{"id":9744,"date":"2016-06-16T14:56:14","date_gmt":"2016-06-16T12:56:14","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-la-solitude-neoliberale-2-4-traits-subjectifs\/"},"modified":"2023-06-23T23:22:35","modified_gmt":"2023-06-23T21:22:35","slug":"article-la-solitude-neoliberale-2-4-traits-subjectifs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9744","title":{"rendered":"La solitude n\u00e9olib\u00e9rale [2\/4] : traits subjectifs"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Si le n\u00e9olib\u00e9ralisme est <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/lesions-politiques-par-clement-senechal\/article\/la-solitude-neoliberale-1-4-ressorts-politiques\">un projet historique<\/a> politiquement d\u00e9termin\u00e9, ses moyens et ses effets se laissent entrevoir dans les traits subjectifs qu\u2019il d\u00e9veloppe chez l\u2019\u00eatre humain. <em>\u00ab L\u2019\u00e9conomie est le moyen. L\u2019objectif est de changer les \u00e2mes \u00bb<\/em>, avoua un jour Margaret Thatcher. <\/p>\n<p><strong>Lire aussi : [La solitude n\u00e9olib\u00e9rale <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/lesions-politiques-par-clement-senechal\/article\/la-solitude-neoliberale-1-4-ressorts-politiques\">1\/4] : ressorts politiques<\/a><\/strong><\/p>\n<h2>La d\u00e9pression : nouveau mal du si\u00e8cle<\/h2>\n<p>D\u2019un certain point de vue, Thatcher a raison : les rapports sociaux d\u00e9finis par le n\u00e9olib\u00e9ralisme fa\u00e7onnent l\u2019\u00e2me humaine, induisent la naissance d\u2019une nouvelle \u00e9conomie psychique dont tous les sp\u00e9cialistes s\u2019accordent \u00e0 dire qu\u2019elle se distingue par un sentiment in\u00e9dit de solitude.<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s l\u2019OMS, la d\u00e9pression serait la quatri\u00e8me cause mondiale de handicap, et la deuxi\u00e8me dans les pays industrialis\u00e9s aujourd\u2019hui soumis aux gouvernementalit\u00e9s n\u00e9olib\u00e9rales. En 2020, elle pourrait devenir, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire, la premi\u00e8re cause de maladie chez la femme et la deuxi\u00e8me chez l\u2019homme. Un constat partag\u00e9 pour les psychiatres et les psychologues cliniciens, notamment ceux qui exercent dans des \u00e9tablissements publics et qui accueillent chaque jour, au plus pr\u00e8s de la vie, des gens en souffrance morale grave, des gens proches de s\u2019en aller.<\/p>\n<h2>Triple destitution historique du sujet narcissique<\/h2>\n<p>Au cours de l\u2019histoire, l\u2019\u00e2me humaine a connu bien des bouleversements : l\u2019histoire du sujet est celle d\u2019une suite de destitutions successives. Le sol mythique capable d\u2019assurer \u00e0 la vie humaine des assises symboliques et affectives \u00e0 la fois stables et f\u00e9condes s\u2019est ainsi peu \u00e0 peu d\u00e9rob\u00e9 sous ses pieds, le laissant ballant dans un n\u00e9ant qui ne cesse de progresser.<\/p>\n<p>D\u2019abord vint la destitution copernicienne : il a fallut se r\u00e9signer au fait que la terre n\u2019\u00e9tait pas au centre de l\u2019univers et que l\u2019homme n\u2019en \u00e9tait pas le c\u0153ur. Vient ensuite la destitution darwinienne : il a fallut accepter ne plus \u00eatre la cr\u00e9ature essentiellement diff\u00e9rente et sup\u00e9rieure des \u00e9vangiles, mais simplement une forme \u00e9volu\u00e9e du r\u00e8gne animal, une contingence de la nature, un arrangement plus ou moins fortuit n\u00e9 de l\u2019insondable fr\u00e9missement des particules[[Destitutions humiliantes qui, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, signent la mort de Dieu. Dans <em>Les Fr\u00e8res Karamazov<\/em>, Dostoievski en tire les cons\u00e9quences : <em>\u00ab Si Dieu n\u2019existe pas, alors tout est permis \u00bb<\/em>. Foin de la morale. Le ciel est vide, l\u2019homme est orphelin. Or, avec la religion, la mort prenait ainsi place dans la vie non comme une finitude radicale, mais comme la promesse d\u2019un devenir ult\u00e9rieur. Elle plane d\u00e9sormais sur chaque moment pr\u00e9sent, rappelant sans cesse \u00e0 l\u2019homme sa pr\u00e9carit\u00e9 ontologique et sa solitude cosmique.]]. <\/p>\n<p>Enfin, comme si cela ne suffisait pas, l\u2019\u00eatre humain d\u00fb subir la destitution freudienne : non, l\u2019individu n\u2019est pas volont\u00e9 rationnelle, mais jouet pervers et magnifique d\u2019un inconscient d\u2019o\u00f9 s\u2019exhalent diverses pulsions. Voici donc que l\u2019homme n\u2019est plus ma\u00eetre en sa demeure : ses fantasmes, des plus beaux aux plus vils, ne cessent de faire effraction dans sa psych\u00e9 et d\u2019emplir sa vie de turbulences sentimentales, dans un jeu de miroirs entre le r\u00e9el et l\u2019imaginaire[[On pourrait aussi ajouter la destitution Bohrienne, destitution scientifique li\u00e9e \u00e0 l\u2019ouverture du champ de la physique quantique par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Niels_Bohr\">Niels Bohr<\/a>. D\u2019un mot : en d\u00e9montrant que l\u2019observation m\u00eame influen\u00e7ait la chose observ\u00e9e et modifiait son comportement, la m\u00e9canique quantique nous a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que l\u2019humanit\u00e9 n\u2019aurait sans doute jamais un acc\u00e8s transparent \u00e0 l&#8217;ordonnancement universelle de l\u2019\u00eatre et qu\u2019elle serait condamn\u00e9e \u00e0 ne s\u2019observer finalement qu\u2019elle-m\u00eame, interdite de connaissance ultime \u2013 ou la destitution de la raison scientifique par elle-m\u00eame. Bohr n\u2019a d\u2019ailleurs fait que confirmer les intuitions kantiennes formul\u00e9es dans la <em>Critique de la raison pure<\/em>, o\u00f9 le philosophe affirme que l\u2019\u00eatre humain a bien plut\u00f4t acc\u00e8s aux structures perceptives de son raisonnement qu\u2019\u00e0 l\u2019objet vis\u00e9. Kant r\u00e9duit de fait \u00e0 peu de choses les possibilit\u00e9s de la raison : si nous pouvons conna\u00eetre les ph\u00e9nom\u00e8nes, nous ne connaissons jamais les choses en soi.]].<\/p>\n<h2>Chutes politiques<\/h2>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 politique, le refuge du sujet dans l\u2019id\u00e9e d\u2019un progr\u00e8s historique a \u00e9galement subi une triple entorse. D\u2019abord, les guerres \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition entre puissances voisines ont lev\u00e9 un sentiment d\u2019absurdit\u00e9 naus\u00e9euse et d\u00e9truit, en m\u00eame temps qu\u2019elles pensaient l\u2019exalter, le mythe patriotique. L&#8217;holocauste puis les d\u00e9rives du stalinisme ont ensuite r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la banalit\u00e9 du mal log\u00e9 dans les projets politiques les plus d\u00e9termin\u00e9s. Derri\u00e8re chaque utopie une dystopie concr\u00e8te, nous dit le 20e si\u00e8cle. Nos lendemains se taisent.<\/p>\n<p>R\u00e9sultat historique : l\u2019humanit\u00e9 se tient d\u00e9sormais coite dans le vaste d\u00e9sert de la fin de l\u2019Histoire, d\u00e9compos\u00e9e par une gouvernance qui n\u2019a plus d\u2019autre projet que de s\u2019adapter au march\u00e9 en s\u2019\u00e9tiolant lentement en tant que pouvoir d\u2019une part, en d\u00e9sarmant le conflit d\u00e9mocratique dans une consensualit\u00e9 \u00e9molliente et trompeuse d\u2019autre part. Nous assistons impuissants au transfert de ce qui restait de pouvoir politique en ce monde au capital et \u00e0 ses processus. \u00c0 mesure que notre facult\u00e9 d\u2019action s\u2019est \u00e9gar\u00e9e dans les plis d\u2019un pouvoir spectral, sourd, prompt \u00e0 annuler toutes les m\u00e9diations d\u00e9mocratiques contenues dans l\u2019\u00c9tat de droit pour mieux demeurer stationnaire, nous nous sommes \u00e9loign\u00e9s de l\u2019Histoire.<\/p>\n<h2>La disparition du tiers-exclu<\/h2>\n<p>Or, en passant de la constitution du politique \u00e0 l\u2019\u00e9conomie du march\u00e9, nous sommes entr\u00e9s dans un monde de relations duelles dans lequel fait d\u00e9faut ce que les psychanalystes nomment le \u201ctiers-exclu\u201c, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019instance de m\u00e9diation symbolique charg\u00e9e de produire du sens, d\u2019op\u00e9rer la jonction transitoire entre le particulier de l\u2019individu et l\u2019universel du monde dans lequel il doit vivre. <\/p>\n<p>Le probl\u00e8me de la disparition du tiers-exclu, de ce grand autre social, c\u2019est qu\u2019elle nous prive d\u2019un lieu d\u2019adresse, d\u2019un tribunal o\u00f9 porter nos plaintes, d\u2019une ar\u00e8ne o\u00f9 fourbir nos r\u00e9voltes, d\u2019une r\u00e9f\u00e9rence o\u00f9 proposer nos jugements, nos critiques, aussi bien que nos r\u00e9ussites ou que nos engagements[[La solitude, qu\u2019elle soit ressentie ou v\u00e9cue, peut ainsi \u00eatre d\u00e9crite de mani\u00e8re prosa\u00efque en termes de &#8220;d\u00e9ficit de protection&#8221; ou de &#8220;d\u00e9ni de recon\u00adnaissance&#8221;.]]. Priv\u00e9s des derni\u00e8res figures de l\u2019absolu, nous avons perdu les coordonn\u00e9es des ant\u00e9riorit\u00e9s et ext\u00e9riorit\u00e9s symboliques qui donnaient forme au temps et nous permettaient de situer nos vies dans ce monde sans direction transcendante.<\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 de march\u00e9 se donne ainsi comme une multitude vaine principalement ponctu\u00e9e d\u2019affrontements mat\u00e9riels. Sans lieu d\u2019adresse ni d\u2019arbitrage, nos actes et nos pens\u00e9es, toutes nos tentatives pour justifier nos conduites ont perdu leurs fondations, leur garantie. Face \u00e0 cette b\u00e9ance, deux r\u00e9ponses contemporaines se forment sous nos yeux : l\u2019ordre policier (la violence pure euph\u00e9mis\u00e9e par l\u2019\u00c9tat) et le retour du religieux, sous des formes parfois violentes. <\/p>\n<h2>Les travers du r\u00e9seau<\/h2>\n<p>Dispositif de mise en connexion instantan\u00e9e d\u2019une offre et d\u2019une demande guid\u00e9es par une maximisation des gains, la soci\u00e9t\u00e9 de march\u00e9 est par nature r\u00e9ticulaire. Or, l\u2019effet pratique du r\u00e9seau est pr\u00e9cis\u00e9ment de faire dispara\u00eetre la r\u00e9f\u00e9rence au Tiers tel qu\u2019il existait dans les grands ensembles symboliques. Au sein du r\u00e9seau, tout est nivel\u00e9 sur le plan des interactions dans lesquelles n\u2019interviennent plus aucune m\u00e9diation extrins\u00e8que aux deux bouts de la relation.<\/p>\n<p>Dans l\u2019ordre n\u00e9olib\u00e9ral, les relations sociales caract\u00e9ris\u00e9es par des \u00e9changes marchandis\u00e9s ne sont plus institu\u00e9es par un ensemble symbolique ayant recueilli ce que chacun a abandonn\u00e9 comme jouissance pour la mettre au compte du collectif, mais simplement comme mises en rapports d\u2019objets sous les auspices de la valeur d\u2019\u00e9change.<\/p>\n<p>Fin de la transcendance, r\u00e8gne de l\u2019immanence. Plus personne ne rend de compte \u00e0 un tiers (dans l\u2019ordre politique, c\u2019est l\u2019imp\u00f4t, que les multinationales du r\u00e9seau ne payent plus, qui mat\u00e9rialise cette r\u00e9f\u00e9rence \/ d\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un tiers). La proc\u00e9dure prend alors le pas sur la Loi[[C\u2019est d\u2019ailleurs exactement <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/clement-senechal-le-projet-de-loi\">l\u2019esprit de la Loi El Khomri<\/a>, qui entend inverser la hi\u00e9rarchie des normes (ou l\u2019ordre public social) pour \u00e0 la loi partag\u00e9e (universelle) substituer l\u2019accord d\u2019entreprise (particulier).]]. Et le champ social se d\u00e9politise cependant que les conflits s\u2019attisent.<\/p>\n<h2>Chutes subjectives (de la n\u00e9vrose aux \u00e9tats-limites) <\/h2>\n<p>Les cliniciens distinguent deux types de structures psychiques : les n\u00e9vroses et les psychoses, r\u00e9pandues \u00e0 des degr\u00e9s divers chez l\u2019ensemble des \u00eatres humains. Au moment o\u00f9 se constitue le savoir psychiatrique, ce sont les troubles n\u00e9vrotiques qui dominent. Les n\u00e9vroses co\u00efncident en quelque sorte avec les limbes de l\u2019exp\u00e9rience humaine et se distribuent autour de la limite incarn\u00e9e par l\u2019Autre (gisement de valeurs transcendantales), autour desquelles se forme un n\u0153ud ind\u00e9m\u00ealable de conflits, de rivalit\u00e9s et de s\u00e9ductions. <\/p>\n<p>Jusqu\u2019o\u00f9 puis-je aller ? Puis-je transgresser les interdits ? Telles sont les questions pos\u00e9es par l\u2019autorit\u00e9 du Surmoi o\u00f9 se dessinent des suj\u00e9tions assenties : des adh\u00e9sions durables. Grav\u00e9e dans des symboles, des institutions et des figures, la limite surmo\u00efque trouve sa r\u00e9plique interne dans la psych\u00e9 de l\u2019individu sous forme d\u2019une culpabilit\u00e9 (par rapport \u00e0 un id\u00e9al du moi). C\u2019est ce sentiment de culpabilit\u00e9 qui op\u00e8re un tri protecteur, normatif, capable de garantir la vie en soci\u00e9t\u00e9. <\/p>\n<p>Mais dans les ann\u00e9es 1960-1970, \u00e0 mesure que les grands corps institutionnels, charg\u00e9s de signifiants et de rayonnement symbolique, ont commenc\u00e9 de se d\u00e9faire, une nouvelle \u00e9conomie psychique fait son apparition : celle des \u00e9tats-limites. L&#8217;incompl\u00e9tude du n\u00e9vros\u00e9 se mue en sentiment de vide. La culpabilit\u00e9 face aux interdits c\u00e8de \u00e0 la honte de n&#8217;\u00eatre qu\u2019un l\u00e9ger amas de soi-m\u00eame. La d\u00e9pression et l&#8217;angoisse priment alors, lourds tributs d&#8217;un individu sans cesse enjoint \u00e0 \u201cse r\u00e9aliser\u201d toujours plus, quitte \u00e0 s&#8217;affranchir des autres et de lui-m\u00eame. Les pathologies du conflit (les n\u00e9vroses freudiennes) sont remplac\u00e9es par des pathologies du lien. Une mutation anthropologique a lieu, avec son cort\u00e8ge de souffrances  \u2013 en l\u2019occurrence li\u00e9es \u00e0 la perte d\u2019humanit\u00e9 en l\u2019homme.<\/p>\n<h2>La perte de l\u2019autre<\/h2>\n<p>D\u2019abord, le r\u00e9el admis devient de plus en plus fugace, concurrentiel, tiss\u00e9 d\u2019appartenances r\u00e9versibles \u2013 d\u2019un mot : sournois. Le n\u00e9olib\u00e9ralisme (qui n\u2019est rien d\u2019autre que la g\u00e9n\u00e9ralisation du capitalisme \u00e0 tous les aspects de l\u2019existence) a fait de la loi de la jungle un mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9, certains vices priv\u00e9s promus vertus publiques[[C\u2019est la fameuse <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/La_Fable_des_abeilles\">fable de Mandeville<\/a> sur les abeilles publi\u00e9e en 1714, qui sert de substrat th\u00e9orique et culturel aussi bien aux n\u00e9oconservateurs fran\u00e7ais qu\u2019aux promoteurs californiens des Internets.]]. Par cons\u00e9quent, nous nous sentons de plus en plus seuls face \u00e0 autrui, de plus en plus vuln\u00e9rables, comme d\u00e9sempar\u00e9s <em>\u00ab devant une tyrannie sans tyran \u00bb<\/em> [[Hannah Arendt, <em>Du mensonge \u00e0 la violence<\/em>, Paris, Calmann-L\u00e9vy, 1972, p. 181.]], pour reprendre le mot d\u2019Hannah Arendt. \u00c0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 succ\u00e8de l\u2019adversit\u00e9. \u00c0 la confiance, l\u2019inqui\u00e9tude.<\/p>\n<p>Le n\u00e9olib\u00e9ralisme implique une nouvelle \u00e9conomie de la culpabilit\u00e9 qui stipule que le sujet ne doit jamais se sentir &#8220;castr\u00e9&#8221; : l\u2019autre n\u2019est plus une finalit\u00e9 significative, mais un obstacle ou un moyen, dans tous les cas une entit\u00e9 d\u00e9grad\u00e9e au rang d\u2019objet, tributaire de consid\u00e9rations purement instrumentales. Le discours n\u00e9olib\u00e9ral est ainsi moins une glorification de l&#8217;individualisme qu\u2019une promotion de l\u2019\u00e9go\u00efsme[[Car si l\u2019individualisme impose de sortir des exigences du petit moi veule et capricieux \u2013 <em>\u00ab cet infirme errant, d\u00e9duit d\u2019imb\u00e9cillit\u00e9s, d\u2019abdications, de renonciations et d\u2019obtuses rencontres \u00bb<\/em> que stigmatisait d\u00e9j\u00e0\u0300, apr\u00e8s Pascal, Antonin Artaud, l\u2019\u00e9go\u00efsme se borne quant \u00e0 lui dans une d\u00e9fense absolue de ce petit moi atrophi\u00e9.\t]]. Dans cette nouvelle \u00e9conomie psychique, le sujet n\u2019est responsable que de son propre destin ; il doit donc se d\u00e9partir du sentiment de culpabilit\u00e9 qui l\u2019englue dans la consid\u00e9ration d\u2019autrui \u2013 derni\u00e8re entrave de l\u2019<em>homo \u0153conomicus<\/em>. <\/p>\n<p>Divorce irr\u00e9m\u00e9diable avec l\u2019autre. Instauration d\u2019une s\u00e9paration qui, le temps passant, se mue en incapacit\u00e9 chronique et bient\u00f4t d\u00e9finitive \u00e0 aimer, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 ressentir un alignement parfait, accompli, avec soi-m\u00eame. Incapable de satisfaire l\u2019autre et de trouver dans l\u2019autre l\u2019objet ad\u00e9quat \u00e0 sa jouissance, le sujet n\u00e9olib\u00e9ral se d\u00e9tourne alors du fait amoureux et sombre dans une vie sans lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>De cette d\u00e9liaison proc\u00e8de un sujet sans gravit\u00e9, \u00e9vapor\u00e9 dans un grand vide existentiel, tant\u00f4t m\u00e9lancolique et d\u00e9laiss\u00e9, tant\u00f4t pris dans l\u2019illusion d\u2019une toute-puissance qui ne s\u2019actualise pourtant jamais \u2013 ou alors pour le pire, bri\u00e8vement. Moins ou plus que soi. Un sujet en prise avec une vacuit\u00e9 interne maladivement combl\u00e9e par des addictions diverses et impatientes, des rencontres inabouties au-del\u00e0 du passage \u00e0 l\u2019acte imm\u00e9diat, la multiplication des liens faibles qui n\u2019\u00e9puisent jamais l\u2019humanit\u00e9 d\u2019une relation[[<em>\u00ab Est-ce que tu es pr\u00e9par\u00e9 ? Que fais-tu contre le foisonnement ? \u00bb<\/em> \u00e9crit Michaux dans <em>Poteaux d\u2019angle<\/em>.]], mais reproduisent convulsivement l\u2019inassouvissement de serments informulables, par l\u2019accumulation de signes et d\u2019objets inutiles qui apparaissent bien incapables d\u2019\u00e9galer la pl\u00e9nitude de relations sociales authentiques. <\/p>\n<h2>Leurres de la marchandise<\/h2>\n<p>\u00c0 l\u2019autre perdu, le discours n\u00e9olib\u00e9ral substitue la marchandise. La promesse marchande adonne sur des styles de vie qui nous fourniront le personnage en qu\u00eate duquel nous sommes, ou bien les objets qui am\u00e9nageront une vie confortable, ponctu\u00e9e des aventures (sport, voyages etc.) qui nous font vibrer. <\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 de consommation, peupl\u00e9e d\u2019individus repli\u00e9s sur eux-m\u00eames (au sens o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 contraints de battre en retraite sur leurs propres bases), enjoint chacun \u00e0 devenir un h\u00e9ros, alors que cette proposition est contradictoire dans ses termes m\u00eames. Elle nous assigne ainsi des d\u00e9sirs inatteignables (car il n\u2019y a pas de h\u00e9ros ordinaires, de m\u00eame que, n\u2019en d\u00e9plaise au banquier Macron, il ne peut y avoir 7,4 milliards de milliardaires). L\u2019individu \u00e9go\u00efste confront\u00e9 au culte de la performance \u2013 \u00ab Deviens-toi m\u00eame, deviens qui tu es \u00bb [[La solitude a bien entendu son industrie : celle du &#8220;d\u00e9veloppement personnel&#8221;, sorte de tour de passe-passe du mod\u00e8le n\u00e9olib\u00e9ral, qui parvient m\u00eame, dans une sorte d\u2019ultime parousie, \u00e0 marchandiser ses propres travers.]] &#8211; nourrit ainsi des ambitions d\u00e9mesur\u00e9es qu\u2019\u00e9videmment il ne pourra jamais r\u00e9aliser. <\/p>\n<p>Le probl\u00e8me est que cet \u00e9chec ne sera plus absorb\u00e9 par un &#8220;tiers-exclu&#8221; disparu, mais par l\u2019individu lui-m\u00eame : la plainte subjective se reporte sur le sujet lui-m\u00eame. Le poids de la &#8220;culpabilit\u00e9&#8221; redouble [[Pour une description litt\u00e9raire de la culpabilit\u00e9 contemporaine, on lira le beau roman de Jonathan Franzen : <em>Purity<\/em> (2016).]]. Sur le plan psychique, le n\u00e9olib\u00e9ralisme se donne ainsi comme une extr\u00eame individualisation du fardeau de l\u2019incompl\u00e9tude et du d\u00e9ficit. L\u2019inad\u00e9quation que le monde oppose au projet de jouissance du sujet a perdu son tribunal, condamn\u00e9 sans proc\u00e8s ni recours \u00e0 errer en lui-m\u00eame.<\/p>\n<h2>L\u2019erreur de l\u2019\u00e9conomiste n\u00e9olib\u00e9ral<\/h2>\n<p>Elle consiste \u00e0 croire que les humains sont d\u00e9j\u00e0 humains avant qu\u2019ils ne vivent en soci\u00e9t\u00e9\u0301 \u2013 <em>\u00ab comme s\u2019il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9\u0301 n\u00e9cessaire de les soutenir dans leur existence psychique avant qu\u2019ils n\u2019entrent dans les \u00e9changes marchands \u00bb<\/em> [[Cf. Dany-Robert Dufour, <em>Dix lignes d\u2019effondrement du sujet moderne<\/em>, in. Cliniques m\u00e9diterran\u00e9ennes, 2007.]]. Comme si l\u2019homme unidimensionnel \u00e9tait jouable. <\/p>\n<p>Ainsi, \u00e0 rebours des faux-semblants n\u00e9olib\u00e9raux, pour lutter contre cette solitude abrasive qui nous \u00e9teint, nous devons nous souvenir que l\u2019\u00eatre humain est fondamentalement une structure d\u2019appel, un \u00eatre en attente de l\u2019Autre et de sa r\u00e9ponse. <\/p>\n<p><em>Pour suivre Cl\u00e9ment S\u00e9n\u00e9chal sur Twitter : <a href=\"https:\/\/twitter.com\/clemsenechal?lang=fr\">@clemsenechal<\/a><\/em><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9744 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/solitude-2-19d.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/solitude-2-19d-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"solitude-2.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si le n\u00e9olib\u00e9ralisme est <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/lesions-politiques-par-clement-senechal\/article\/la-solitude-neoliberale-1-4-ressorts-politiques\">un projet historique<\/a> politiquement d\u00e9termin\u00e9, ses moyens et ses effets se laissent entrevoir dans les traits subjectifs qu\u2019il d\u00e9veloppe chez l\u2019\u00eatre humain. <em>\u00ab L\u2019\u00e9conomie est le moyen. 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