{"id":978,"date":"1998-05-01T00:00:00","date_gmt":"1998-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/justice978\/"},"modified":"1998-05-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-04-30T22:00:00","slug":"justice978","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=978","title":{"rendered":"Justice"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Jean De Maillard <\/p>\n<p><strong> Dans un r\u00e9cent essai, l&#8217;Avenir du crime (Flammarion), Jean de Maillard, magistrat \u00e0 Blois, s&#8217;engage sur une r\u00e9flexion inhabituelle: lire, \u00e0 travers les nouvelles formes de criminalit\u00e9, l&#8217;\u00e9mergence d&#8217;un nouveau mod\u00e8le social. La mondialisation g\u00e9n\u00e8re en effet une soci\u00e9t\u00e9 multiforme et polycentrique dans laquelle le crime se meut comme un poisson dans l&#8217;eau&#8230; <\/strong><\/p>\n<p> <strong>  Alors que l&#8217;on constate au niveau financier une homog\u00e9n\u00e9isation des march\u00e9s et des \u00e9changes, sur le plan sociologique, la mondialisation entra\u00eene une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9isation des groupes sociaux. Comment peut-on passer de l&#8217;examen de l&#8217;avenir du crime comme vous le faites dans votre livre \u00e0 des consid\u00e9rations sur le communautarisme actuel ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Jean de Maillard : <\/strong> La particularit\u00e9 du communautarisme, c&#8217;est qu&#8217;il n&#8217;a que faire de nos vieilles distinctions entre la normalit\u00e9 et l&#8217;anormalit\u00e9 sociale. Nos soci\u00e9t\u00e9s modernes issues des Lumi\u00e8res avaient cr\u00e9\u00e9 un mode de structures sociales qui reposaient sur l&#8217;Etat-nation. Pour parvenir \u00e0 faire vivre ensemble des individus r\u00e9put\u00e9s libres et \u00e9gaux dans des espaces g\u00e9ographiques assez vastes, il avait fallu imaginer des formes politiques qui gouvernaient les diff\u00e9rences dans l&#8217;espace public: libert\u00e9, \u00e9galit\u00e9, la\u00efcit\u00e9, ont servi \u00e0 pacifier peu \u00e0 peu la sph\u00e8re politique en fixant comme r\u00e8gle du jeu que les diversit\u00e9s entre les individus devraient \u00eatre, pour \u00eatre tol\u00e9rables, confin\u00e9es dans l&#8217;espace priv\u00e9, dans leur intimit\u00e9. Ceux qui ne parvenaient pas \u00e0 int\u00e9grer cette norme de fonctionnement collectif \u00e9taient rejet\u00e9s aux marges de la soci\u00e9t\u00e9. On les appelait les d\u00e9linquants. L&#8217;Etat-providence, avec tout son cort\u00e8ge de redistribution sociale, \u00e9tait charg\u00e9 de veiller d&#8217;une part \u00e0 maintenir la libert\u00e9 individuelle, d&#8217;autre part \u00e0 assurer les r\u00e9\u00e9quilibrages sociaux de fa\u00e7on \u00e0 produire le plus d&#8217;\u00e9galit\u00e9 possible. Dans ce programme social, le crime \u00e9tait donc le r\u00e9sidu de marginalit\u00e9, appel\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre par l&#8217;effet de progr\u00e8s. Les crimes relevaient ainsi de pr\u00e9occupations tout \u00e0 fait secondaires, n&#8217;int\u00e9ressant finalement que quelques cat\u00e9gories d&#8217;agents de l&#8217;Etat qui, eux-m\u00eames, \u00e9taient assez marginaux, comme les juges, les policiers, les \u00e9ducateurs. Aujourd&#8217;hui, on voit les juges arriver au devant de la sc\u00e8ne, la s\u00e9curit\u00e9 devient une pr\u00e9occupation permanente, tout cela au sein d&#8217;une grande interrogation: pourquoi la criminalit\u00e9 devient-elle un ph\u00e9nom\u00e8ne de plus en plus inqui\u00e9tant, que ce soit la criminalit\u00e9 \u00e0 laquelle les personnes sont confront\u00e9es directement, la d\u00e9linquance de rue, ou bien la d\u00e9linquance issue des relations de petite proximit\u00e9, ou bien la criminalit\u00e9 des \u00e9lites (la corruption, la criminalit\u00e9 financi\u00e8re, les grands trafics, le blanchiment de l&#8217;argent) ? Toutes les formes de criminalit\u00e9 se r\u00e9organisent et deviennent des faits sociaux massifs. Quoique ce sentiment soit peut-\u00eatre moins d\u00e9velopp\u00e9, pour l&#8217;instant, en France, il appara\u00eet, dans le monde, que, si cette criminalit\u00e9 s&#8217;exprime \u00e0 diff\u00e9rents degr\u00e9s sociaux et sous des formes diverses, elle poss\u00e8de un certain nombre de points communs. Trouver le fil d&#8217;Ariane entre ces diff\u00e9rents niveaux et formes de criminalit\u00e9 mondiale me paraissait n\u00e9cessaire. Et l&#8217;explication r\u00e9side, \u00e0 mon avis, dans les changements radicaux que connaissent les formes de socialisation. Nos soci\u00e9t\u00e9s sont en train d&#8217;inventer ou de r\u00e9inventer de nouvelles formes de socialisation, en r\u00e9seaux, ou communautaires &#8211; pour moi, c&#8217;est \u00e9quivalent.<\/p>\n<p> <strong> Vous parlez beaucoup dans votre essai de la disparition de la sph\u00e8re publique et de l&#8217;apparition de nouveaux espaces sociaux. <\/strong><\/p>\n<p> <strong> J. D. M.: <\/strong> Permettez-moi d&#8217;abord de pr\u00e9ciser le sens des termes que j&#8217;emploie. L&#8217;espace collectif est ce qui permet \u00e0 n&#8217;importe quel groupe social de se constituer en inventant une sorte de cercle magique que personne ne peut s&#8217;approprier parce qu&#8217;il r\u00e9sulte d&#8217;une mise en commun spontan\u00e9e et inconsciente de croyances qui prennent la forme de mythes, de structures sociales, d&#8217;institutions, etc.&#8221;L&#8217;espace public &#8221; est l&#8217;espace collectif propre aux soci\u00e9t\u00e9s modernes qui ont invent\u00e9 en m\u00eame temps &#8221; l&#8217;espace priv\u00e9 &#8220;, l&#8217;intimit\u00e9, qui \u00e9chappe aux regards des autres membres de la collectivit\u00e9. La contrepartie, c&#8217;est l&#8217;accord implicite des individus pour que leurs diff\u00e9rences soient ignor\u00e9es dans l&#8217;espace public o\u00f9 ils ont tous plus ou moins les m\u00eames droits et devoirs. La sph\u00e8re publique repr\u00e9sentait ce dont l&#8217;Etat \u00e9tait garant. Or, que voit-on aujourd&#8217;hui ? On voit prolif\u00e9rer des espaces collectifs qui ne sont pas compl\u00e8tement priv\u00e9s mais qui ne sont pas non plus publics, au point que des individus qui seraient diff\u00e9rents pourraient s&#8217;y retrouver. La recherche d&#8217;espaces de socialisation se concentre sur la recherche d&#8217;un point d&#8217;identit\u00e9 avec d&#8217;autres individus, ce qui conduira \u00e0 la cr\u00e9ation d&#8217;une communaut\u00e9. La reconnaissance communautaire va \u00eatre d\u00e9terminante pour entrer dans plusieurs types de r\u00e9seaux, sur la base d&#8217;identifications chaque fois distinctes. L&#8217;\u00e8re des nomades est ouverte pour ceux qui savent multiplier les r\u00e9seaux identificatoires. En revanche, le non-acc\u00e8s \u00e0 ces r\u00e9seaux identificatoires multiples cantonne les individus dans un r\u00e9seau sp\u00e9cialis\u00e9. La communication avec le reste de la soci\u00e9t\u00e9 va alors s&#8217;effectuer uniquement par le biais de ce seul r\u00e9seau. Les relations de ce type ne peuvent \u00eatre que conflictuelles. L&#8217;autre caract\u00e9ristique de cette organisation, c&#8217;est qu&#8217;elle va concerner les groupes criminels aussi bien que les groupes non criminels. Toute forme de regroupement s&#8217;effectue d\u00e9sormais de cette mani\u00e8re-l\u00e0 et c&#8217;est l&#8217;une des mutations majeures en train de s&#8217;accomplir quoique ce soit la moins bien per\u00e7ue: il n&#8217;existe plus de fronti\u00e8re entre la soci\u00e9t\u00e9 l\u00e9gale et la soci\u00e9t\u00e9 criminelle, elles sont \u00e9troitement imbriqu\u00e9es l&#8217;une dans l&#8217;autre. La criminalit\u00e9 n&#8217;est plus ce qui se situe \u00e0 la marge de la soci\u00e9t\u00e9 puisqu&#8217;elle est partout. Une multitude de groupes sociaux se constituent et se reconstituent, criminels ou non mais fonctionnant de la m\u00eame mani\u00e8re. La forme qui se dessine alors est celle d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 fractale permettant la multiplication de regroupements en communaut\u00e9s ou r\u00e9seaux.<\/p>\n<p> <strong> Il y a donc facilitation de la criminalit\u00e9 dans cette soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le criminel n&#8217;est plus le d\u00e9linquant asocial mais fait partie int\u00e9grante d&#8217;un ou de ces r\u00e9seaux dont le contenu est criminel mais la forme similaire \u00e0 n&#8217;importe quel autre r\u00e9seau ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> J. D. M.: <\/strong> Cette soci\u00e9t\u00e9 est productrice d&#8217;une criminalit\u00e9 qu&#8217;elle ne cherche m\u00eame plus \u00e0 combattre. Elle croit toujours qu&#8217;elle cherche \u00e0 la combattre, mais en r\u00e9alit\u00e9 elle a besoin de produire de la criminalit\u00e9, parce que c&#8217;est la criminalit\u00e9 qui fait exploser les groupes sociaux, processus n\u00e9cessaire \u00e0 la recomposition perp\u00e9tuelle dans le cadre de nouveaux r\u00e9seaux. Tout cela s&#8217;effectuant au sein d&#8217;innombrables paradoxes puisque les groupes criminels se referment sur eux-m\u00eames. Mais l&#8217;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 n&#8217;est jamais totale ou ne dure jamais parce que les contraintes de leurs propres violences sont fortes pour eux-m\u00eames. Ce sont elles qui les font exploser. La violence redevient donc un mode de r\u00e9gulation sociale, l&#8217;un des moyens par lesquels la soci\u00e9t\u00e9 auto-r\u00e9gule ses syst\u00e8mes complexes. Le crime aussi devient aujourd&#8217;hui socialement utile puisqu&#8217;il va permettre \u00e0 des individus exclus de la soci\u00e9t\u00e9 de se regrouper et de survivre. Mais il est probable que la soci\u00e9t\u00e9, comme tout syst\u00e8me, est en \u00e9volution permanente et qu&#8217;il ne s&#8217;agit l\u00e0 que d&#8217;une \u00e9tape qui durera un temps pour le moment impr\u00e9visible mais qui r\u00e9enclenchera un nouveau mode de r\u00e9organisation plus conforme, esp\u00e9rons- le \u00e0 ce que nous attendons d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 organis\u00e9e.<\/p>\n<p> <strong> En attendant que la soci\u00e9t\u00e9 parvienne \u00e0 reprendre en main ce &#8221; chaos &#8221; au sens physique du terme, vous qui \u00eates magistrat, estimez-vous possible d&#8217;organiser un contr\u00f4le de la situation ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> J. D. M.: <\/strong> Le probl\u00e8me est \u00e9videmment de taille. Nous sommes contraints de raisonner \u00e0 tous les niveaux en m\u00eame temps, du clan familial qui organise le trafic de drogue dans sa cage d&#8217;escalier et qui capitalise les b\u00e9n\u00e9fices jusqu&#8217;aux cartels colombiens ou aux familles de la mafia nord-am\u00e9ricaine qui r\u00e9investissent leurs milliards sur les march\u00e9s financiers \u00e0 New York, Londres ou Tokyo. On n&#8217;a jamais r\u00e9solu un probl\u00e8me de soci\u00e9t\u00e9 par la r\u00e9pression. On n&#8217;a jamais non plus r\u00e9solu un probl\u00e8me en abandonnant la r\u00e9pression. La question est de savoir comment nos soci\u00e9t\u00e9s seront capables de reprendre la ma\u00eetrise de leurs propres d\u00e9veloppements sans compter sur la sanction r\u00e9pressive, face n\u00e9gative des formes institutionnelles. Mais ce qu&#8217;il peut y avoir de positif dans la r\u00e9pression, c&#8217;est l&#8217;\u00e9laboration symbolique des normes p\u00e9nales. Sera-t-on capable de trouver des niveaux d&#8217;organisation politique adapt\u00e9e \u00e0 la mondialisation ? Le niveau \u00e9tatique est \u00e0 mon avis condamn\u00e9. Il est \u00e0 la fois trop grand et trop petit. Le niveau mondial est \u00e9galement trop vaste. Le regroupement de pays au niveau &#8221; grand-r\u00e9gional &#8220;, comme l&#8217;Europe, les pays d&#8217;Am\u00e9rique du Nord, les pays asiatiques se montre plus convaincant. Ces regroupements sont d&#8217;ailleurs en train de s&#8217;op\u00e9rer par l&#8217;\u00e9conomie. Mais sera-t-on capable de d\u00e9velopper aussi vite que sur le plan \u00e9conomique et financier des niveaux de r\u00e9gulation adapt\u00e9s ? Sera-t-on capable, par exemple, de cr\u00e9er autre chose qu&#8217;une Europe des financiers ? A terme, j&#8217;y crois au regard d&#8217;une certaine logique de l&#8217;histoire. Il faudrait cr\u00e9er un droit et des institutions europ\u00e9ennes efficaces. Au niveau p\u00e9nal, l&#8217;espace judiciaire europ\u00e9en me semble souhaitable. La coordination des actions des Etats me para\u00eet urgente dans la mesure o\u00f9 les mafias, tr\u00e8s pr\u00e9sentes en Europe, ont d\u00e9j\u00e0 vampiris\u00e9 l&#8217;argent de la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne. Elles risquent d&#8217;avoir des facilit\u00e9s, si l&#8217;on continue \u00e0 laisser faire, l&#8217;on pourrait bien voir l&#8217;av\u00e8nement prochain de &#8221; l&#8217;Europe des mafias &#8220;. N&#8217;oublions pas, c&#8217;est toujours sur la justice que s&#8217;est forg\u00e9e l&#8217;id\u00e9e de souverainet\u00e9 m\u00eame si, dans nos Etats modernes, la justice \u00e9tait devenue simplement un appendice de leur fonctionnement. La soci\u00e9t\u00e9 invente le crime et le d\u00e9truit au fur et \u00e0 mesure qu&#8217;elle l&#8217;invente. Nous sommes actuellement dans une p\u00e9riode de transition dont l&#8217;enjeu essentiel est de savoir si nous pourrons ou non reprendre la ma\u00eetrise de la criminalit\u00e9. Peut-\u00eatre reviendra-t-on \u00e0 l&#8217;inspiration des Lumi\u00e8res&#8230;<\/p>\n<p>* Jean de Maillard est \u00e9galement l&#8217;auteur des Beaux Jours du crime, avec Serge Garde (Plon, 1992); Crimes et lois (Dominos, Flammarion, 1994) qui a re\u00e7u un Grand Prix de l&#8217;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise; Automobilistes politiquement incorrects (Albin Michel 1996) avec Didier Gallot.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Jean De Maillard <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-978","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/978","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=978"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/978\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=978"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=978"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=978"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}