{"id":9804,"date":"2016-08-17T14:06:05","date_gmt":"2016-08-17T12:06:05","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-entre-les-intellectuels-et-le-pouvoir-la-rupture-est-consommee\/"},"modified":"2023-06-23T23:22:49","modified_gmt":"2023-06-23T21:22:49","slug":"article-entre-les-intellectuels-et-le-pouvoir-la-rupture-est-consommee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9804","title":{"rendered":"Entre les intellectuels et le pouvoir, la rupture est consomm\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Manuel Valls veut rompre avec la &#8220;vieille gauche&#8221;. Et, \u00e0 ses yeux, les intellectuels en font partie. Provocations et trahisons politiques ont pouss\u00e9 nombre de ceux-ci \u00e0 sortir de leur r\u00e9serve pour entrer en r\u00e9sistance ouverte.<\/p>\n<p><em>Article extrait du num\u00e9ro de printemps 2016 de <\/em>Regards. <\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p><em>\u00ab Vous pouvez respecter les intellectuels. Vous savez, pour un homme politique, c\u2019est important d\u2019\u00e9couter les gens qui pensent. Vous ne devriez pas rigoler quand je parle ! \u00bb<\/em> Le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie est tr\u00e8s en col\u00e8re contre le d\u00e9put\u00e9 socialiste Christophe Caresche, comme lui invit\u00e9 \u00e0 parler de la d\u00e9ch\u00e9ance de nationalit\u00e9 sur le plateau de <em>Ce soir ou jamais<\/em>. <\/p>\n<p>Loin d\u2019\u00eatre anecdotique, cet \u00e9pisode illustre la d\u00e9t\u00e9rioration des relations entre intellectuels  et politiques. Lesquels ne font m\u00eame plus semblant d\u2019\u00e9couter les premiers qui accumulent, quant \u00e0 eux, des griefs de plus en plus nombreux \u00e0 l\u2019\u00e9gard des socialistes au pouvoir : \u00e9tat d\u2019urgence prolong\u00e9, d\u00e9ch\u00e9ance de nationalit\u00e9, conception de la la\u00efcit\u00e9, situation des migrants de Calais, projet de loi sur le travail ont d\u00e9clench\u00e9 des r\u00e9actions \u00e9pidermiques chez nombre d\u2019universitaires. Ils publient des tribunes dans les journaux, p\u00e9titionnent, prennent la parole dans des lieux publics, s\u2019opposent au premier ministre dans la pol\u00e9mique qui confronte ce dernier \u00e0 Jean-Louis Bianco \u2013 pr\u00e9sident de l\u2019Observatoire de la la\u00efcit\u00e9, soutenu par des sociologues et historiens comme Jean Baub\u00e9rot et Pascal Blanchard \u2013, cr\u00e9ent des &#8220;conseils d\u2019urgence citoyenne&#8221; face \u00e0 la prolongation de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence&#8230; <\/p>\n<p>Mais que la col\u00e8re monte chez les intellectuels les plus critiques n\u2019aurait pas de quoi surprendre si le malaise ne gagnait aujourd\u2019hui certains de leurs confr\u00e8res traditionnellement plus mod\u00e9r\u00e9s et moins enclins \u00e0 descendre dans l&#8217;ar\u00e8ne. <\/p>\n<h2>Apr\u00e8s la fin des illusions, les mobilisations<\/h2>\n<p>Chez tous, il y a l\u2019impression qu\u2019un cap a \u00e9t\u00e9 franchi. Au moins dans les consciences. <em>\u00ab M\u00eame dans nos pires cauchemars, on n\u2019imaginait pas qu\u2019ils iraient jusque-l\u00e0. Deux fondements de la d\u00e9mocratie viennent d\u2019\u00eatre refoul\u00e9s : le droit et le savoir \u00bb<\/em>, souffle l\u2019historienne Sophie Wahnich. Sp\u00e9cialiste de la R\u00e9volution et directrice de recherche au CNRS, elle est \u00e0 l\u2019origine des conseils d\u2019urgence citoyenne. Ce gouvernement lui a fait perdre ses toutes derni\u00e8res illusions. <em>\u00ab Je ne crois plus depuis tr\u00e8s longtemps que le PS soit une carte \u00e0 jouer, mais j\u2019ai voulu \u00e0 plusieurs reprises y voir un lieu \u00e0 r\u00e9investir : en 1993, au moment des \u00c9tats g\u00e9n\u00e9raux du Parti socialiste et en 2007, lorsque j\u2019ai fait la campagne de S\u00e9gol\u00e8ne Royal dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Cette exp\u00e9rience m\u2019a permis de voir de pr\u00e8s que \u00e7a ne servait \u00e0 rien. Mais ma derni\u00e8re croyance, c\u2019\u00e9tait de penser qu\u2019il valait la peine de se d\u00e9barrasser de Nicolas Sarkozy au prix d\u2019un vote socialiste \u00bb<\/em>, explique-t-elle. <\/p>\n<p>Celle-l\u00e0 aussi s\u2019est \u00e9vapor\u00e9e sous l\u2019effet des promesses non tenues par l\u2019actuel pr\u00e9sident. Pour elle, ce n\u2019est donc pas avec la prolongation de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence que la prise de conscience s\u2019est enclench\u00e9e. Elle y voit plut\u00f4t aujourd\u2019hui <em>\u00ab une occasion \u00e0 ne pas manquer \u00bb<\/em>. Il n\u2019emp\u00eache que les r\u00e9actions politiques aux attentats de novembre 2015, en donnant un brusque coup d\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur \u00e0 des processus en cours depuis de plusieurs ann\u00e9es, ont servi de d\u00e9tonateur. Si bien que le d\u00e9senchantement s\u2019est soudain mu\u00e9 en exasp\u00e9ration et que la col\u00e8re sourde a fait place \u00e0 une volont\u00e9 nouvelle de se mobiliser. <\/p>\n<p>Comme chez le sociologue Bernard Lahire qui, lui non plus, n\u2019esp\u00e9rait pas grand-chose d\u2019un gouvernement socialiste. Mais les derniers \u00e9v\u00e9nements ont fait sauter en lui un tabou : ce chercheur ne r\u00e9pugne plus \u00e0 afficher ses convictions politiques. <em>\u00ab D\u2019habitude, je n\u2019exprime pas mes positions politiques. J\u2019estime que ce n\u2019est pas mon r\u00f4le de le faire, sauf dans des moments un peu exceptionnels comme celui que nous sommes en train de vivre \u00bb<\/em>, confie-t-il. A priori, il appr\u00e9cie peu le m\u00e9lange entre le savant et le politique, craignant que le premier y perde en cr\u00e9dibilit\u00e9 scientifique. Mais cette fois, la coupe est pleine. Et, tr\u00e8s sollicit\u00e9 depuis la publication de son dernier essai, <em>Pour la sociologie. Et pour en finir avec la pr\u00e9tendue &#8220;culture de l\u2019excuse&#8221;<\/em>, qui est tomb\u00e9 \u00e0 pic, il a eu nombre d\u2019occasions de le faire savoir. <em>\u00ab On m\u2019a tendu la perche et je l\u2019ai prise car oui, il y a une rupture. En tout cas, je le vis comme \u00e7a. Ceux qui gouvernent d\u00e9passent les bornes. Au nom de la gauche, ils commettent des horreurs d\u2019extr\u00eame droite. Nous vivons de grands moments de honte politique. \u00bb<\/em> Trop c\u2019est trop.<\/p>\n<h2>PS, l&#8217;unanimit\u00e9 contre lui<\/h2>\n<p>Certes, l\u2019histoire est \u00e9maill\u00e9e de frondes men\u00e9es par des intellectuels de gauche. Pour s\u2019en convaincre, il suffit de se rem\u00e9morer la p\u00e9tition lanc\u00e9e en 1995 par Pierre Bourdieu en soutien aux gr\u00e9vistes contre le &#8220;plan Jupp\u00e9&#8221; sur les retraites et la S\u00e9curit\u00e9 sociale. Sauf que le sociologue s\u2019\u00e9rigeait alors contre un gouvernement\u2026 de droite. Face au PS, le d\u00e9bat s\u2019est longtemps r\u00e9sum\u00e9 \u00e0 une question sempiternelle : vaut-il encore la peine de mettre dans l\u2019urne un bulletin socialiste ? Aujourd\u2019hui, le vote utile n\u2019est plus le sujet. Une fronti\u00e8re a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pass\u00e9e, qui donne aux mobilisations \u00e9parses leur c\u00f4t\u00e9 in\u00e9dit. <em>\u00ab On a le sentiment d\u2019\u00eatre arriv\u00e9 en bout de course de la Ve R\u00e9publique, c\u2019est cette impression de fin d\u2019un monde qui r\u00e9unit des gens appartenant \u00e0 diff\u00e9rents groupes \u00bb<\/em>, explique Sophie Wahnich. <\/p>\n<p>Des plus critiques aux plus mod\u00e9r\u00e9s, l\u2019\u00e9ventail des &#8220;intellectuels rebelles&#8221; s\u2019est r\u00e9cemment \u00e9largi aux compagnons de route d\u2019un parti contre lequel \u2013 grande nouveaut\u00e9 \u2013 ils n\u2019h\u00e9sitent plus \u00e0 batailler. Parmi eux, l\u2019historien Michel Wieviorka, l\u2019\u00e9conomiste Thomas Piketty, ancien conseiller de Dominique Strauss-Kahn, le d\u00e9mographe Herv\u00e9 Le Bras et la s\u00e9miologue Mariette Darrigrand. Un noyau dur \u00e0 l\u2019initiative de l\u2019appel pour une primaire \u00e0 gauche, qui a fait la une du journal <em>Lib\u00e9ration<\/em> en janvier 2016. Dirig\u00e9 contre <em>\u00ab un d\u00e9bat \u00e9touff\u00e9 par le vote utile \u00bb<\/em>, ce texte demandait non seulement <em>\u00ab la possibilit\u00e9 de choisir collectivement son candidat \u00bb<\/em>, mais aussi <em>\u00ab du contenu, des \u00e9changes \u00bb<\/em> \u2013 autrement dit de la pens\u00e9e. Laquelle fait cruellement d\u00e9faut, selon Michel Wieviorka qui d\u00e9nonce dans le quotidien <em>\u00ab le vide sid\u00e9ral de la pens\u00e9e officielle de la gauche \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>Pragmatique, la sociologue Dominique M\u00e9da, \u00e9galement signataire, estime quant \u00e0 elle que cet appel manifeste <em>\u00ab une grande crainte que la gauche ne soit pas pr\u00e9sente au second tour de l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle et un souhait que la gauche et les \u00e9cologistes puissent se ressaisir et rel\u00e9gitimer un nouveau programme \u00bb<\/em>. Et de projeter des attentes li\u00e9es \u00e0 son domaine de sp\u00e9cialit\u00e9 : <em>\u00ab Ce texte exprime certainement aussi le souhait que des comptes soient rendus. Pourquoi est-ce une politique aussi en contradiction avec les engagements pris qui a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e ? Pourquoi n&#8217;y a t il eu aucune tentative de r\u00e9orientation de l&#8217;Union europ\u00e9enne, pourquoi ce d\u00e9cha\u00eenement contre le Code du travail ? \u00bb<\/em> C\u2019est d\u2019ailleurs ce dernier acte qui a achev\u00e9 de l\u2019\u00e9c\u0153urer : <em>\u00ab On pensait avoir touch\u00e9 le fond avec la d\u00e9ch\u00e9ance de nationalit\u00e9, mais depuis, il y a eu le projet de loi de la ministre du Travail, dont la droite r\u00eavait mais qu\u2019elle n&#8217;avait pas os\u00e9 faire, et qui est fond\u00e9 sur un diagnostic compl\u00e8tement faux. \u00bb<\/em><\/p>\n<h2>Conforter les gouvernants, pas les contrarier<\/h2>\n<p>Mais si le divorce est consomm\u00e9, c\u2019est aussi qu\u2019en face, certains politiques au pouvoir ne cachent plus leur m\u00e9pris pour les chercheurs\u2026 qui ne vont pas dans leur sens. Certes, les ministres en invitent \u00e0 d\u00e9jeuner, ils leur confient des missions ou des rapports, leur proposent de participer \u00e0 des consultations. Les fronti\u00e8res sont ainsi devenues poreuses, au point qu\u2019il arrive tr\u00e8s souvent qu\u2019un universitaire mette ses comp\u00e9tences au service du pouvoir. C\u2019est le cas, par exemple, de l\u2019historien Christophe Prochasson, nomm\u00e9 conseiller &#8220;\u00e9ducation&#8221; du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique en septembre 2015, qui a organis\u00e9 le 29 mars un d\u00e9jeuner avec Fran\u00e7ois Hollande sur la &#8220;culture de l\u2019excuse&#8221;. Autour de la table, une brochette de sociologues : Jean-Louis Fabiani, ancien directeur d&#8217;\u00e9tudes \u00e0 l\u2019EHESS \u2013 qui compte parmi ses b\u00eates noires \u00c9ric Fassin ou St\u00e9phane Beaud \u2013 assis aux c\u00f4t\u00e9s de G\u00e9rald Bronner, G\u00e9r\u00f4me Truc, Ir\u00e8ne Th\u00e9ry, Philippe Coulangeon et Christine D\u00e9trez. <\/p>\n<p><em>\u00ab Les politiques passent leur temps \u00e0 recourir aux conseils d\u2019experts pay\u00e9s et recrut\u00e9s par eux, qui leur donnent une parole qu\u2019ils ont envie d\u2019entendre\u2026 Ils ont ainsi pris l\u2019habitude de ne pas \u00eatre contest\u00e9s. Ce n\u2019est pas n\u2019importe quel sociologue, philosophe ou historien qui d\u00e9pla\u00eet aujourd\u2019hui \u00e0 Manuel Valls, notamment. Ce sont ceux qui ne sont pas en phase avec la politique qu\u2019il m\u00e8ne, ou qui apportent une d\u00e9monstration antinomique avec son analyse du r\u00e9el. Sur l\u2019islam, par exemple, Alain Bauer<\/em> [professeur de criminologie et consultant en s\u00e9curit\u00e9]<em> est le seul et unique expert qu\u2019il \u00e9coute,<\/em> pr\u00e9cise l\u2019historien Pascal Blanchard. <em>Avec lui, la pens\u00e9e n\u2019est plus l\u00e0 pour d\u00e9coder le r\u00e9el mais pour justifier ses pr\u00e9suppos\u00e9s. \u00bb<\/em> <\/p>\n<p><em>\u00ab Ce n\u2019est pas que les politiques ne veulent rien expliquer, mais plut\u00f4t qu\u2019ils refusent tout autre explication que la leur \u2013 en l\u2019occurrence, un ennemi qui en voudrait au mode de vie fran\u00e7ais, \u00e0 la d\u00e9mocratie, \u00e0 la civilisation, \u00e0 la la\u00efcit\u00e9 \u00bb<\/em>, abonde Bernard Lahire qui s\u2019est laiss\u00e9 prendre une seule fois au jeu du d\u00e9jeuner. C\u2019\u00e9tait en 1999. Le sociologue accepte l\u2019invitation de la ministre de l\u2019Enseignement S\u00e9gol\u00e8ne Royal, alors conseill\u00e9e par Sophie Bouchet-Petersen \u2013 <em>\u00ab une femme formidable \u00bb<\/em>. Et il tombe de haut : au chercheur qui remet en cause la pertinence de <em>\u00ab la question de l\u2019illettrisme \u00bb<\/em>, elle r\u00e9pond que les responsables politiques ne peuvent pas changer des cat\u00e9gories d\u00e9j\u00e0 d\u00e9finies. <\/p>\n<h2>L&#8217;abandon des id\u00e9es<\/h2>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, le collectif Cette France-L\u00e0, compos\u00e9 de chercheurs et de journalistes, se heurtera aux m\u00eames difficult\u00e9s lorsqu\u2019il tentera d\u2019alerter sur la constitution de l\u2019immigration en &#8220;probl\u00e8me&#8221;. <em>\u00ab Cette habitude des hommes politiques de nous convoquer pour manger avec eux, je la trouve insupportable. On est trait\u00e9s un peu comme des valets admis \u00e0 leur table pour distraire ces messieurs et leur livrer sur un plateau le Reader\u2019s digest du moment \u00bb<\/em>, peste Bernard Lahire. Au moins, depuis les attentats djihadistes de 2015, les choses sont dites. <em>\u00ab J\u2019en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques \u00e0 ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00bb<\/em>, a ainsi d\u00e9clar\u00e9 Manuel Valls au S\u00e9nat, au lendemain des \u00e9v\u00e9nements qui ont ensanglant\u00e9 la capitale. <\/p>\n<p>Question de g\u00e9n\u00e9ration ? <em>\u00ab J\u2019ai connu des hommes politiques qui avaient un int\u00e9r\u00eat intellectuel. Je me souviens par exemple de Michel Rocard qui, du temps o\u00f9 il \u00e9tait premier ministre, organisait des week-ends avec des chercheurs comme Fran\u00e7oise H\u00e9ritier, \u00c9tienne Klein ou Michel Callon \u00bb<\/em>, rappelle le d\u00e9mographe Herv\u00e9 Le Bras. Au contraire, Fran\u00e7ois Hollande tra\u00eene une r\u00e9putation de technocrate sans aucune passion pour la pens\u00e9e depuis qu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, tout juste arriv\u00e9 \u00e0 la t\u00eate du Parti socialiste, il a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019en finir avec le &#8220;Groupe des experts du PS&#8221;. Destin\u00e9 \u00e0 assurer la liaison entre le monde politique et la recherche scientifique, cet organe pr\u00e9sid\u00e9 par Claude All\u00e8gre dans les ann\u00e9es 1980 avait \u00e9t\u00e9 relanc\u00e9 par Michel Rocard en 1993. <em>\u00ab \u00c0 l\u2019\u00e9poque, il y avait des expos\u00e9s tr\u00e8s ouverts, y compris rue de Solferino. Mais Fran\u00e7ois Hollande est arriv\u00e9, et huit jours apr\u00e8s il a ferm\u00e9 le groupe. C\u2018\u00e9tait un signe tr\u00e8s clair que ce domaine ne l\u2019int\u00e9ressait pas. Il consid\u00e8re qu\u2019un chercheur, \u00e7a ne rapporte que des ennuis \u00bb<\/em>, estime Herv\u00e9 Le Bras qui souligne par ailleurs que <em>\u00ab l\u2019entourage du pr\u00e9sident ne compte aucun scientifique \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>Mais au-del\u00e0 du temp\u00e9rament des personnes, cette d\u00e9rive anti-intellectualiste tient d\u2019abord \u00e0 l\u2019\u00e9volution de la formation des \u00e9lites politiques. Dans les ann\u00e9es 1970, le Parti socialiste accueillait encore des profils litt\u00e9raires sensibilis\u00e9s aux grands auteurs. <em>\u00ab La culture moyenne du PS s\u2019est consid\u00e9rablement \u00e9loign\u00e9e de la recherche et de l\u2019universit\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral. Ce parti est d\u00e9sormais mu par une culture plus politicienne, plus technicienne, plus gestionnaire \u00bb<\/em>, r\u00e9sume le sociologue Yves Sintomer. R\u00e9sultat, <em>\u00ab \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne, les partis sont de moins en moins des partis d\u2019id\u00e9es,<\/em> explique-t-il. <em>\u00c0 l\u2019exception de deux nouveaux venus, Podemos, en Espagne, et Syriza, en Gr\u00e8ce, qui constituent des contre-exemples, avec un poids fort des universitaires en leur sein \u00bb<\/em>.<\/p>\n<h2>Le chercheur, nouveau r\u00e9sistant<\/h2>\n<p>Dans son dernier essai, l\u2019historien isra\u00e9lien Shlomo Sand, fervent admirateur de Zola, Sartre et Camus, pr\u00e9dit <em>\u00ab la fin de l\u2019intellectuel fran\u00e7ais \u00bb<\/em>. Mais d\u00e9j\u00e0, la rel\u00e8ve pourrait bien \u00eatre assur\u00e9e par une autre figure moins flamboyante et plus habitu\u00e9e aux enceintes pr\u00e9serv\u00e9es des laboratoires qu\u2019aux plateaux t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s : le chercheur. Face au m\u00e9pris que lui t\u00e9moigne la gauche de gouvernement, ce dernier semble en effet bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 sortir de l\u2019ombre. Sans se pr\u00e9valoir d\u2019un savoir universel. H\u00e9ritier de l\u2019intellectuel sp\u00e9cifique d\u00e9crit par Michel Foucault, il intervient sur la base de ses domaines de comp\u00e9tence, de ses enqu\u00eates et autres travaux, d\u00e9ployant ces temps-ci une r\u00e9sistance multiforme qui reconfigure son r\u00f4le dans l\u2019espace public. <\/p>\n<p>Les r\u00e9actions politiques aux \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents <em>\u00ab doivent nous faire rompre avec une conception que la plupart de nous avaient fait leur : la neutralit\u00e9 axiologique. Cette position n&#8217;est plus satisfaisante. Nous avons plus que jamais le devoir de nous exprimer et de clamer ce que nous savons \u00bb<\/em>, affirme ainsi Dominique M\u00e9da. Le cap id\u00e9ologique franchi par le Parti socialiste, conjugu\u00e9 au m\u00e9pris que certains de ses plus hauts repr\u00e9sentants t\u00e9moignent au monde universitaire, a achev\u00e9 de convertir les plus r\u00e9ticents \u00e0 l\u2019\u00e9gard du m\u00e9lange des genres. <em>\u00ab Je n\u2019ai jamais adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 aucun parti, je pense que les chercheurs en sciences sociales n\u2019y ont pas trop int\u00e9r\u00eat \u00bb<\/em>, avance Bernard Lahire. <\/p>\n<p>Sauf qu\u2019aujourd\u2019hui, les cartes sont rebattues : <em>\u00ab Il m\u2019arrive de plus en plus souvent de dire que je me sens en \u00e9tat de r\u00e9sistance, je ne sais pas quand \u00e7a a commenc\u00e9, c\u2019est comme si une goutte d\u2019eau avait fait d\u00e9border le vase. \u00bb<\/em> Et de s\u2019interroger : <em>\u00ab \u00c0 partir de quel moment commence-t-on \u00e0 trouver insupportable qu\u2019au nom de la gauche, certains hommes politiques prennent des mesures de droite, voire d\u2019extr\u00eame droite ? \u00bb<\/em> Il est donc des \u00e9poques o\u00f9 les savants ne peuvent faire autrement que de se r\u00e9concilier avec l\u2019engagement.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9804 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/intellos-pouvoir-10d.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/intellos-pouvoir-10d-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"intellos-pouvoir.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Manuel Valls veut rompre avec la &#8220;vieille gauche&#8221;. Et, \u00e0 ses yeux, les intellectuels en font partie. Provocations et trahisons politiques ont pouss\u00e9 nombre de ceux-ci \u00e0 sortir de leur r\u00e9serve pour entrer en r\u00e9sistance ouverte.<\/p>\n","protected":false},"author":573,"featured_media":23770,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[474],"class_list":["post-9804","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-web","tag-manuel-valls"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9804","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/573"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9804"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9804\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/23770"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9804"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9804"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9804"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}