{"id":977,"date":"1998-05-01T00:00:00","date_gmt":"1998-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/ordre-islamique977\/"},"modified":"1998-05-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-04-30T22:00:00","slug":"ordre-islamique977","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=977","title":{"rendered":"Ordre islamique"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Pr\u00e8s de vingt ans apr\u00e8s la r\u00e9volution des mollahs, la soci\u00e9t\u00e9 iranienne bouge. L&#8217;Etat, en la personne de Mohammad Khatami, essaie de suivre. Le pouvoir islamique est mis au d\u00e9fi par la soci\u00e9t\u00e9. La r\u00e9publique islamique se r\u00e9forme lentement. Reportage. <\/p>\n<p>Sara et Tahmineh sont soeurs. Elles habitent des appartements voisins dans une tour du centre congestionn\u00e9 de T\u00e9h\u00e9ran. Chez elle, Sara ne porte pas le foulard. En revanche, sa soeur, m\u00eame en priv\u00e9, arbore l&#8217;uniforme islamique le plus strict. Tahmineh est une partisane r\u00e9solue du r\u00e9gime. Sara avoue ne pas comprendre sa soeur. Elle se souvient qu&#8217;au moment de la r\u00e9volution de 1979 elles \u00e9taient adolescentes: &#8220;Alors que j&#8217;avais des posters du Che, Tahmineh collait ceux de Khomeyni dans sa chambre.&#8221; Sara, qui ne s&#8217;est jamais &#8221; arrang\u00e9e de l&#8217;ordre islamique &#8220;, avait l&#8217;habitude de dire &#8221; Cela ne me convient pas, mais je ne partirais pas \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger. C&#8217;est \u00e0 eux (les mollahs) de partir !&#8221; Pourtant, Sara la la\u00efque s&#8217;est mise \u00e0 lire le journal Zanan (les Femmes), publi\u00e9 par des f\u00e9ministes islamiques qui luttent pour la reconnaissance des droits des femmes. Et, pour la premi\u00e8re fois, aux derni\u00e8res \u00e9lections pr\u00e9sidentielles, l&#8217;irr\u00e9ductible Iranienne a vot\u00e9. Au grand \u00e9tonnement et \u00e0 la grande indignation de son mari, elle a m\u00eame vers\u00e9 des larmes de joie \u00e0 l&#8217;annonce de la victoire de l&#8217;hodjatol&#8217;eslam (1) Mohammed Khatami ! &#8220;C&#8217;est vrai, c&#8217;est un mollah, mais c&#8217;est avant tout un patriote&#8221;, dit-elle.<\/p>\n<p> <strong> Un tr\u00e8s significatif glissement s\u00e9mantique vers le patriotisme  <\/strong><\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident Khatami a un credo, le &#8221; changement dans le cadre de la loi &#8220;, et il parle plus volontiers de l&#8217;Iran que de l&#8217;Islam. Ce glissement s\u00e9mantique vers le patriotisme est lourd de signification. Pour la premi\u00e8re fois, non seulement depuis l&#8217;av\u00e8nement de la R\u00e9publique islamique, mais depuis l&#8217;irruption de cette rupture historique qu&#8217;on appelle la &#8221; modernit\u00e9 &#8220;, une r\u00e9conciliation entre deux &#8221; Iran &#8221; semble possible. L&#8217;\u00e9poque du Chah a \u00e9t\u00e9 celle d&#8217;une occidentalisation \u00e0 b\u00e2tons rompus impos\u00e9e par le haut. La greffe n&#8217;a pas pris. Et les Iraniens ont pu \u00eatre mobilis\u00e9s contre le Chah, contre les Etats-Unis, contre toute une partie de la soci\u00e9t\u00e9 accus\u00e9e d&#8217;adh\u00e9rer aux valeurs honnies de l&#8217;Occident. La R\u00e9publique islamique, de son c\u00f4t\u00e9, a tent\u00e9 d&#8217;imposer, par la force, l&#8217;islamisation de la soci\u00e9t\u00e9. Elle se r\u00e9v\u00e8le aujourd&#8217;hui superficielle. En novembre, la population s&#8217;est d\u00e9vers\u00e9e dans les rues pour f\u00eater la qualification de l&#8217;\u00e9quipe iranienne de football pour la coupe du monde. Les jeunes, filles et gar\u00e7ons, ont dans\u00e9 la Macarena, fait hurler la musique occidentale prohib\u00e9e, sans qu&#8217;aucun Gardien de la r\u00e9volution n&#8217;intervienne. Le pr\u00e9sident Khatami, comme ses ministres r\u00e9formateurs, est un pur produit de la r\u00e9volution. Entre 1979 et 1982, les acteurs la\u00efcs et lib\u00e9raux du mouvement insurrectionnel ont \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9s, et les religieux se sont directement empar\u00e9s du pouvoir. L&#8217;Iran entamait ainsi une exp\u00e9rience historique sans pr\u00e9c\u00e9dant, puisqu&#8217;on ne conna\u00eet aucun autre exemple d&#8217;Etat dirig\u00e9 par des religieux. La R\u00e9publique islamique n&#8217;a donc jamais \u00e9t\u00e9, comme on l&#8217;a per\u00e7u en Occident, un retour \u00e0 un ordre ancien. Le principe du velayat-\u00e8 faghi, le &#8221; gouvernement des juristes th\u00e9ologiens &#8220;, est une invention personnelle de l&#8217;ayatollah Rouhollah Khomeyni, qui a pris corps dans la constitution de 1979. Cette constitution \u00e9tablit un recours d\u00e9mocratique au suffrage universel. Mais elle instaure en m\u00eame temps un contr\u00f4le rigoureux de la loi par les autorit\u00e9s religieuses, comme le guide de la R\u00e9volution, v\u00e9ritable chef de l&#8217;Etat en Iran, fonction o\u00f9 l&#8217;ayatollah Ali Khamene\u00ef a succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 l&#8217;ayatollah Khomeyni. La discordance entre les discours du pr\u00e9sident, qui pr\u00f4ne &#8221; le dialogue entre les civilisations &#8220;, et ceux du Guide, qui campe sur une position r\u00e9solument anti-occidentale, \u00e9clatent aujourd&#8217;hui au grand jour. Depuis les derni\u00e8res \u00e9lections, les luttes de factions entre conservateurs et mod\u00e9r\u00e9s, qui furent longtemps larv\u00e9s, se sont accentu\u00e9es. Mais surtout, au cours des derniers mois, l&#8217;opposition entre la l\u00e9gitimit\u00e9 religieuse et d\u00e9mocratique est devenue le sujet d&#8217;un d\u00e9bat national. Des \u00e9tudiants, puis l&#8217;ayatollah Hussein Ali Montazeri, et enfin des figures de l&#8217;opposition politique (Ibrahim Yazdi, repr\u00e9sentant d&#8217;un mouvement lib\u00e9ral, qui a \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9 une dizaine de jours en d\u00e9cembre) ont reproch\u00e9 aux conservateurs proches d&#8217;Ali Khamene\u00ef de s&#8217;opposer aux r\u00e9formes d&#8217;un pr\u00e9sident qui a pour lui la l\u00e9gitimit\u00e9 populaire. Les partisans du Guide en ont profit\u00e9 pour organiser des manifestations de rues. Puis, Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, l&#8217;ancien Pr\u00e9sident &#8221; mod\u00e9r\u00e9 &#8220;, qui dirige actuellement le conseil de discernement (2), a d\u00e9fendu le principe fondateur de la R\u00e9publique islamique. Une rumeur persistante dit que l&#8217;hodjatol&#8217;eslam Rafsandjani ambitionne de succ\u00e9der \u00e0 Ali Khamene\u00ef au poste de Guide, ce qui ne ferait que consolider cette institution de surveillance religieuse. Enfin, le pr\u00e9sident Khatami lui-m\u00eame s&#8217;est prononc\u00e9 en faveur du velayat-\u00e8 faghi.<\/p>\n<p> <strong> Le v\u00e9ritable enjeu: construire un Etat de droit <\/strong><\/p>\n<p>Les controverses ont n\u00e9anmoins r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la vigueur des d\u00e9bats et des divisions politiques en Iran. Depuis des ann\u00e9es, ces divisions se refl\u00e8tent dans la presse. Chaque camp a son quotidien: Salam soutient Khatami et les r\u00e9formateurs, Resalat soutient Ali Khamene\u00ef et les conservateurs. Dans cette br\u00e8che ouverte par la division du pouvoir, s&#8217;est engouffr\u00e9e une presse alternative, ind\u00e9pendante. Parfois m\u00eame, sans dire son nom, la\u00efque. Comme le trimestriel Goftegou, dirig\u00e9 par Morad Saghefy, qui, dans un fran\u00e7ais impeccable, explique que &#8221; les structures sont l\u00e0 pour que les changements prennent forme. Au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es, le pays s&#8217;est ind\u00e9niablement modernis\u00e9. Pour r\u00e9ussir, Khatami dispose de l&#8217;argent du p\u00e9trole, de la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&#8217;Etat, et, le plus important, d&#8217;un discours sur la l\u00e9galit\u00e9, que m\u00eame ses adversaires ont repris. Ce discours est nouveau venant du pouvoir. Il est pass\u00e9 des journaux, des intellectuels, \u00e0 l&#8217;Etat. Ce th\u00e8me de la l\u00e9galit\u00e9 r\u00e9v\u00e8le que le v\u00e9ritable enjeu, en Iran, est de construire un Etat de droit. Comment concilier cela avec l&#8217;apartheid id\u00e9ologique qui existe actuellement ? &#8221; Ce sont les intellectuels islamiques qui alimentent le d\u00e9bat avec le plus de vigueur, comme le philosophe Abdolkarim Soroush, qui critique le velayat-\u00e8 faghi. Alors qu&#8217;il a \u00e9t\u00e9 l&#8217;un des artisans de la &#8221; r\u00e9volution culturelle islamique &#8221; impos\u00e9e aux universit\u00e9s iraniennes au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, il affirme aujourd&#8217;hui qu&#8217;on ne peut fonder la loi sur des textes religieux dont l&#8217;interpr\u00e9tation est relative. Ses conf\u00e9rences sont interdites, mais il continue \u00e0 publier des articles, notamment dans la revue Kiyan. Le r\u00e9dacteur en chef de Kiyan, Machallah Chamsolvaezin, autre &#8221; r\u00e9volutionnaire de la premi\u00e8re heure &#8220;, \u00e9voque sa participation \u00e0 l&#8217;Union des intellectuels islamiques, qui a d\u00e9pos\u00e9 une demande aupr\u00e8s du minist\u00e8re de l&#8217;Int\u00e9rieur pour se constituer en parti politique: &#8220;Le pays a montr\u00e9 qu&#8217;il \u00e9tait m\u00fbr pour la cr\u00e9ation de partis politiques. Surtout si l&#8217;Etat est pour !&#8221; Il fait allusion aux prises de position de Mohammad Khatami, puis de Hachemi Rafsandjani pour la l\u00e9galisation des partis. Puis, le r\u00e9dacteur en chef de Kiyan affirme, sans l&#8217;ombre d&#8217;une h\u00e9sitation, que &#8221; l&#8217;id\u00e9ologie islamique a fait son temps &#8221; et que &#8221; la religion devrait devenir une affaire priv\u00e9e &#8220;. L&#8217;\u00e9conomie est \u00e9trangement absente de ces d\u00e9bats. Pourtant, les chauffeurs de taxi de T\u00e9h\u00e9ran posent toujours aux \u00e9trangers la m\u00eame question, r\u00e9v\u00e9lant leurs inqui\u00e9tudes quotidiennes: &#8221; L\u00e0-bas aussi, il y a beaucoup d&#8217;inflation ? &#8221; Et si quelqu&#8217;un leur dit qu&#8217;il y a du ch\u00f4mage en Europe, il est imm\u00e9diatement accus\u00e9 de faire de la propagande pour le Hezbollah: &#8221; Ici, les gens font n&#8217;importe quel petit boulot pour vivre, mais, en r\u00e9alit\u00e9, c&#8217;est du ch\u00f4mage.&#8221;<\/p>\n<p> <strong> Un islamisme au pouvoir qui a perdu de sa force contestataire <\/strong><\/p>\n<p>On peut se demander si l&#8217;Iran ne risque pas de suivre le mod\u00e8le latino-am\u00e9ricain, o\u00f9 des dictatures militaires ont pass\u00e9 la main, parfois sans l\u00e2cher prise compl\u00e8tement, et toujours en ouvrant la voie \u00e0 un lib\u00e9ralisme \u00e9conomique qui exclut une partie de la population. Mais les &#8221; mod\u00e8les &#8221; sont difficilement extrapolables. Voyant le r\u00e9formisme iranien se faire jour, peut-on conclure \u00e0 un reflux de l&#8217;id\u00e9ologie islamiste ? C&#8217;est supposer que toutes les id\u00e9ologies sont p\u00e9rissables et perdent de leur vigueur apr\u00e8s 20 ans.<\/p>\n<p>L&#8217;Iran n&#8217;est pas le principal moteur des mouvements islamistes \u00e0 l&#8217;exp\u00e9rieur du pays. A leur grand regret, les Iraniens n&#8217;ont pas r\u00e9ussi \u00e0 sortir du carcan chi&#8217;ite (3), et les sunnites sont rest\u00e9s r\u00e9fractaires \u00e0 leur influence. Surtout, il est difficile de g\u00e9n\u00e9raliser le cas iranien, car il s&#8217;agit du seul pays o\u00f9 l&#8217;islamisme est venu au pouvoir. Automatiquement, il y a perdu de sa force contestataire. Comme le rappelle Morad Saghefy: &#8220;L&#8217;islamisme est en crise. Mais, encore aujourd&#8217;hui, il a sa base populaire presque naturellement, avec une panoplie de mythologies, de messianisme, de martyrologie, que le marxisme, par exemple, n&#8217;avait pas.&#8221; .<\/p>\n<p>* Conseiller sp\u00e9cial du Directeur g\u00e9n\u00e9ral de l&#8217;Unesco apr\u00e8s en avoir \u00e9t\u00e9 sous-directeur g\u00e9n\u00e9ral, auteur de nombreuses publications de recherche et de vulgarisation en microbiologie, algologie et agrobiologie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Pr\u00e8s de vingt ans apr\u00e8s la r\u00e9volution des mollahs, la soci\u00e9t\u00e9 iranienne bouge. L&#8217;Etat, en la personne de Mohammad Khatami, essaie de suivre. Le pouvoir islamique est mis au d\u00e9fi par la soci\u00e9t\u00e9. La r\u00e9publique islamique se r\u00e9forme lentement. 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