{"id":9715,"date":"2016-06-02T15:14:46","date_gmt":"2016-06-02T13:14:46","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-la-solitude-neoliberale-1-4-ressorts-politiques\/"},"modified":"2016-06-02T15:14:46","modified_gmt":"2016-06-02T13:14:46","slug":"article-la-solitude-neoliberale-1-4-ressorts-politiques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9715","title":{"rendered":"La solitude n\u00e9olib\u00e9rale [1\/4] : ressorts politiques"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">L\u2019id\u00e9ologie qui nous gouverne se dissimule \u00e0 nos propres yeux, ce qui rend indispensable son d\u00e9voilement. Premi\u00e8re \u00e9tape de cette d\u00e9marche : montrer le n\u00e9olib\u00e9ralisme comme la construction historique d\u2019un projet de soci\u00e9t\u00e9. <\/p>\n<p>Il existe une c\u00e9cit\u00e9 redoutable dans le d\u00e9bat public fran\u00e7ais : l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 nommer l\u2019id\u00e9ologie qui nous gouverne, qui pr\u00e9side \u00e0 l\u2019ensemble des r\u00e9formes \u00e9conomiques d\u00e9sormais men\u00e9es en marge des proc\u00e9dures d\u00e9mocratiques \u00e9l\u00e9mentaires et qui domine nos vies. Une c\u00e9cit\u00e9 qui participe \u00e0 la d\u00e9sorientation g\u00e9n\u00e9rale, \u00e9loignant les gens de la politique. Une c\u00e9cit\u00e9 qui est tout \u00e0 la fois cons\u00e9quence de cette id\u00e9ologie dominante et sympt\u00f4me de sa puissance. Un peu comme si, au XXe si\u00e8cle, les habitants du bloc de l\u2019Est n\u2019avaient jamais entendu parler du communisme.<\/p>\n<p>La France baigne dans cet aveuglement tragique. J\u2019en veux pour preuve l\u2019ent\u00eatement tranquille avec lequel commentateurs et politiciens continuent d\u2019utiliser le terme spectral de social-d\u00e9mocratie \u00e0 propos d\u2019une rationalit\u00e9 politique fond\u00e9e sur le recul des droits sociaux et l\u2019\u00e9tr\u00e9cissement constant des proc\u00e9dures d\u00e9mocratiques. L\u2019id\u00e9ologie qui nous gouverne derri\u00e8re son voile d\u2019ineffable est pourtant tr\u00e8s bien constitu\u00e9e d\u2019un point de vue doctrinal : il s\u2019agit du <em>n\u00e9olib\u00e9ralisme<\/em>.<\/p>\n<p>\u00c9trangement, dans les critiques progressistes, un point pourtant fondamental est rarement creus\u00e9 : loin d\u2019\u00eatre un projet de vivre ensemble, le n\u00e9olib\u00e9ralisme est une proph\u00e9tie du vivre seul. En effet, au-del\u00e0 des crises \u00e9conomiques, \u00e9cologiques et d\u00e9mocratiques qu\u2019il nourrit, il dispense en dernier ressort de la solitude. De l\u2019isolement social qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019esseulement. C\u2019est cela dont je voudrais parler dans cette s\u00e9rie d\u2019articles consacr\u00e9s \u00e0 la solitude n\u00e9olib\u00e9rale : celui-ci sur la construction historique d\u2019un projet de soci\u00e9t\u00e9, un second sur les traits subjectifs qui en r\u00e9sultent chez l\u2019\u00eatre humain, un troisi\u00e8me sur la dislocation du temps \u00e0 laquelle il concourt et un dernier sur les antidotes possibles.<\/p>\n<h2>Un projet historique : renverser l\u2019\u00c9tat-providence<\/h2>\n<p>La version n\u00e9olib\u00e9rale du monde, loin d\u2019\u00eatre naturelle, est une v\u00e9ritable construction historique. Tout commence en 1938, \u00e0 Paris. Le terme \u00ab n\u00e9olib\u00e9ral \u00bb appara\u00eet dans un colloque o\u00f9 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Friedrich_Hayek\">Friedrich Hayek<\/a> et <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ludwig_von_Mises\">Ludwig Von Mises<\/a> viennent discuter des m\u00e9faits de l\u2019\u00c9tat-providence que Roosevelt d\u00e9veloppe aux \u00c9tats-Unis avec son <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/New_Deal\">New Deal<\/a> interventionniste : ils y voient une forme de collectivisme qui porte en lui les germes du nazisme et du communisme, deux totalitarismes du m\u00eame augure, r\u00e9sultant du m\u00eame <em>\u00ab cauchemar bureaucratique \u00bb<\/em> \u2013 ce qui ne manque pas de sel \u00e0 notre \u00e9poque du n\u00e9o-management o\u00f9 le regard bureaucratique immerge chacune des composantes du temps et de l\u2019individu n\u00e9olib\u00e9ral. <\/p>\n<p>Hayek et Von Mises ont un projet th\u00e9orique : saper les bases du compromis keyn\u00e9sien de fait qui succ\u00e8de au laisser-faire laisser-passer sanctionn\u00e9 par la Premi\u00e8re Guerre mondiale et qui domine dans les ann\u00e9es 1950 les universit\u00e9s am\u00e9ricaines et europ\u00e9ennes \u2013 \u00e0 savoir un compromis ax\u00e9 sur un \u00e9quilibre entre travail et capital constamment restaur\u00e9 par des politiques de relance. En effet, apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, l\u2019inspiration du <em>New Deal<\/em> dicte la reconstruction des pays occidentaux, qui s\u2019engagent dans des \u00e9conomies planifi\u00e9es et des m\u00e9canismes de solidarit\u00e9 sociale \u00e0 grande \u00e9chelle, et obligent les classes dominantes \u00e0 des concessions.<\/p>\n<h2>Les appareils id\u00e9ologiques du march\u00e9<\/h2>\n<p>Pour monter la riposte, les n\u00e9olib\u00e9raux se r\u00e9unissent en 1947 en Suisse \u00e0 l\u2019initiative d\u2019Hayek (qui vient de publier un best-seller : <em>La Route de la servitude<\/em>) et cr\u00e9ent la Soci\u00e9t\u00e9 du Mont-P\u00e8lerin. Support\u00e9e financi\u00e8rement par plusieurs millionnaires, son mandat est clair : d\u00e9velopper une contre-expertise politiquement exploitable pour renverser l\u2019h\u00e9g\u00e9monie culturelle keyn\u00e9sienne.<\/p>\n<p>Dans la foul\u00e9e na\u00eet un nouveau dispositif de conqu\u00eate du pouvoir : les <em>think tanks<\/em>. L\u2019American Enterprise Institute, la Heritage Foundation, le Cato Institute, l\u2019Institute of Economic Affairs, le Centre for Policy Studies et le Adam Smith Institute \u2013 en France, on pourrait citer l\u2019Institut Montaigne, voire la Fondation pour l\u2019innovation politique, qui arrivent un peu plus tard, dans les ann\u00e9es 1990-2000. Nouveaux op\u00e9rateurs des rapports savoir-pouvoir, ce sont de v\u00e9ritables v\u00e9hicules politiques o\u00f9 affluent les capitaux des classes \u00e9conomiquement dominantes.<\/p>\n<p>Efficaces, les think tanks inventent par exemple le <em>policy brief<\/em>. Il s\u2019agit pour eux de rassembler des investigations imm\u00e9diatement transform\u00e9es en carnet argumentaire utilisable cl\u00e9 en mains par les politiques. En face des <em>\u00ab appareils id\u00e9ologiques de l\u2019\u00c9tat \u00bb,<\/em> pour reprendre <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Louis_Althusser\">la formule d\u2019Althusser<\/a>, ils deviennent les appareils id\u00e9ologiques du march\u00e9 et d\u00e9veloppent une intelligence strat\u00e9gique ainsi qu\u2019une <em>praxis<\/em> sup\u00e9rieure \u00e0 celles de toutes les gauches du monde.<\/p>\n<h2>Conqu\u00eates politiques<\/h2>\n<p>De grands think tanks participent activement aux campagnes victorieuses de Ronald Reagan et Margaret Thatcher dans les ann\u00e9es 1970, profitant notamment des chocs p\u00e9troliers qui affaiblissent l\u2019\u00c9tat-providence. Ils peuvent alors mettre en pratique leur programme fond\u00e9 sur la rigueur mon\u00e9taire (combattre l\u2019inflation et la d\u00e9pr\u00e9ciation des actifs accumul\u00e9s g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par la cr\u00e9ation mon\u00e9taire) au prix de nombreuses r\u00e9voltes, r\u00e9prim\u00e9es dans le sang \u2013 comme la gr\u00e8ve des mineurs en Angleterre (1984-1985).<\/p>\n<p>R\u00e9duction drastique des taxes qui accablent les riches, promotion active du libre-\u00e9change, privatisations \u00e0 terme de pans industriels entiers (\u00e9nergie, eau, trains, sant\u00e9, \u00e9ducation, routes, prisons)\u2026 TINA, pour <em>There is No Alternative<\/em>, est n\u00e9. Il ouvrira la voie au d\u00e9veloppement d\u00e9lirant de l\u2019industrie financi\u00e8re dans les ann\u00e9es 1990.<\/p>\n<h2>L\u2019internationale du march\u00e9<\/h2>\n<p>La chute du Mur de Berlin signe la victoire totale du n\u00e9olib\u00e9ralisme : les experts des think tanks et de la gouvernementalit\u00e9 n\u00e9olib\u00e9rale sont envoy\u00e9s dans les pays d\u2019ex-URSS pour reconstruire et r\u00e9former leurs structures \u00e9tatiques, et lib\u00e9raliser leurs \u00e9conomies.<\/p>\n<p>L\u2019Acte unique, Maastricht, le trait\u00e9 de Nice, le Trait\u00e9 europ\u00e9en de 2005 puis le trait\u00e9 de Lisbonne ent\u00e9rinent ensuite les principes n\u00e9olib\u00e9raux dans les textes normatifs qui orientent les l\u00e9gislations nationales des membres de l\u2019UE, et la Commission europ\u00e9enne, <em>via<\/em> ses m\u00e9morandums, se charge de les mettre en musique par des &#8220;r\u00e9formes structurelles&#8221;. De tenir la dynamique en exer\u00e7ant une fonction de police sur les d\u00e9ficits publics : les \u00c9tats sont somm\u00e9s de r\u00e9duire leurs d\u00e9penses publiques et d\u2019approfondir infiniment leurs march\u00e9s domestiques. Sans que jamais ce mod\u00e8le, pourtant contredit par des crises financi\u00e8res \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, ne soit r\u00e9ellement remis en cause. Sans doute \u00e0 cause du truchement d\u2019anonymat qui soustrait sa r\u00e9alit\u00e9 politique, \u00e0 la mani\u00e8re des soci\u00e9t\u00e9s-\u00e9crans qui perdent la trace du capital \u00e9vapor\u00e9 dans les paradis fiscaux.<\/p>\n<p>Ce bloc historique ne cesse encore de gouverner et d\u2019\u00e9tendre son ascendance sur les peuples : <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/clement-senechal-le-projet-de-loi\">la Loi Travail<\/a> n\u2019est rien d\u2019autre que la r\u00e9ponse du gouvernement fran\u00e7ais \u00e0 une injonction de la Commission europ\u00e9enne, une mani\u00e8re de donner des gages sur le plan des r\u00e9formes structurelles en contrepartie des retards sur celui du d\u00e9ficit public. Une mani\u00e8re aussi de ne pas se laisser distancier dans la comp\u00e9tition folle \u00e0 laquelle se livrent les peuples europ\u00e9ens du fait de leur appartenance concurrentielle et non-coop\u00e9rative \u00e0 la zone euro. <\/p>\n<h2>Extension du domaine la lutte<\/h2>\n<p>Le n\u00e9olib\u00e9ralisme voit la comp\u00e9tition, la concurrence, comme la caract\u00e9ristique centrale des relations humaines. Il red\u00e9finit les citoyens comme des consommateurs, hyst\u00e9risant un lien morbide \u00e0 quelque chose d\u2019inerte mais charg\u00e9 d\u2019un sens factice par les industries de la commercialisation : la marchandise. Il fait de l\u2019\u00eatre humain l\u2019\u00e9quivalent d\u2019un logiciel dont les choix d\u2019achat et de vente d\u00e9terminent la vitalit\u00e9 d\u2019un syst\u00e8me d\u00e9mocratique cens\u00e9 valoriser le m\u00e9rite et punir l\u2019inefficacit\u00e9. Il fait du march\u00e9 l\u2019unique lieu de la libert\u00e9, le c\u0153ur effectif de la cit\u00e9 \u2013 et le seul m\u00e9canisme pertinent d\u2019allocation des ressources, disqualifiant <em>a priori<\/em> toute forme de planification.<\/p>\n<p>Att\u00e9nuer la comp\u00e9tition par des proc\u00e9dures de solidarit\u00e9 revient alors \u00e0 diminuer la libert\u00e9 de l\u2019individu. Imp\u00f4ts et r\u00e9gulations de l\u2019\u00e9conomie doivent \u00eatre abaiss\u00e9s au minimum : ils interf\u00e8rent avec l\u2019agilit\u00e9 du capital. Les services publics doivent \u00eatre privatis\u00e9s pour \u00e9tendre les latitudes du march\u00e9 et livrer totalement l\u2019individu, tous les aspects de sa vie et de sa personnalit\u00e9, \u00e0 sa logique concurrentielle. L\u2019organisation du travail, les droits sociaux, la juridiction professionnelle et les syndicats sont d\u2019autant plus nuisibles qu\u2019ils brident le march\u00e9 et perturbent l\u2019\u00e9tablissement des hi\u00e9rarchies naturelles d\u2019apr\u00e8s lesquelles gagnants et perdants sont d\u00e9partag\u00e9s.<\/p>\n<p>Peu \u00e0 peu, nous int\u00e9grons cette matrice au plus profond de nous-m\u00eames : les riches sont persuad\u00e9s de devoir leur fortune \u00e0 leur seul m\u00e9rite \u2013 oubliant les variables structurelles de leur r\u00e9ussite : h\u00e9ritage, \u00e9ducation, lieu de naissance, etc. Les pauvres, eux, ne doivent s\u2019en prendre qu\u2019\u00e0 eux-m\u00eames : ils sont seuls responsables de leur gal\u00e8re. La soci\u00e9t\u00e9 n\u2019existe plus[[<em>\u00ab La soci\u00e9t\u00e9 n\u2019existe pas \u00bb<\/em>, r\u00e9suma un jour Margaret Thatcher, dans <a href=\" http:\/\/www.lexpress.fr\/actualite\/monde\/europe\/margaret-thatcher-en-10-citations_1238445.html\">une formule rest\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre<\/a>.]] .<\/p>\n<h2>\u00c9largissement des ombres<\/h2>\n<p>Le n\u00e9olib\u00e9ralisme fa\u00e7onne l\u2019\u00eatre humain. Comme la d\u00e9mocratie est devenue un th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombres, nous ne croyons plus \u00e0 l\u2019action collective. Sans m\u00e9diations politiques, nous ne savons plus comment aider les autres. Alors nous devenons indiff\u00e9rents. D\u00e9fiant des institutions, nous voici d\u00e9sempar\u00e9s, saisis d\u2019un vague d\u00e9go\u00fbt. Nous suspectons les mots et chaque particule d\u2019air. Sans filet, nous luttons pour survivre. Nous b\u00e2tissons des s\u00e9curit\u00e9s individuelles, des s\u00e9curit\u00e9s \u00e9go\u00efstes, aussi pingres que honteuses. L\u2019aigreur gagne. Quand il nous reste un peu d\u2019\u00e9nergie, nous nous jalousons les uns les autres. Nous sommes s\u00e9par\u00e9s car nous sommes devenus oppos\u00e9s les uns aux autres. Nous sommes insatisfaits, constamment. Et inquiets, toujours inquiets, comme noy\u00e9s dans un grand vide, perdus parmi les ombres et ombres de nous-m\u00eames. Nous sommes seuls.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas un hasard si la d\u00e9pression est le nouveau mal du si\u00e8cle qui frappe un monde occidental sans autre perspective qu\u2019une vaste obscurit\u00e9.<\/p>\n<p><em>Pour suivre Cl\u00e9ment S\u00e9n\u00e9chal sur Twitter : <a href=\"https:\/\/twitter.com\/clemsenechal?lang=fr\">@clemsenechal<\/a><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019id\u00e9ologie qui nous gouverne se dissimule \u00e0 nos propres yeux, ce qui rend indispensable son d\u00e9voilement. 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