{"id":9890,"date":"2016-09-29T15:14:37","date_gmt":"2016-09-29T13:14:37","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-melenchon-et-le-recit-national\/"},"modified":"2023-06-23T23:23:07","modified_gmt":"2023-06-23T21:23:07","slug":"article-melenchon-et-le-recit-national","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9890","title":{"rendered":"M\u00e9lenchon et le &#8220;r\u00e9cit national&#8221;"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Jean-Luc M\u00e9lenchon veut relever le gant de l\u2019identit\u00e9 nationale. Ce d\u00e9bat est l\u2019apanage d\u2019une droite radicalis\u00e9e. Il faut en prendre acte, non pour d\u00e9battre avec elle, mais pour r\u00e9cuser son parti pris. Sous peine de perdre, dans l\u2019engrenage, plus que le doigt.<\/p>\n<p>En 2007, le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique \u00e9lu depuis peu, Nicolas Sarkozy, a d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019il y avait urgence \u00e0 d\u00e9battre de &#8220;l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise&#8221;. Il ne l\u2019a pas voulu par hasard. Officiellement, il le faisait pour faire pi\u00e8ce au Front national. <em>\u00ab Je ne veux pas,<\/em> disait-il d\u00e8s mars 2007, avant m\u00eame son \u00e9lection, <em>laisser le monopole de la nation \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite. Je veux parler de la nation fran\u00e7aise, parce que je n\u2019accepte pas l\u2019image qu\u2019en donne Jean-Marie Le Pen. \u00bb<\/em> <\/p>\n<h2>Un d\u00e9bat frelat\u00e9<\/h2>\n<p>En fait, le d\u00e9bat sur l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise n\u2019a \u00e9t\u00e9 rien d\u2019autre qu\u2019un pivot de recoupement pour la droite parlementaire et l\u2019extr\u00eame droite, autour de la peur du chaos culturel et de l\u2019identit\u00e9 menac\u00e9e. Elle \u00e9tait une mani\u00e8re de dire qu\u2019il fallait choisir entre l\u2019int\u00e9gration vertueuse par l\u2019ordre et la tradition d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, l\u2019\u00e9parpillement culturel, source de faiblesse et de d\u00e9clin national. Parler de l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise, c\u2019\u00e9tait introduire et imposer une vision plus pr\u00e9sentable et plus populaire de la th\u00e9matique g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019identit\u00e9 et de la peur de ne plus \u00eatre chez soi qui, depuis pr\u00e8s de trente ans, sont le terreau symbolique du Front national.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque, la tentative officielle a fait fiasco. Elle ne manquait pourtant pas de soutiens dans le monde intellectuel. Par exemple, Dominique Schnapper, qui est connue pour ses travaux sur la &#8220;nation citoyenne&#8221;, a jug\u00e9 tr\u00e8s sain le regain d\u2019int\u00e9r\u00eat pour le fait national. Elle y voyait une r\u00e9ponse naturelle aux incertitudes provoqu\u00e9es tout \u00e0 la fois par les d\u00e9boires de la construction europ\u00e9enne, les d\u00e9sordres de la mondialisation et ce qu\u2019elle appelait <em>\u00ab les exc\u00e8s de la d\u00e9mocratie extr\u00eame \u00bb<\/em>. L\u2019identification nationale \u00e9tait ainsi, pour elle, un rem\u00e8de au mal-\u00eatre de citoyens d\u00e9boussol\u00e9s dans une d\u00e9mocratie sans autorit\u00e9. Quand on ne sait plus tr\u00e8s bien o\u00f9 va le monde, il reste les ressources rassurantes de l\u2019ancrage national et la certitude que le collectif des nationaux s\u2019appuie bien sur une identit\u00e9 multis\u00e9culaire.<\/p>\n<p>En 2007-2008, une grande part de l\u2019intelligentsia fran\u00e7aise n\u2019est pas tomb\u00e9e dans le pi\u00e8ge. Parce que la plupart des chercheurs savent que le discours sur l\u2019identit\u00e9 est un pi\u00e8ge. Il est vrai que la droite n\u2019a pas toujours eu le monopole absolu de cette th\u00e9matique. La IIIe R\u00e9publique, mod\u00e9r\u00e9e ou radicale, a \u00e9t\u00e9 tent\u00e9e par la production d\u2019un &#8220;r\u00e9cit national&#8221; vantant les m\u00e9rites de la belle terre de France. En ces temps-l\u00e0, la France \u00e9tait un empire colonial et r\u00eavait passionn\u00e9ment \u00e0 la &#8220;Revanche&#8221; contre le Prussien d\u00e9test\u00e9 et spoliateur. Or la base de cet &#8220;esprit national&#8221; \u00e9tait redoutable par ses ambigu\u00eft\u00e9s.<\/p>\n<h2>&#8220;L\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise&#8221; n\u2019existe pas<\/h2>\n<p>Bien loin de la matrice &#8220;citoyenne&#8221;, le discours officiel sur l\u2019identit\u00e9 s\u2019appuyait avant tout sur la naturalisation propos\u00e9e par le grand g\u00e9ographe de l\u2019\u00e9poque, Paul Vidal de la Blache. L\u2019enracinement dans le sol, expliquait-il, fonde l\u2019identit\u00e9 du pays, lui assure son <em>\u00ab caract\u00e8re original d\u2019anciennet\u00e9 et de continuit\u00e9 \u00bb<\/em> et l\u2019ancre dans <em>\u00ab des habitudes transmises et entretenues sur les lieux o\u00f9 elles avaient pris naissance \u00bb<\/em>. En sommes-nous si loin ? Aujourd\u2019hui, Alain Finkielkraut cite avec d\u00e9lectation Maurice Barr\u00e8s, <em>\u00ab l\u2019homme de la terre et des morts \u00bb<\/em>, Christophe Guilluy pr\u00f4ne le retour au <em>\u00ab village \u00bb<\/em> et Jean-Claude Mich\u00e9a supplie le peuple de revenir aux valeurs traditionnelles d\u2019appartenance en abandonnant le <em>\u00ab cosmopolitisme bourgeois \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 bien longtemps que la recherche libre \u00e9loigne le regard de ces simplifications. Quand, voici quelques d\u00e9cennies, Fernand Braudel consacrait trois volumes \u00e0 traiter de <em>L\u2019Identit\u00e9 de la France<\/em>, il confessait lui-m\u00eame que le mot d\u2019identit\u00e9 <em>\u00ab n\u2019a cess\u00e9 des ann\u00e9es durant de le tourmenter \u00bb<\/em>. Quelque temps plus tard, Claude L\u00e9vi-Strauss pr\u00e9fa\u00e7ait la publication d\u2019un s\u00e9minaire sur L\u2019Identit\u00e9 en expliquant sereinement que celle-ci n\u2019\u00e9tait pour lui qu\u2019une <em>\u00ab sorte de foyer virtuel, auquel on doit se r\u00e9f\u00e8re pour expliquer certaines choses, mais qui n\u2019a pas d\u2019existence r\u00e9elle \u00bb<\/em>. En bref, pour reprendre l\u2019expression d\u2019un sociologue am\u00e9ricain, Roger Brubaker, <em>\u00ab si l\u2019identit\u00e9 est partout, elle n\u2019est nulle part \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>L\u2019histoire conna\u00eet des &#8220;communaut\u00e9s imagin\u00e9es&#8221; que l\u2019on a pris l\u2019habitude d\u2019appeler des nations. Ces imaginaires nationaux \u2013 un imaginaire n\u2019est pas une illusion \u2013 produisent de la m\u00e9moire, des mythes et des r\u00e9cits. Ils suscitent de l\u2019identification, des sentiments d\u2019appartenance, de la passion souvent. Ils nourrissent des patriotismes ouverts ou des nationalismes d\u2019exclusion. Ils ne d\u00e9bouchent jamais sur &#8220;une&#8221; identit\u00e9, ni sur &#8220;un&#8221; r\u00e9cit national. Il fut un temps o\u00f9 l\u2019on s\u2019attachait \u00e0 \u00e9noncer la d\u00e9finition parfaite de la nation, ou bien l\u2019on recherchait les &#8220;caract\u00e8res&#8221; ou les &#8220;composantes&#8221; de tel ou tel cadre national.<\/p>\n<p>Effort inutile\u2026 Il n\u2019y a pas une conception de la nation mais plusieurs, non pas un mod\u00e8le de construction nationale mais une pluralit\u00e9. M\u00eame la &#8220;nation citoyenne&#8221;, dont on fait parfois l\u2019essence d\u2019une identification nationale &#8220;\u00e0 la fran\u00e7aise&#8221;, est un imaginaire conflictuel. O\u00f9 va-t-on la situer, de fait ? Dans la conception de l\u2019abb\u00e9 Siey\u00e8s, qui ne veut surtout pas que la souverainet\u00e9 nationale soit directement une souverainet\u00e9 populaire ? Dans la d\u00e9mocratie mandataire des sans-culottes, qui se d\u00e9fie de la repr\u00e9sentation ? Dans la centralit\u00e9 de la Convention jacobine, fond\u00e9e d\u2019abord sur la vertu des repr\u00e9sentants ? Dans la culture r\u00e9publicaine des &#8220;opportunistes&#8221; et des &#8220;radicaux&#8221;, qui fait du canon r\u00e9publicain et de l\u2019exaltation des classes moyennes l\u2019antidote \u00e0 la lutte des classes ? Dans une logique bonapartiste, qui veut concilier l\u2019h\u00e9ritage de 1789, la rigoureuse centralisation monarchique et une incarnation du pouvoir suppos\u00e9e plus efficace que la m\u00e9diation traditionnelle des notables ?<\/p>\n<p>L\u2019histoire est continuit\u00e9 et transmission. Elle est aussi rupture et r\u00e9interpr\u00e9tation. Ce n\u2019est pas le patrimoine frileux des rentiers, mais la cr\u00e9ation volontaire des hommes. Les individus et les groupes s\u2019y inscrivent, mais ils ne s\u2019y soumettent pas. C\u2019est en cela que le d\u00e9bat sur l\u2019identit\u00e9 est un pi\u00e8ge et que rien n\u2019est plus urgent que de s\u2019en sortir.<\/p>\n<h2>Il y a nation et nation\u2026<\/h2>\n<p>Encore faut-il d\u2019abord ne pas se tromper de d\u00e9bat. Toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la nation ne rel\u00e8ve pas du nationalisme. Toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la souverainet\u00e9 ne rec\u00e8le pas du souverainisme. Toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019identit\u00e9 ne d\u00e9bouche pas sur le d\u00e9lire identitaire.<\/p>\n<p>En France, il n\u2019y a pas deux, mais au moins trois conceptions de la nation. La &#8220;nation-race&#8221; ou la &#8220;nation-ethnie&#8221; font de la filiation biologique (le droit du sang) le socle de la continuit\u00e9 nationale, qui \u00e9tablit une barri\u00e8re simple entre le national et l\u2019\u00e9tranger, entre eux et nous. La &#8220;nation \u00c9tat&#8221; fait de l&#8217;\u00c9tat et de ceux qui l&#8217;incarnent les vecteurs principaux de la continuit\u00e9 nationale. C&#8217;est la France \u00e9ternelle, celle des rois et des ex\u00e9cutifs ; pour elle, l&#8217;int\u00e9r\u00eat, la puissance et la raison d&#8217;\u00c9tat importent plus que tout et, partant, l&#8217;ordre et l&#8217;autorit\u00e9 monarchiques ou r\u00e9publicains. La &#8220;nation peuple&#8221;, enfin, met l&#8217;esprit de la nation dans la mise en commun politique de ceux qui la composent. Sa l\u00e9gitimit\u00e9 est moins dans son histoire que dans la participation de chacun \u00e0 la d\u00e9cision et dans le libre d\u00e9ploiement des droits. Entre la nation-race et la nation-peuple, il y a une muraille infranchissable. Il n\u2019y en a pas toujours eu historiquement entre la nation-\u00c9tat et la nation-peuple. Mais si la nation \u00c9tat a pu et peut s\u00e9duire des gens de gauche (le Chev\u00e8nement de la grande \u00e9poque\u2026), elle est d&#8217;abord le propre des pens\u00e9es de droite. Tout comme &#8220;l\u2019ordre r\u00e9publicain&#8221;\u00bb, d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 il est absolutis\u00e9, se trouve comme irr\u00e9versiblement port\u00e9 vers la conservation de &#8220;l\u2019ordre \u00e9tabli&#8221;.<\/p>\n<p>Quand des points de vue se discutent, ils doivent l\u2019\u00eatre \u00e0 partir de ce qui est dit et non de ce qui est suppos\u00e9 \u00eatre dit. Les propos r\u00e9cents de Jean-Luc M\u00e9lenchon ont suscit\u00e9 la pol\u00e9mique, y compris \u00e0 gauche. Le probl\u00e8me est que ladite pol\u00e9mique n\u2019a pas toujours port\u00e9 sur les termes exacts employ\u00e9s. Ils sont les suivants : <em>\u00ab Moi, je ne veux pas d\u2019une ethnicisation gauloise du d\u00e9bat. Mais oui, je dis que nous sommes les filles et les fils des Lumi\u00e8res et de la grande R\u00e9volution. \u00c0 partir du moment o\u00f9 l\u2019on est fran\u00e7ais, on adopte le r\u00e9cit national \u00bb<\/em>. Les faux proc\u00e8s sont donc ici hors de propos. Jean-Luc M\u00e9lenchon n\u2019est pas plus nationaliste ou souverainiste, en tenant ces propos, que ne l\u2019\u00e9tait le Jaur\u00e8s de <em>L\u2019Histoire socialiste de la R\u00e9volution fran\u00e7aise<\/em> et de <em>L\u2019Arm\u00e9e nouvelle<\/em>. Pas plus que le Maurice Thorez de 1934-1939 qui voulait r\u00e9concilier le drapeau rouge et le drapeau tricolore, la <em>Marseillaise<\/em> et <em>L\u2019Internationale<\/em>.<\/p>\n<p>Cela ne signifie pas que son discours emporte l\u2019adh\u00e9sion sans r\u00e9serve. On peut ainsi discuter sereinement de sa r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un &#8220;r\u00e9cit national&#8221;. Le territoire fran\u00e7ais a une histoire longue et plurielle, qui l\u2019a dot\u00e9 d\u2019une mosa\u00efque culturelle impressionnante d\u00e9courageant tout simplisme de l\u2019identit\u00e9. L\u2019histoire r\u00e9volutionnaire, elle, a install\u00e9 les bases d\u2019un consensus majoritaire possible autour de la trilogie r\u00e9publicaine. Mais ce consensus est toujours partiel, \u00e9volutif, objets de lutte de long souffle o\u00f9 se d\u00e9cident, de fait, les bases structurelles, \u00e9conomiques, sociales, politiques et culturelles d\u2019existence d\u2019une nation. Tout &#8220;r\u00e9cit national&#8221; est ainsi vou\u00e9 \u00e0 l\u2019instabilit\u00e9, \u00e0 l\u2019obsolescence, \u00e0 la pente doctrinaire, au &#8220;cat\u00e9chisme national&#8221; que sugg\u00e8re par exemple un Fran\u00e7ois Fillon.<\/p>\n<p>\u00c9chapper au &#8220;roman national&#8221; de la droite pour tomber dans le cat\u00e9chisme, m\u00eame r\u00e9publicain : en quoi la d\u00e9mocratie y serait-elle gagnante ? De nos jours la citoyennet\u00e9 n\u2019a pas besoin de vulgate plus ou moins historienne, mais de visions critiques et plurielles de l\u2019histoire, attentives tout autant aux ruptures qu\u2019aux continuit\u00e9s, aux discordes qu\u2019aux consensus possibles, aux possibles refoul\u00e9s de l\u2019\u00e9mancipation tout autant qu\u2019aux contraintes de l\u2019ordre social pr\u00e9serv\u00e9. Quelle que soit l\u2019origine qui est la n\u00f4tre, nous ne &#8220;sommes&#8221; pas fran\u00e7ais : nous le &#8220;devenons&#8221;, en assimilant de fa\u00e7on critique l\u2019histoire d\u2019un territoire qui est sp\u00e9cifique, mais en aucun cas exceptionnel et \u00e0 part. Et, plus encore que dans un rapport au pass\u00e9, nous le devenons en forgeant ensemble un avenir commun. Nous devrions alors nous atteler \u00e0 donner chair \u00e0 un grand r\u00e9cit \u00e9mancipateur, davantage que dans un r\u00e9cit format\u00e9, tourn\u00e9 vers le pass\u00e9 et qui nous serait impos\u00e9.<\/p>\n<h2>Une question strat\u00e9gique<\/h2>\n<p>L\u00e0 n\u2019est pourtant pas l\u2019essentiel du d\u00e9bat n\u00e9cessaire \u00e0 gauche. Il est d\u2019ordre strat\u00e9gique. Le point de d\u00e9part est dans un constat : l\u2019extr\u00eame droite est au c\u0153ur du d\u00e9bat contemporain. Elle a impos\u00e9 sa th\u00e9matique de l\u2019identit\u00e9 et l\u2019a cristallis\u00e9e dans la formule redoutable du \u00ab nous ne sommes plus chez nous \u00bb. Elle a fait du &#8220;populisme&#8221; le vecteur de mobilisations larges et ouvertement r\u00e9trogrades. Une hypoth\u00e8se est \u00e9nonc\u00e9e d\u00e8s lors : pour battre l\u2019extr\u00eame droite, il n\u2019y a d\u00e9sormais pas d\u2019autre solution que de prendre \u00e0 bras-le-corps la question de l\u2019identit\u00e9 et de lui disputer le terrain de la nation et de la souverainet\u00e9. En bref, pour reprendre l\u2019expression de Chantal Mouffe, discut\u00e9e ici-m\u00eame, il faut objecter un &#8220;populisme de gauche&#8221; au &#8220;populisme de droite&#8221;.<\/p>\n<p><strong>[Lire aussi : <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/penser-le-populisme\">&#8220;Penser le populisme&#8221;<\/a>]<\/strong><\/p>\n<p>Cette hypoth\u00e8se me para\u00eet inop\u00e9rante et m\u00eame dangereuse \u00e0 terme. La droite l\u2019a exp\u00e9riment\u00e9e \u00e0 sa mani\u00e8re, autour de 2007. Elle a durci son discours pour contrer l\u2019expansion du Front national ; en fin de compte, elle l\u2019a l\u00e9gitim\u00e9e. Nicolas Sarkozy a pens\u00e9 non sans raisons que son &#8220;lib\u00e9ral-populisme&#8221; installerait durablement son h\u00e9g\u00e9monie \u00e0 droite. En fait, il a servi de tremplin \u00e0 la banalisation du socle identitaire pr\u00f4n\u00e9 par l\u2019extr\u00eame droite. Or les m\u00e9saventures sarkozyennes pourraient bien advenir \u00e0 d\u2019autres courants, \u00e0 d\u2019autres options strat\u00e9giques, fussent-elles aux antipodes des siennes. Si le probl\u00e8me principal de la France tient \u00e0 ce que <em>\u00ab nous ne sommes plus chez nous \u00bb<\/em>, si la conflictualit\u00e9 se condense dans l\u2019opposition du &#8220;eux&#8221; et &#8220;nous&#8221;, comment \u00e9viter la possibilit\u00e9 obs\u00e9dante d\u2019un engrenage identitaire ? On peut certes s\u2019arc-bouter sur une d\u00e9finition du &#8220;eux&#8221; qui renvoie \u00e0 &#8220;l\u2019\u00e9lite&#8221; ou \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 du &#8220;haut&#8221;. Mais quand le haut est peu visible \u2013 les circuits financiers \u2013 et quand l\u2019\u00e9lite est incertaine \u2013 qui est &#8220;privil\u00e9gi\u00e9&#8221; ? \u2013 il est quasiment impossible d\u2019\u00e9viter que le eux se fixe sur l\u2019autre, aujourd\u2019hui comme hier l\u2019\u00e9tranger et plus encore aujourd\u2019hui le musulman ?<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me de l\u2019identit\u00e9 est que sa complexit\u00e9 m\u00eame pousse aux simplifications abusives. Nul individu, nul groupe ne peut s\u2019identifier sans se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s collectives et \u00e0 des symboles pr\u00e9existants. Mais les identifications qui en r\u00e9sultent sont n\u00e9cessairement multiples. Chacun se construit dans la combinaison, a priori illimit\u00e9e, de plusieurs appartenances possibles. Si l\u2019on veut passer des identifications au pluriel \u00e0 l\u2019identit\u00e9 au singulier, comment \u00e9viter la tentation \u00e9radicatrice de &#8220;l\u2019Un&#8221; ? Quand on a du mal \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la question \u00ab Qui suis-je ? \u00bb, n\u2019est-il pas plus tentant de se demander ce que \u00ab l\u2019on n\u2019est pas \u00bb ? La diff\u00e9rence avec autrui l\u2019emporte alors sur ce que l\u2019on a de commun avec lui. L\u2019identit\u00e9 appelle la diff\u00e9rence, attise l\u2019esprit d\u2019exclusion et nourrit le fantasme de la fronti\u00e8re.<\/p>\n<p>Vouloir charger l\u2019identit\u00e9 des valeurs de la gauche n\u2019a en soit rien de choquant ni m\u00eame d\u2019absurde. En pratique, cela rel\u00e8ve pourtant de la mission impossible. Pour une raison toute simple : le triomphe culturel de l\u2019identit\u00e9 n\u2019est que le miroir invers\u00e9 de la d\u00e9faite de l\u2019\u00e9galit\u00e9. D\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 l\u2019on admet que le probl\u00e8me cardinal de nos soci\u00e9t\u00e9s n\u2019est pas dans l\u2019in\u00e9galit\u00e9 qui les ronge, d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 l\u2019on admet que notre angoisse tient \u00e0 ce que <em>\u00ab nous ne sommes plus chez nous \u00bb<\/em>, alors s\u2019impose la conviction que la protection et la fronti\u00e8re sont l\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga de tout avenir commun.<\/p>\n<p>Nier la pr\u00e9gnance de l\u2019identit\u00e9, se contenter de l\u2019incantation d\u00e9nonciatrice, voil\u00e0 certes qui rel\u00e8ve de l\u2019enfantillage. Mais il n\u2019y a pas d\u2019autre voie propulsive, \u00e0 court et \u00e0 long terme, que dans le d\u00e9montage pratique des &#8220;\u00e9vidences&#8221; construites par la droite, et d\u2019abord par sa variante extr\u00eame. Le c\u0153ur du marasme social n\u2019est pas dans la suppos\u00e9e &#8220;perte d\u2019identit\u00e9&#8221;, mais dans la spirale des in\u00e9galit\u00e9s et des discriminations, dans la d\u00e9liquescence de la d\u00e9mocratie et dans le recul des solidarit\u00e9s que l\u2019on disait nagu\u00e8re de classe. Si les cat\u00e9gories populaires souffrent, c\u2019est parce que le &#8220;peuple&#8221; est d\u00e9sagr\u00e9g\u00e9, divis\u00e9, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de ses droits, ignor\u00e9 par la loi, ballott\u00e9 par la concurrence et dessaisi par la gouvernance.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit plus alors de disputer \u00e0 qui que ce soit la nation, mais de refonder la souverainet\u00e9 populaire, dans le cadre national bien s\u00fbr, mais pas seulement ni m\u00eame avant tout dans un cadre national. C\u2019est \u00e0 toutes les \u00e9chelles de territoire que la mise en commun doit prendre le cas sur la concurrence et la souverainet\u00e9 populaire sur la gouvernance. Il ne s\u2019agit plus alors d\u2019infl\u00e9chir le sens commun de l\u2019identit\u00e9, mais de valoriser ouvertement le triptyque ind\u00fbment pass\u00e9 dans l\u2019ombre, celui de l\u2019\u00e9galit\u00e9, de la citoyennet\u00e9 et de la solidarit\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est, au fond, remettre au c\u0153ur du d\u00e9bat public ce qui, au fil des si\u00e8cles, a pouss\u00e9 la nation fran\u00e7aise en avant. De 1789 \u00e0 nos jours, en passant par 1848, 1871, 1936 ou 1968, ce qui a rendu possible l\u2019impulsion populaire, ce ne fut pas l\u2019exaltation de la diff\u00e9rence, mais la capacit\u00e9 du peuple \u00e0 proposer des projets de soci\u00e9t\u00e9 qui, en le lib\u00e9rant, pouvaient lib\u00e9rer la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re. Une partie de la gauche critique, alors, n\u2019ignora ni la nation ni la R\u00e9publique. Mais elle eut l\u2019intelligence de faire comprendre qu\u2019elles n\u2019avaient de sens et de port\u00e9e que dans une logique d\u2019\u00e9mancipation populaire et non dans les recours infructueux \u00e0 la crispation identitaire et chauvine.<\/p>\n<p>La nation, f\u00fbt-elle imagin\u00e9e, est une r\u00e9alit\u00e9. Le sentiment national, la culture et l\u2019histoire nationales ont leur \u00e9paisseur. Le r\u00e9cit national, lui, est une illusion. Le d\u00e9sir d\u2019identification est consubstantiel de l\u2019existence humaine. Le respect des appartenances est d\u2019autant plus vital que la mont\u00e9e des discriminations le remet en cause de fa\u00e7on massive. Mais d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 la nation se fige dans un nationalisme de la peur et de l\u2019exclusion, d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 la qu\u00eate de l\u2019appartenance se cristallise dans l\u2019obsession de l\u2019identit\u00e9 menac\u00e9e, d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 le nous ne trouve plus de ressort que dans la peur de l\u2019autre, le propulsif d\u2019hier devient l\u2019enlisement d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Ce fut la &#8220;Sainte \u00c9galit\u00e9&#8221; qui nourrit la dynamique des sans-culottes de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, ce fut l\u2019esp\u00e9rance de \u00ab la Sociale \u00bb qui porta le mouvement ouvrier, ce furent les \u00ab lendemains qui chantent \u00bb qui impos\u00e8rent \u00e0 partir de 1936 les avanc\u00e9es de l\u2019\u00c9tat providence. L\u2019horizon n\u2019\u00e9tait pas alors du c\u00f4t\u00e9 de la m\u00eame soci\u00e9t\u00e9, en un peu mieux ; il \u00e9tait dans celui d\u2019une autre soci\u00e9t\u00e9. Celle que la trilogie r\u00e9publicaine appelait et qui reste \u00e0 construire.<\/p>\n<p>La logique de &#8220;L\u2019humain d\u2019abord&#8221; en 2012, celle qui ressort du projet des &#8220;Insoumis&#8221; aujourd\u2019hui, nous portent vers cette globalit\u00e9 propulsive du projet. La greffer sur les disputes de l\u2019identit\u00e9 et du r\u00e9cit national risque d\u2019en \u00e9carter. Et, ainsi, de ne pas rassembler suffisamment\u2026<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/qui-sommes-nous\/article\/soutenez-regards\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-23865\" src=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/wp-content\/uploads\/2016\/09\/horizontal_rose-08d.png\" alt=\"horizontal_rose.png\" align=\"center\" width=\"460\" height=\"210\" srcset=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/09\/horizontal_rose-08d.png 460w, https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/09\/horizontal_rose-08d-300x137.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 460px) 100vw, 460px\" \/><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9890 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/09\/horizontal_rose-80e.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/09\/horizontal_rose-80e-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"horizontal_rose.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/09\/jlm-recit-nat-560.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/09\/jlm-recit-nat-560-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"jlm-recit-nat.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Luc M\u00e9lenchon veut relever le gant de l\u2019identit\u00e9 nationale. 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