{"id":981,"date":"1998-05-01T00:00:00","date_gmt":"1998-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-cabane-interdite981\/"},"modified":"1998-05-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-04-30T22:00:00","slug":"la-cabane-interdite981","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=981","title":{"rendered":"La cabane interdite"},"content":{"rendered":"<p>A la suite de deux meurtres commis \u00e0 Pavilly et Evry au mois de mars, le commentaire du ministre de l&#8217;Int\u00e9rieur insiste sur l&#8217;hypoth\u00e8se d&#8217;une crise de transmission des valeurs, l&#8217;enfant passerait plus de temps devant la t\u00e9l\u00e9vision que devant le ma\u00eetre d&#8217;\u00e9cole; il bl\u00e2me ces &#8221; petits sauvageons qui vivent dans le virtuel &#8220;. C&#8217;est comme un signal, de partout, de la radio et des journaux surtout, \u00e7a crie &#8221; haro sur le baudet &#8220;, les titres volent d&#8217;interrogation &#8221; la t\u00e9l\u00e9 pousse-au-crime ? &#8221; en certitude &#8221; comment la t\u00e9l\u00e9 fait monter la tension &#8221; (1), avec le renfort de voix autoris\u00e9es qui parient sur la th\u00e8se de l&#8217;imitation sans limites et donc du passage \u00e0 l&#8217;acte sans r\u00e9serves. Le CSA a beau faire des ronds dans l&#8217;\u00e9cran, l&#8217;id\u00e9e persiste que la violence n&#8217;est qu&#8217;une fille de la t\u00e9l\u00e9; mais on conna\u00eet la chanson, &#8221; \u00e7a s&#8217;en va et \u00e7a revient&#8230;&#8221; Encore une fois, tout s&#8217;est encha\u00een\u00e9 sous l&#8217;emprise de l&#8217;urgence et de la n\u00e9cessit\u00e9 de trouver le coupable, puis de l&#8217;exhiber pour rassurer la population. Dans cette pr\u00e9cipitation, la violence est rest\u00e9e une notion flottante, car, au fond, n&#8217;est-elle pas d&#8217;abord dict\u00e9e par certaines conditions bien r\u00e9elles d&#8217;exclusion du march\u00e9 du travail, du logement, des soins, de l&#8217;\u00e9ducation et de la culture ? Comment ignorer qu&#8217;une pareille accumulation de ces difficult\u00e9s marquent, sans doute, durement et durablement ? Et puis, &#8221; ces petits sauvageons &#8220;, que rencontrent-ils dans la rue ? Que vivent-ils dans la famille, ce lieu de bien des dangers souvent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la t\u00e9l\u00e9 ? Et, plus au large, que dire de s\u00e9rieux sur les sc\u00e8nes de r\u00e9volte des l\u00e9gumiers bretons, si on \u00e9carte la cause d&#8217;une vente inf\u00e9rieure au prix de revient qui laisse \u00e0 ceux qui ont travaill\u00e9 des dettes pour salaire ?<\/p>\n<p>Il ne s&#8217;agit pas d&#8217;exon\u00e9rer la t\u00e9l\u00e9vision de son impact, elle n&#8217;est pas neutre mais plut\u00f4t nourrici\u00e8re de bien des imaginaires, et il serait difficile de nier la dialectique qui la noue \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qu&#8217;elle exprime toujours, m\u00eame quand celle-ci ne s&#8217;y reconna\u00eet pas, comme il serait vain de ne pas voir que les d\u00e9clinaisons de la violence \u00e0 l&#8217;\u00e9cran sont un aboutissement d&#8217;une politique de marketing concert\u00e9e (2); il y aura toujours un t\u00e9l\u00e9spectateur sagace pour nous rappeler l&#8217;autre violence, celle d&#8217;un Paul Amar par exemple qui tutoie un adolescent sur le plateau &#8221; tu as l&#8217;\u00e2ge de mon fils &#8220;, convoqu\u00e9 pour d\u00e9battre apr\u00e8s le film de Tavernier l&#8217;App\u00e2t, et qui, ce faisant, &#8221; abolit la distance n\u00e9cessaire au respect d&#8217;autrui, a fortiori d&#8217;un adolescent &#8221; (3). C&#8217;est un fait, la t\u00e9l\u00e9vision est plurielle et a besoin de la critique, mais faire peser sur elle une lourde r\u00e9probation morale jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;excommunication rappelle trop la condamnation sans appel du th\u00e9\u00e2tre par les jans\u00e9nistes, cet &#8221; empoisonneur public non des corps mais des \u00e2mes des fid\u00e8les &#8220;, \u00e9garement d&#8217;une autre \u00e9poque.<\/p>\n<p>De ce point de vue, &#8221; Arr\u00eat sur image &#8221; du dimanche 22 mars a propag\u00e9 le bon frisson, surtout par le truchement des pr\u00e9cieuses remarques de Serge Tisseron, psychanalyste. En effet, dans le prolongement des propos du ministre de l&#8217;Int\u00e9rieur, l&#8217;\u00e9mission observe quelques morceaux choisis de la s\u00e9rie de France 2, Chair de poule, pour traquer au plus pr\u00e8s une gamme de violences destin\u00e9e aux enfants. Avec une pr\u00e9caution m\u00e9thodologique pertinente, Tisseron, sourire aux l\u00e8vres, estime que ces extraits sont beaucoup plus effrayants en extraits que lorsqu&#8217;ils fonctionnent dans la continuit\u00e9 du film o\u00f9 il y a un avant, un apr\u00e8s, avec un rythme diff\u00e9rent et des gags (&#8230;), bref, o\u00f9 ils produisent un autre sens par lequel l&#8217;enfant peut trouver du plaisir \u00e0 se faire peur. N\u00e9anmoins la visite de s\u00e9quences isol\u00e9es ne manque pas de sel, car lorsque des enfants d\u00e9couvrent une cabane interdite et qu&#8217;ils se demandent pourquoi elle est interdite, la r\u00e9ponse d&#8217;un adulte se passe de commentaire, &#8221; parce qu&#8217;il ne faut s&#8217;en approcher, est-ce que c&#8217;est clair ? &#8220;; pour Tisseron, rien n&#8217;est plus clair, la cabane interdite, ici et maintenant, c&#8217;est la t\u00e9l\u00e9vision. Mais le plus beau troph\u00e9e de l&#8217;exercice, c&#8217;est lorsqu&#8217;une fille voit son p\u00e8re se transformer monstrueusement et ose lui en parler, le questionner, en parler avec ses proches, en parler avec d&#8217;autres parents (&#8230;), car cette d\u00e9marche importante construit une image tr\u00e8s valorisante de l&#8217;enfant. Tout est peut-\u00eatre l\u00e0, pour l&#8217;enfant le courage de parler et pour l&#8217;adulte la n\u00e9cessit\u00e9 de l&#8217;\u00e9couter, c&#8217;est-\u00e0-dire de l&#8217;accompagner pour la d\u00e9couverte du monde. Pr\u00e9cis\u00e9ment, et comme un terme logique \u00e0 la discussion du plateau, un reportage pr\u00e9sente la diffusion d&#8217;un des \u00e9pisodes devant une classe de l&#8217;\u00e9cole Joliot-Curie de La Courneuve. Face au d\u00e9roulement d&#8217;une histoire de b\u00e9b\u00e9 d\u00e9moniaque, les visages des \u00e9coliers semblent tr\u00e8s attentifs et le recueil de leur t\u00e9moignage, certes un peu directif, r\u00e9v\u00e8le une jouissance d&#8217;en parler. La construction du reportage donne de la lueur dans leur regard, ils se lib\u00e8rent et font en toute confiance l&#8217;aveu de leur r\u00e9ception: au fond, ils ont eu un peu peur mais ne cachent pas leur plaisir et ils exposent par le moindre d\u00e9tail certaines causes de leur pulsation. Le groupe donne du courage et, dans ces conditions, permet que chacun d\u00e9couvre les raisons de l&#8217;autre; le sens se pr\u00e9cise dans le partage et la compl\u00e9mentarit\u00e9. Il s&#8217;agit l\u00e0 d&#8217;une exp\u00e9rience d&#8217;accompagnement qui plaide pour la saine articulation, non l&#8217;opposition, entre l&#8217;\u00e9cole et la t\u00e9l\u00e9, et qui d\u00e9signe un des chemins possibles de l&#8217;appropriation par les jeunes de la t\u00e9l\u00e9vision.<\/p>\n<p>1. France-Soir du 11 mars 1998<\/p>\n<p>2. Cf.les Ecrans de la violence, \u00e9ditions Economica, Paris 1997<\/p>\n<p>3. In le Monde TRM du 12\/13 avril 1998, p.38.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A la suite de deux meurtres commis \u00e0 Pavilly et Evry au mois de mars, le commentaire du ministre de l&#8217;Int\u00e9rieur insiste sur l&#8217;hypoth\u00e8se d&#8217;une crise de transmission des valeurs, l&#8217;enfant passerait plus de temps devant la t\u00e9l\u00e9vision que devant le ma\u00eetre d&#8217;\u00e9cole; il bl\u00e2me ces &#8221; petits sauvageons qui vivent dans le virtuel &#8220;. 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