{"id":9840,"date":"2016-09-19T16:25:27","date_gmt":"2016-09-19T14:25:27","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-penser-le-populisme\/"},"modified":"2023-06-23T23:22:55","modified_gmt":"2023-06-23T21:22:55","slug":"article-penser-le-populisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9840","title":{"rendered":"Penser le populisme"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le populisme de gauche est-il un barrage contre la mont\u00e9e des droites extr\u00eames ? Peut-il \u00eatre une alternative au social-lib\u00e9ralisme dominant \u00e0 gauche ? Roger Martelli discute les hypoth\u00e8ses de Chantal Mouffe, et en discute avec elle [vid\u00e9o].<\/p>\n<p><em>Chantal Mouffe et Roger Martelli sont intervenus lors d&#8217;un d\u00e9bat organis\u00e9 \u00e0 Toulouse dans le cadre des remue-m\u00e9ninges du Parti de gauche, le 27 ao\u00fbt dernier. Voici le texte de l&#8217;intervention de Roger Martelli ; la vid\u00e9o du d\u00e9bat entier est \u00e0 regarder ci-dessous.<\/em><\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" width=\"460\" height=\"259\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/rl36XZ5LTJk?rel=0\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p>Je converge avec Chantal Mouffe sur au moins trois points, que je juge strat\u00e9giquement les plus fondamentaux :<br \/>\n&#8211; Il faut casser l\u2019id\u00e9ologie dominante du consensus qui englue nos soci\u00e9t\u00e9s depuis plus de trois d\u00e9cennies et qui, au nom de la &#8220;fin de l\u2019Histoire&#8221; et du &#8220;There Is No Alternative&#8221;, nous soumet \u00e0 la triple dictature de la concurrence, de la gouvernance et de l\u2019identit\u00e9.<br \/>\n&#8211; Il faut battre politiquement la logique lib\u00e9rale qui a t\u00e9tanis\u00e9 la gauche, de la parenth\u00e8se de la &#8220;rigueur&#8221; au social-lib\u00e9ralisme.<br \/>\n&#8211; Il faut remobiliser les cat\u00e9gories populaires afin de leur donner acc\u00e8s \u00e0 une pleine souverainet\u00e9 et, pour cela, il faut tenir compte de la crise de la repr\u00e9sentation classique et de celle du syst\u00e8me partisan.<\/p>\n<h2>C\u2019est le projet qu\u2019il porte qui &#8220;constitue&#8221; le peuple<\/h2>\n<p>Voil\u00e0 qui cr\u00e9e pour nous un socle cons\u00e9quent de convergence. En m\u00eame temps, puisque le th\u00e8me de notre d\u00e9bat est &#8220;Penser le populisme&#8221;, je dirai franchement pourquoi je ne me reconnais pas dans la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un &#8220;populisme de gauche&#8221;, que je ne rabats pas pour autant sur les caricatures qui en sont parfois donn\u00e9es. J\u2019\u00e9noncerai donc la couleur d\u00e8s le d\u00e9part. Je r\u00e9cuse le populisme parce que, si les <em>cat\u00e9gories populaires<\/em> existent concr\u00e8tement, le <em>peuple<\/em> n\u2019existe pas : il est \u00e0 construire politiquement.<\/p>\n<p>Or on ne le construit pas en se r\u00e9f\u00e9rant nominalement \u00e0 lui, ou en le distinguant de son contraire suppos\u00e9 (&#8220;l\u2019\u00e9lite&#8221;), mais en le rassemblant autour du projet qui l\u2019\u00e9mancipe en m\u00eame temps qu\u2019il permet \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re de s\u2019\u00e9manciper elle-m\u00eame. Ce n\u2019est donc pas un hasard \u00e0 mes yeux si, aux XIXe et XXe si\u00e8cles, les partis de l\u2019\u00e9mancipation populaire n\u2019ont pas fix\u00e9 leur identification principale sur une d\u00e9nomination sociologique, populaire ou ouvri\u00e8re, mais sur le projet qu\u2019ils entendaient promouvoir. Ils se sont dits &#8220;sociaux-d\u00e9mocrates&#8221;, &#8220;socialistes&#8221;, &#8220;communistes&#8221; ; le contenu de leur projet primait sur leur d\u00e9termination sociale.<\/p>\n<p>Ils avaient de solides raisons pour le faire. Nous savons, les uns et les autres, que si la situation de domin\u00e9s est la base mat\u00e9rielle de toute conscience subversive, elle n\u2019en d\u00e9finit que la virtualit\u00e9. Pour passer de la virtualit\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, il faut des m\u00e9diations. Jadis, L\u00e9nine expliquait qu\u2019elle ne pouvait qu\u2019\u00eatre ext\u00e9rieure et qu\u2019il fallait la concentrer sur un parti de r\u00e9volutionnaires &#8220;professionnels&#8221;. La r\u00e9ponse d\u2019alors ne nous suffit plus, mais demeure l\u2019exigence de m\u00e9diation.<\/p>\n<p>Chantal Mouffe rappelle que les id\u00e9es ne suffisent pas et sugg\u00e8re \u00e0 juste raison que la mobilisation populaire suppose des affects pour l\u2019attiser. Elle ajoute que, dans un espace public qui n\u2019est pas consensuel mais agonistique, le stimulant le plus efficace est celui du &#8220;eux&#8221; et du &#8220;nous&#8221;, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un espace non pas &#8220;cosmopolitique&#8221; mais plut\u00f4t &#8220;national&#8221;. C\u2019est l\u00e0, et pas sur la n\u00e9cessit\u00e9 des affects, que je commence \u00e0 m\u2019\u00e9carter de son propos.<\/p>\n<p>La dialectique du &#8220;eux&#8221; et du &#8220;nous&#8221; a l\u2019apparence du bon sens : quoi de plus mobilisateur que la conscience du &#8220;eux&#8221; qui menace l\u2019identification et l\u2019expansion du &#8220;nous&#8221; que l\u2019exp\u00e9rience a constitu\u00e9e ? D\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 il y a lutte, il y a adversaire. Chantal Mouffe, pour l\u00e9gitimer son propos, aime utiliser la r\u00e9f\u00e9rence au philosophe allemand Carl Schmidt. Elle sait bien s\u00fbr le caract\u00e8re sulfureux de ce penseur et elle prend le soin de se distinguer de lui, en expliquant que l\u2019antagonisme peut mettre face \u00e0 face des adversaires justement, et pas des ennemis. Cela ne me suffit pas.<\/p>\n<p>On ne peut certes pas exclure une radicalisation du conflit politique qui finirait par mettre face-\u00e0-face des &#8220;ennemis&#8221; et des &#8220;camps&#8221;. Mais il faut tout faire pour qu\u2019elle n\u2019advienne pas ; a fortiori, on ne doit pas en annoncer la n\u00e9cessit\u00e9. On sait en effet que seule la force du nombre \u00e9carte la tentation de la violence d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e chez les domin\u00e9s et restreint l\u2019usage de la force par les dominants. Le probl\u00e8me est que l\u2019addition des composantes mobilisables n\u2019est rien sans le liant qui en fait une force coh\u00e9rente, et pas un simple agr\u00e9gat num\u00e9rique. <\/p>\n<p>Suffit-il pour obtenir ce liant que les domin\u00e9s aient un adversaire commun ? La finance ? Elle ne se voit pas. L\u2019\u00e9lite ? Ses fronti\u00e8res sont bien floues, selon les cas trop extensives ou trop restrictives. L\u2019adversaire ou l\u2019ennemi, ce peut \u00eatre le fonctionnaire &#8220;privil\u00e9gi\u00e9&#8221; contre le salari\u00e9 du priv\u00e9, le travailleur stable contre le salari\u00e9 pr\u00e9caire, celui trop pauvre qui ne paie pas d\u2019imp\u00f4t contre celui gu\u00e8re plus riche qui en paie. L\u2019ennemi le plus commode, c\u2019est en fait plut\u00f4t le plus proche : en g\u00e9n\u00e9ral il est au-dessous de soi et il ne &#8220;nous&#8221; ressemble pas. L\u2019ennemi imm\u00e9diat, c\u2019est &#8220;l\u2019autre&#8221;, surtout quand on nous serine que le temps est \u00e0 la guerre des civilisations et \u00e0 la d\u00e9fense de l\u2019identit\u00e9 menac\u00e9e.<\/p>\n<h2>Les pi\u00e8ges du &#8220;eux&#8221; et &#8220;nous&#8221;<\/h2>\n<p>En elle-m\u00eame, la pens\u00e9e de Carl Schmidt n\u2019est pas bellig\u00e8ne ; mais elle ne pr\u00e9vient pas contre le risque d\u2019une guerre que les domin\u00e9s ne peuvent pas gagner. Qu\u2019est-ce donc qui doit unifier le peuple pour son \u00e9mancipation ? Ni l\u2019adversaire ni l\u2019ennemi. Ni classe contre classe, ni camp contre camp, ni centre contre p\u00e9riph\u00e9rie, ni bas contre haut, ni peuple contre \u00e9lites : le c\u0153ur de tout antagonisme est dans le heurt des projets de soci\u00e9t\u00e9 qui le fonde. Dans les ann\u00e9es trente, les cat\u00e9gories populaires \u00e0 base ouvri\u00e8re se rassembl\u00e8rent, moins par la d\u00e9signation d\u2019un ennemi que par le risque per\u00e7u d\u2019une r\u00e9gression (crise capitaliste et fascisme) et par la possibilit\u00e9 d\u2019une progression (l\u2019av\u00e8nement d\u2019une R\u00e9publique enfin sociale).<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 que, pour moi, se trouve une seconde limite du &#8220;eux-nous&#8221;. Historiquement, il est vrai que la dialectique du &#8220;eux&#8221; et du &#8220;nous&#8221; est le premier degr\u00e9 d\u2019affirmation autonome d\u2019un groupe et l\u2019espace ouvrier s\u2019est structur\u00e9 d\u2019abord autour de l\u2019existence d\u2019un &#8220;nous&#8221; prol\u00e9taire. Mais ce n\u2019est que le premier degr\u00e9, et il n\u2019est pas \u00e9vident que, sur cette base, advienne un second degr\u00e9, plus ambitieux. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par l\u2019histoire du mouvement ouvrier am\u00e9ricain. On a l\u00e0-bas un groupe social dot\u00e9 d\u2019une autoconscience et d\u2019une combativit\u00e9 exceptionnelles, capable de luttes d\u2019une longueur et d\u2019une duret\u00e9 que le Vieux Continent n\u2019a pas toujours connues. Et pourtant, ce groupe s\u2019est trouv\u00e9 doublement subalterne, socialement et politiquement. Pourquoi ? Parce que l\u2019histoire a produit son isolement, a soud\u00e9 le groupe sur lui-m\u00eame sans en faire un peuple capable d\u2019incarner le devenir de la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re. L\u2019histoire, cruelle, a fait que le &#8220;nous&#8221; ouvrier \u00e9tasunien n\u2019est jamais parvenu aux lisi\u00e8res du &#8220;tous&#8221;. Ce faisant, il a \u00e9t\u00e9 cantonn\u00e9 \u00e0 la marge.<\/p>\n<p>De ce point de vue, l\u2019histoire fran\u00e7aise fonctionne comme un contre-exemple. Le mouvement ouvrier en France n\u2019a pas ignor\u00e9 les tentatives de resserrement sur le groupe, au nom d\u2019une puret\u00e9 de classe qui trace une fronti\u00e8re irr\u00e9ductible entre &#8220;eux&#8221; et &#8220;nous&#8221;. Le syndicalisme r\u00e9volutionnaire a \u00e9t\u00e9 la plus forte et la plus attirante illustration de cette tentation. Or ce n\u2019est pas cette tradition qui l\u2019a emport\u00e9 politiquement, mais celle de Jaur\u00e8s. Jaur\u00e8s qui respectait profond\u00e9ment le syndicalisme r\u00e9volutionnaire, qui, \u00e0 la diff\u00e9rence de bien des socialistes \u2013 dont les guesdistes \u2013 voulait un dialogue constant entre syndicalisme et socialisme. Jaur\u00e8s, toutefois, qui consid\u00e9rait que l\u2019autonomie ouvri\u00e8re n\u2019annulait pas la n\u00e9cessit\u00e9 de disputer le terrain de la gauche (ce que l\u2019on appelait alors le &#8220;parti r\u00e9publicain&#8221;) aux variantes les moins populaires de ce &#8220;parti&#8221;, en premier lieu au radicalisme. Au fond, Jaur\u00e8s plaidait pour que le &#8220;nous&#8221; ouvrier se r\u00e9alise, non pas dans la distinction prol\u00e9tarienne, mais dans la promotion d\u2019une \u00e9mancipation du &#8220;tous&#8221;. Il faut partir du &#8220;nous&#8221;, certes, mais pour ne surtout pas y rester\u2026<\/p>\n<p>Les ouvriers dispers\u00e9s du XIXe si\u00e8cle ont pris peu \u00e0 peu conscience de leur statut commun d\u2019exploit\u00e9s. Mais ils ne sont devenus une classe qu\u2019en prenant la mesure de leur place (domin\u00e9e) et de ce qui la produit (un syst\u00e8me de r\u00e9partition in\u00e9gale des richesses et des r\u00f4les). Et, s\u2019ils se sont constitu\u00e9s en mouvement (le mouvement ouvrier), ce fut moins par la d\u00e9signation d\u2019un adversaire (les patrons) que par la compr\u00e9hension de la logique \u2013 capitaliste &#8211; qui produisait la division entre dominants et domin\u00e9s, entre patrons et ouvriers. C\u2019est dans le rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re que le groupe social des prol\u00e9taires a puis\u00e9 les ressources de son \u00e9mancipation, en m\u00eame temps qu\u2019il a l\u00e9gitim\u00e9 son r\u00f4le aupr\u00e8s de tous les autres groupes. L\u00e0 est la m\u00e9diation qui permet de passer des cat\u00e9gories populaires dispers\u00e9es au peuple souverain.<\/p>\n<p>Je crois donc plus pertinent de dire que l\u2019affect du mouvement critique populaire doit se trouver, non dans l\u2019exaltation d\u2019un &#8220;nous&#8221; oppos\u00e9 au &#8220;eux&#8221;, mais dans l\u2019activation des valeurs populaires d\u2019\u00e9galit\u00e9-citoyennet\u00e9-solidarit\u00e9, raccord\u00e9e \u00e0 un projet global d\u2019\u00e9mancipation, qui a n\u00e9cessairement une dimension nationale, mais qui n\u2019est pas &#8220;avant tout national&#8221;.<\/p>\n<h2>R\u00e9forme et rupture<\/h2>\n<p>C\u2019est \u00e0 partir de l\u00e0 que je m\u2019\u00e9carte de quelques-unes des formulations politiques de Chantal Mouffe. Elle dit volontiers deux choses en m\u00eame temps : qu\u2019il ne faut plus croire \u00e0 la possibilit\u00e9 de radicaliser la social-d\u00e9mocratie et qu\u2019il faut n\u00e9anmoins se fixer l\u2019horizon d\u2019un r\u00e9formisme radical. Je ne suis pas choqu\u00e9 par cette r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un r\u00e9formisme radical qui, dans les oreilles fran\u00e7aises, r\u00e9sonne heureusement avec &#8220;l\u2019\u00e9volution r\u00e9volutionnaire&#8221; de Jaur\u00e8s. Mais, l\u00e0 encore, cela ne me suffit pas.<\/p>\n<p>Ce qui manque aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019\u00e9lan populaire, c\u2019est un projet coh\u00e9rent de rupture avec l\u2019ordre-d\u00e9sordre existant. Ce projet doit s\u2019inscrire dans le temps long, il ne proc\u00e9dera sans doute pas des bouleversements brutaux encourag\u00e9s par les guerres. Il devrait en fait articuler trois registres. Le premier registre rel\u00e8ve de ce que l\u2019on appelait nagu\u00e8re le r\u00e9formisme classique : on utilise les instruments disponibles (par exemple les ressources de la puissance publique) pour les r\u00e9orienter vers les d\u00e9penses socialement utiles. Au fond, on use des r\u00e8gles existantes contre la logique dominante. <\/p>\n<p>Le second registre est plus ambitieux : on commence \u00e0 red\u00e9finir les r\u00e8gles elles-m\u00eames, par exemple en restructurant les m\u00e9canismes de la banque et du cr\u00e9dit, ou en red\u00e9finissant les crit\u00e8res \u00e9conomiques et sociaux de l\u2019utilit\u00e9 sociale moderne. L\u00e0, on est davantage sur le terrain de ce que l\u2019on peut effectivement appeler un r\u00e9formisme radical. Mais il faut envisager un troisi\u00e8me registre, celui qui consiste \u00e0 s\u2019appuyer sur le secteur public et sur l\u2019\u00e9conomie sociale et solidaire, pour exp\u00e9rimenter d\u2019autres modes de r\u00e9gulation globale que ceux que l\u2019histoire a cristallis\u00e9s autour du march\u00e9 et de l\u2019\u00c9tat. Dans les deux premiers cas, on reste dans l\u2019horizon du &#8220;r\u00e9formisme&#8221; ; dans le troisi\u00e8me, autour de la notion de mise en commun, on est sur le terrain de &#8220;l\u2019alternative&#8221;. Une force populaire radicalement critique ne peut sous-estimer aucun de ces trois registres, qu\u2019elle doit assumer. Mais son objectif doit \u00eatre de cr\u00e9er les conditions pour que, progressivement, la m\u00e9thode alternative tende \u00e0 dominer l\u2019ensemble de la pratique sociale, au d\u00e9triment de la concurrence et de la norme administrative qui la structurent \u00e0 ce jour.<\/p>\n<p>Comment y parvenir ? C\u2019est l\u00e0 que je discuterai volontiers la remise en cause radicale du clivage gauche-droite. Le projet de rupture dont je parle peut-il s\u2019imposer aujourd\u2019hui dans toute la soci\u00e9t\u00e9, dans tout le peuple ? Non, car le peuple est divis\u00e9 et d\u00e9sorient\u00e9. Mais il est possible, d\u00e8s maintenant, de cr\u00e9er un mouvement majoritaire en faveur d\u2019une transformation globale, \u00e9conomique, sociale, culturelle, dans laquelle l\u2019esprit de rupture ne serait plus minor\u00e9, comme il l\u2019est depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980.<\/p>\n<p>Pour ma part, communiste depuis de (trop ?) nombreuses d\u00e9cennies, je ne me suis jamais fix\u00e9 pour objectif de radicaliser la social-d\u00e9mocratie ; en cela, je regrette sans doute son \u00e9volution vers la droite, mais je n\u2019en suis pas d\u00e9\u00e7u. En revanche, je me suis toujours fix\u00e9 l\u2019objectif de cr\u00e9er un mouvement majoritaire dans lequel le ton ne serait pas donn\u00e9 par l\u2019esprit d\u2019adaptation (propre \u00e0 la tradition sociale-d\u00e9mocrate), mais par l\u2019esprit de rupture syst\u00e9mique.<\/p>\n<p>Longtemps, j\u2019ai pens\u00e9 que l\u2019op\u00e9rateur majeur de cet esprit de rupture, en tout cas en France, se trouvait dans la tradition communiste. C\u2019est pourquoi, longtemps, j\u2019ai lutt\u00e9 pour la refondation du courant communiste, afin qu\u2019il adapte sa pente r\u00e9volutionnaire au monde tel qu\u2019il est et non pas au monde tel qu\u2019il \u00e9tait. Ce combat a \u00e9t\u00e9 perdu et, tout en demeurant communiste, j\u2019en ai tir\u00e9 les cons\u00e9quences partisanes. Mais reste la question d\u2019une force politique autonome, porteuse de l\u2019exigence d\u2019une rupture globale avec le syst\u00e8me dominant. Et je plaide quant \u00e0 moi pour que cette force n\u00e9cessairement pluraliste aspire \u00e0 redevenir majoritaire dans le camp de l\u2019\u00e9galit\u00e9-libert\u00e9, ou de &#8220;l\u2019\u00e9galibert\u00e9&#8221; comme dit le philosophe \u00c9tienne Balibar. Or, historiquement, sur plus de deux si\u00e8cles, cet espace de l\u2019\u00e9galibert\u00e9 a \u00e0 voir avec ce que l\u2019on peut appeler la gauche historique.<\/p>\n<h2>La droite, la gauche, l\u2019\u00e9galit\u00e9<\/h2>\n<p>Il est d\u00e9j\u00e0 est arriv\u00e9, dans l\u2019histoire contemporaine, que le clivage droite-gauche se soit affaibli, dans l\u2019entre-deux-guerres ou pendant la guerre froide. Mais il a toujours ressurgi et je tends \u00e0 consid\u00e9rer que c\u2019est une chance. Pourquoi ? Parce que ce qui structure ce clivage, en longue dur\u00e9e, c\u2019est la question de l\u2019\u00e9galit\u00e9 : la droite n\u2019y croit pas et n\u2019en veut pas ; la gauche y croit et en r\u00eave. On peut disputer \u00e0 gauche pour savoir si l\u2019\u00e9galit\u00e9 est possible en s\u2019adaptant au syst\u00e8me ou s\u2019il faut rompre avec lui pour y parvenir. Mais la pol\u00e9mique de l\u2019\u00e9galit\u00e9 est cardinale quand fonctionne la polarit\u00e9 de la droite et de la gauche.<\/p>\n<p>Accepter aujourd\u2019hui la disparition du clivage politique originel pr\u00e9sente deux inconv\u00e9nients majeurs. C\u2019est oublier que toute transformation, partielle ou radicale, repose sur des mouvements majoritaires et que, historiquement, la polarit\u00e9 de la gauche et de la droite est, des deux c\u00f4t\u00e9s, la base de leur mobilisation. On peut toujours r\u00eaver de gagner des majorit\u00e9s en contournant le clivage, ou en jouant \u00e0 sa marge et donc au centre ; en r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est dans les noyaux de mobilisation, au c\u0153ur de la gauche et de la droite, que se d\u00e9cident les dynamiques \u00e9lectorales profondes.<\/p>\n<p>J\u2019ajoute que nous sommes \u00e0 un de ces moments o\u00f9 l\u2019on nous explique, savamment ou plus grossi\u00e8rement, que le temps de l\u2019\u00e9galit\u00e9 est d\u00e9pass\u00e9 et que le temps est venu de l\u2019identit\u00e9. Ce ne serait plus le partage qui serait la base de l\u2019\u00e9quilibre social, mais la protection des identit\u00e9s. &#8220;\u00catre chez soi&#8221; serait le summum du bien-vivre et de la libert\u00e9. Nous ne devons pas accepter un seul instant ce paradigme : c\u2019est l\u2019in\u00e9galit\u00e9 galopante, coupl\u00e9e \u00e0 l\u2019exacerbation des discriminations, \u00e0 l\u2019an\u00e9mie de la citoyennet\u00e9 et \u00e0 l\u2019\u00e9rosion des solidarit\u00e9s, qui est la cause de tous nos maux. C\u2019est elle qu\u2019il faut donc tendre \u00e0 r\u00e9sorber.<\/p>\n<p>Mais si l\u2019\u00e9galit\u00e9 doit rester au c\u0153ur des combats populaires, la gauche reste un op\u00e9rateur majoritaire n\u00e9cessaire ; une gauche transform\u00e9e, r\u00e9\u00e9quilibr\u00e9e, refond\u00e9e, totalement incompatible avec le social-lib\u00e9ralisme dominant. Une gauche, donc, qui doit aspirer \u00e0 \u00eatre populaire, critique, innovante, ce qui l\u2019oblige \u00e0 tourner franchement le dos \u00e0 ce que le socialisme nous impose depuis plus de trois d\u00e9cennies, et pas seulement depuis sa d\u00e9rive hollandaise r\u00e9cente.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors s\u2019affirme le lien n\u00e9cessaire entre la constitution du &#8220;peuple&#8221; comme objet politique et la refondation radicale du clivage droite-gauche. Pour peu que chacun de ses termes soit repr\u00e9cis\u00e9, la trilogie ancienne de l\u2019\u00e9galit\u00e9, de la citoyennet\u00e9 et de la solidarit\u00e9 peut redevenir un principe de rassemblement pour une majorit\u00e9 (pas pour la totalit\u00e9) des classes populaires. Il n\u2019est pas de politique populaire cons\u00e9quente qui ne soit de gauche ; \u00e0 l\u2019inverse, je crains qu\u2019il n\u2019y ait pas de populisme qui ne soit de droite.<\/p>\n<p>La tentation d\u2019un populisme de gauche n\u2019est pas \u00e0 mes yeux une abomination, elle a de solides arguments, mais je la tiens pour une impasse. Elle se veut combative, mais je redoute qu\u2019elle ne pr\u00e9pare d\u00e9j\u00e0 les d\u00e9faites futures. On ne dispute pas la nation au Front national : on ouvre la souverainet\u00e9 populaire vers tous les espaces politiques sans distinction. On ne lui dispute pas l\u2019identit\u00e9 collective, nationale ou autre : on plaide pour les libres identifications, pour le libre jeu des appartenances et pour la revalorisation massive de l\u2019\u00e9galit\u00e9, seule base durable du commun. On ne dispute pas le populisme \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite : on d\u00e9l\u00e9gitime son emprise en lui opposant la constitution d\u2019un p\u00f4le populaire d\u2019\u00e9mancipation. C\u2019est ce p\u00f4le, populaire et non populiste, c\u2019est ce p\u00f4le de la dignit\u00e9 populaire qui doit concentrer tous nos efforts.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9840 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/09\/martelli-mouffe-4c4.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/09\/martelli-mouffe-4c4-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"martelli-mouffe.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le populisme de gauche est-il un barrage contre la mont\u00e9e des droites extr\u00eames ? Peut-il \u00eatre une alternative au social-lib\u00e9ralisme dominant \u00e0 gauche ? Roger Martelli discute les hypoth\u00e8ses de Chantal Mouffe, et en discute avec elle [vid\u00e9o].<\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":23826,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[275],"tags":[295],"class_list":["post-9840","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-debats","tag-nupes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9840","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9840"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9840\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/23826"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9840"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9840"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9840"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}