cette d\u00e9licate touche suppl\u00e9mentaire de sadisme directorial: seuls ces chefs poss\u00e8dent le num\u00e9ro de code qui permet d&#8217;acc\u00e9der au poste du subordonn\u00e9. Ainsi, un camionneur ne pourra, de son portable, appeler sa femme, non plus qu&#8217;elle ne pourra, elle, lui t\u00e9l\u00e9phoner, car si elle disposait du code, elle pourrait, par ses bavardages intempestifs, encombrer la ligne au moment m\u00eame o\u00f9 le patron a besoin d&#8217;engueuler le fain\u00e9ant qui roule trop lentement et lui fait perdre de l&#8217;argent.&#8221;Wouaah !&#8221; comme auraient dit papa et maman Woodstock. Autre histoire de t\u00e9l\u00e9communications: I.est alg\u00e9rien. Il a longtemps v\u00e9cu en France o\u00f9 il a eu un enfant, puis s&#8217;est s\u00e9par\u00e9 de la m\u00e8re de son fils. Il est retourn\u00e9 en Alg\u00e9rie voici deux ans. Il a vieilli, son fils a grandi. La crainte du p\u00e8re, revenant ces jours derniers \u00e0 Paris, \u00e9tait que ce grand gar\u00e7on ne le reconnaisse pas. Ou du moins que le temps de la re-connaisance soit plus ou moins long.&#8221; Pas du tout, dit-il, ce fut comme si nous nous \u00e9tions quitt\u00e9s la veille. Il est vrai que nous nous t\u00e9l\u00e9phonions souvent, qu&#8217;il ne se passait pratiquement pas de jour sans que nous \u00e9changions des faxes. Il m&#8217;envoyait des dessins, des nouvelles. J&#8217;\u00e9crivais pour lui de petits po\u00e8mes. Et je recevais \u00e7a \u00e0 l&#8217;instant m\u00eame o\u00f9 lui le glissait dans le t\u00e9l\u00e9copieur, chez sa m\u00e8re. C&#8217;\u00e9tait un contact extraordinaire que de voir monter sur le papier de mon appareil une image qu&#8217;il avait faite pour moi. Il y avait aussi de cela pour lui, j&#8217;imagine.&#8221; Ces pages \u00e9chang\u00e9es d&#8217;une rive \u00e0 l&#8217;autre de la M\u00e9diterran\u00e9e, I., qui les a toutes conserv\u00e9es, a commenc\u00e9 \u00e0 les relier. Ce sera un livre, qu&#8217;il offrira \u00e0 son fils pour son quatorzi\u00e8me anniversaire. Bient\u00f4t. Sans doute papa et maman Woodstock auraient aim\u00e9 cette histoire.<\/p>\n<p>C&#8217;est un livre qui porte en sous-titre &#8221; R\u00e9cit &#8220;. Et c&#8217;est bien de cela qu&#8217;il s&#8217;agit: le pas \u00e0 pas d&#8217;une enqu\u00eate men\u00e9e des mois durant pour retrouver une jeune femme qui, dans un film en un seul plan, tourn\u00e9 en mai 1968 par des \u00e9l\u00e8ves de l&#8217;IDHEC, le jour de la reprise du travail aux usines Wonder, crie qu&#8217;elle &#8221; y foutra plus les pieds dans cette taule &#8220;. Point de d\u00e9part de cette enqu\u00eate, ce court m\u00e9trage de 1968 souvent vu depuis, sorte de prototype de ce qui pouvait se faire alors de plus urgent, cam\u00e9ra \u00e0 l&#8217;\u00e9paule, allait donner naissance, pr\u00e8s de trente ans plus tard, \u00e0 un autre film. Ceux qui l&#8217;ont vu auront reconnu l\u00e0 Reprise, de Herv\u00e9 Le Roux, sorti au printemps dernier. Donc, Reprise le livre (Calmann-L\u00e9vy), apr\u00e8s le film. La m\u00eame histoire, et tout autre pourtant. D&#8217;abord parce que, plus encore qu&#8217;au cin\u00e9ma o\u00f9 il \u00e9tait l&#8217;enqu\u00eateur, Herv\u00e9 Le Roux se met en sc\u00e8ne lui-m\u00eame. Et en question. Par honn\u00eatet\u00e9. Comment le film (celui de 1968 aussi bien que celui qu&#8217;il allait r\u00e9aliser) est arriv\u00e9 \u00e0 lui. Comment il s&#8217;est impos\u00e9: dans son architecture, son \u00e9criture. Ainsi, d&#8217;entr\u00e9e, les &#8221; raconte &#8220;-t-il plusieurs fois, ces images d&#8217;hier: l&#8217;attitude de chacun des personnages autour de la jeune femme, ses bras crois\u00e9s, \u00e0 elle, sur sa blouse blanche, et jusqu&#8217;\u00e0 sa coiffure &#8220;tellement nouvelle vague&#8221;, le contrema\u00eetre appelant &#8221; le personnel de chez Wonder \u00e0 rentrer tranquillement&#8221;. Une revue de d\u00e9tail, le film comme d\u00e9filant image par image, avec ce que cela peut \u00e9videmment impliquer de myopie. Et puis&#8230;et puis, ajoute-t-il: &#8220;Voil\u00e0 ce que j&#8217;ai vu. Apr\u00e8s, seulement apr\u00e8s, j&#8217;ai vu le reste. Cette extraordinaire concentration, sur quelques m\u00e8tres carr\u00e9s de trottoir, de tous les personnages du petit th\u00e9\u00e2tre de 68. La jeune ouvri\u00e8re r\u00e9volt\u00e9e qui parle avec ses tripes, les militants de la CGT qui appellent \u00e0 la reprise, le jeune gauchiste de service qui dit qu'&#8221; on n&#8217;a rien gagn\u00e9 &#8220;&#8230;&#8221; Le mot est l\u00e2ch\u00e9: th\u00e9\u00e2tre. C&#8217;est donc une fiction qui va se b\u00e2tir. Pas un &#8221; document &#8221; sur &#8221; 68 et apr\u00e8s &#8221; ou &#8221; Que sont-ils devenus ? &#8221; Non. Une fiction, des personnages, des situations qui paraissent invent\u00e9s au fur et \u00e0 mesure que le r\u00e9alisateur les retrouve et que progresse l&#8217;action. Un film, quoi, jou\u00e9 par des gens qui, depuis le jour o\u00f9 des \u00e9tudiants de l&#8217;IDHEC les ont saisis \u00e0 la porte d&#8217;une usine, ont eu toute une vie. Une histoire. Et l&#8217;on voit mieux, \u00e0 lire ce livre passionnant comme un &#8221; polar &#8221; o\u00f9 s&#8217;inscrivent les enthousiasmes et les d\u00e9couragements de la petite \u00e9quipe qu&#8217;avait r\u00e9unie autour de lui Herv\u00e9 Le Roux, ce qui fait le prix de ce film: le respect de l&#8217;autre. Respect dans la lucidit\u00e9. Ainsi, du t\u00e9moignage de &#8221; mademoiselle Marguerite &#8221; ouvri\u00e8re chez Wonder mont\u00e9e dans la hi\u00e9rarchie jusqu&#8217;\u00e0 \u00eatre nomm\u00e9e chef d&#8217;atelier et passablement contradictoire dans son discours, Herv\u00e9 Le Roux explique que, s&#8217;il a tout gard\u00e9, y compris des propos passablement racistes, c&#8217;est &#8221; pour la compr\u00e9hension du personnage de victime [qu&#8217;elle] s&#8217;est constitu\u00e9 &#8220;.&#8221; Mais peut-\u00eatre, ajoute-t-il aussit\u00f4t, m&#8217;objectera-t-on que cette perception des choses n&#8217;est qu&#8217;une forme extr\u00eame de mon d\u00e9sir de sauver chaque personnage du film &#8220;. Forme extr\u00eame peut-\u00eatre, mais il reste que c&#8217;est bien l\u00e0 ce qui fonde la d\u00e9marche du cin\u00e9aste. Il est tout de m\u00eame assez extraordinaire que ce film, qui part d&#8217;un moment paroxystique de tension (l&#8217;affrontement entre la ma\u00eetrise, donc la direction et les ouvri\u00e8res, entre les c\u00e9g\u00e9tistes et les gauchistes, entre ceux qui pensent qu&#8217;il faut rentrer et ceux qui veulent continuer la gr\u00e8ve), tension que porte en elle la jeune femme dans tout son corps et sur son visage, que ce film donc, voulu au d\u00e9part comme un acte d&#8217;amour envers cette r\u00e9volt\u00e9e et sa r\u00e9volte, laisse chacun des protagonistes s&#8217;exprimer jusqu&#8217;au bout. Le r\u00e9alisateur n&#8217;est pas avec l&#8217;un contre l&#8217;autre. Le film, comme le disait Serge Daney de ceux qu&#8217;il aimait, laisse \u00e0 chacun des personnages sa chance. Question de respect, mais aussi de tendresse.&#8221; \u00c7ccedil;a peut para\u00eetre un peu b\u00eata mais, apr\u00e8s tout ce qu&#8217;elle m&#8217;a racont\u00e9 sur Wonder, je suis bien content de les retrouver l\u00e0, avec leurs deux fils, leur jolie petite maison, la balancelle, le jardin, l&#8217;\u00e9t\u00e9. Bien dans leurs tongues. Nous en faisons un gros plan, qu&#8217;on mettra expr\u00e8s dans le film. C&#8217;est court, un peu chor\u00e9graphique, un peu lubitschien, ils croisent et d\u00e9croisent leurs jambes nues, juste au moment o\u00f9 ils parlent de leur rencontre, c&#8217;est \u00e0 la fois un peu charnel et tr\u00e8s pudique &#8220;, \u00e9crit Herv\u00e9 Le Roux d&#8217;Yvette, ancienne ouvri\u00e8re chez Wonder et de son mari, qui se sont rencontr\u00e9s \u00e0 l&#8217;Union locale CGT de Saint-Ouen, pendant les &#8221; \u00e9v\u00e9nements &#8220;. On s&#8217;arr\u00eatera l\u00e0. Peut-\u00eatre \u00e7a donnera envie \u00e0 quelqu&#8217;un d&#8217;acheter le coffret de deux vid\u00e9ocassettes du film qui vient d&#8217;\u00eatre \u00e9dit\u00e9.<\/p>\n<p>1. Fr\u00e9d\u00e9ric Maurin, Robert Wilson, le temps pour voir, l&#8217;espace pour \u00e9couter, \u00e9ditions Actes Sud\/Acad\u00e9mie exp\u00e9rimentale des th\u00e9\u00e2tres.<\/p>\n<p>2. Son analyse de la Maladie de la mort de Marguerite Duras mise en sc\u00e8ne par Robert Wilson in Universalia 1998.<\/p>\n<p>3. Propos recueillis par Fr\u00e9d\u00e9rique Meichler, l&#8217;Alsace, 14 mars 1998.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&#8217;est une affiche grand format dans le m\u00e9tro, l&#8217;image d&#8217;un couple &#8220;Peace &#038; Love&#8221;, lui torse nu, elle longs cheveux \u00e0 la Joan Baez. Texte: &#8220;Pas d&#8217;engagement, la libert\u00e9 totale &#8220;Entr\u00e9e libre SFR&#8221; aurait fait r\u00eaver vos parents&#8221;. 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