{"id":9702,"date":"2016-05-27T10:59:12","date_gmt":"2016-05-27T08:59:12","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-les-voix-absentes-de-didier-eribon\/"},"modified":"2023-06-23T23:22:23","modified_gmt":"2023-06-23T21:22:23","slug":"article-les-voix-absentes-de-didier-eribon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9702","title":{"rendered":"Les &#8220;voix absentes&#8221; de Didier Eribon"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Dans un nouveau livre, <em>Principes d&#8217;une pens\u00e9e critique<\/em>, Didier Eribon revient sur sa trajectoire intellectuelle et sociale. Pour la faire r\u00e9sonner avec les questions tr\u00e8s actuelles de la gauche, des luttes et de la parole des &#8220;absents&#8221;.<\/p>\n<p>C&#8217;est \u00e0 leur coh\u00e9rence, en d\u00e9pit ou en raison des ruptures et des crises qu&#8217;elles traversent, que l&#8217;on reconna\u00eet l&#8217;importance de grands travaux intellectuels. Le travail critique de Didier Eribon, men\u00e9 avec acharnement depuis bient\u00f4t une trentaine d&#8217;ann\u00e9es, est bien s\u00fbr de ceux-l\u00e0. <\/p>\n<h2>Un parcours intellectuel critique<\/h2>\n<p>Entam\u00e9 avec un travail sur la vie et la pens\u00e9e de Michel Foucault en 1989, poursuivie avec des travaux consacr\u00e9s \u00e0 la question gay d\u00e8s 1998, et plus largement la question minoritaire (avec un tr\u00e8s bel ouvrage consacr\u00e9 \u00e0 Genet), la r\u00e9flexion de Didier Eribon avait culmin\u00e9 dans un livre malheureusement pass\u00e9 un peu inaper\u00e7u \u00e0 l&#8217;\u00e9poque de sa publication : <em>D&#8217;une r\u00e9volution conservatrice et de ses effets sur la gauche fran\u00e7aise<\/em>. Intempestif, ce livre, paru en 2007, venait sans doute trop t\u00f4t interroger un basculement vers la droite de toute la vie intellectuelle fran\u00e7aise, ainsi que les \u00e9garements d&#8217;une gauche officielle qui, puisant ces r\u00e9f\u00e9rences intellectuelles dans ces c\u00e9nacles id\u00e9ologiques n\u00e9oconservateurs, s&#8217;\u00e9loignait irr\u00e9m\u00e9diablement d&#8217;une gauche critique.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/qui-sommes-nous\/article\/soutenez-regards\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-23118\" src=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/wp-content\/uploads\/2016\/03\/don_insert-601.png\" alt=\"don_insert.png\" align=\"center\" width=\"460\" height=\"210\" \/><\/a><\/p>\n<p>S&#8217;interrogeant sur cette \u00e9volution de la gauche fran\u00e7aise \u2013 qui avait fini par abandonner toute relation avec les mouvements sociaux comme avec les intellectuels critiques, ce dont ses livres pr\u00e9c\u00e9dents dessinaient en quelque sorte l&#8217;\u00e9tat des lieux en arri\u00e8re-fond \u2013, Didier Eribon y dressait un constat accablant. La gauche dite de gouvernement n&#8217;avait pas seulement r\u00e9pudi\u00e9 toute interpellation critique venant des intellectuels ou des mouvements sociaux (elle s&#8217;obstinait au contraire \u00e0 leur refuser toute l\u00e9gitimit\u00e9 quand, plus simplement si l&#8217;on peut dire, elle ne les combattait pas), elle avait aussi renonc\u00e9 \u00e0 porter les revendications des classes populaires (quand elle ne reniait pas purement et simplement l&#8217;id\u00e9e m\u00eame d&#8217;antagonisme, de clivage et de lutte des classes).<\/p>\n<h2>Le regard r\u00e9aliste d&#8217;un transfuge de classe<\/h2>\n<p>C&#8217;\u00e9tait bel et bien cet abandon intellectuel et politique des classes populaires par la gauche officielle qui \u00e9tait au fondement, pour Didier Eribon, du surgissement et de la mont\u00e9e du Front national sur la sc\u00e8ne politique fran\u00e7aise, puisque le vote populaire se reconstituait d\u00e9sormais, \u00e0 ses yeux, en un vote de classe, mais un vote de classe cette fois tourn\u00e9 contre la gauche fran\u00e7aise. Cette th\u00e8se fut, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, mal re\u00e7ue, rencontra bien des r\u00e9sistances, tant dans le monde intellectuel que politique.<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait pourtant bel et bien ancr\u00e9e dans une r\u00e9alit\u00e9 sociale et sociologique qui, pour \u00eatre violente et douloureuse, \u00e9tait pourtant visible pour qui voulait, ou plut\u00f4t voulait bien la voir. Si l&#8217;on \u00e9voque une forme de douleur, c&#8217;est bien \u00e9videmment que Didier Eribon ne parvint \u00e0 imposer cette perception qu&#8217;\u00e0 travers la restitution, magistrale mais cruelle, d&#8217;une r\u00e9alit\u00e9 sociale que lui-m\u00eame, fils d&#8217;ouvrier mais transfuge de classe, ne pouvait d\u00e9voiler qu&#8217;en revenant sur sa propre trajectoire sociale. <\/p>\n<p>Le livre d\u00e9sormais le plus c\u00e9l\u00e8bre de Didier Eribon, <em>Retour \u00e0 Reims<\/em>, ne montrait pas seulement, en effet, combien le monde social \u00e9tait un lieu d\u2019affrontements, de conflits, auxquels on ne peut tenter de mettre un terme en invoquant le &#8220;lien social&#8221;, la &#8220;communaut\u00e9&#8221;, le &#8220;commun&#8221;, etc. \u2013 autant de mani\u00e8res de d\u00e9nier la r\u00e9alit\u00e9 de la violence, de la domination, de l&#8217;exploitation comme il le rappelle dans ce nouveau livre. Mais aussi combien ce lieu \u00e9tait, tout autant, un lieu de consentement tacite des domin\u00e9s \u00e0 leur domination, d&#8217;adh\u00e9sion inconsciente aux structures de l&#8217;ordre social qui n&#8217;excluait pas la col\u00e8re, la mobilisation collective, mais une col\u00e8re et une mobilisation dont les formes pouvaient tout aussi bien laisser place \u00e0 des pulsions et r\u00e9gressions conservatrices, identitaires, qu&#8217;\u00e0 des luttes pour des avanc\u00e9es et des droits nouveaux. <\/p>\n<h2>D\u00e9terminisme et immanence<\/h2>\n<p>Comment, d\u00e8s lors, d\u00e9jouer ces m\u00e9canismes sociaux aux effets politiques \u00e9quivoques et incontr\u00f4lables ? Quels pourraient \u00eatre les principes d&#8217;analyse devant guider une pens\u00e9e soucieuse de d\u00e9jouer la force des ces adh\u00e9rences \u00e0 l&#8217;ordre social tel qu&#8217;il est, ou pire, tel qu&#8217;il serait si les forces les plus r\u00e9actionnaires devaient gagner et se rallier les aspirations des classes populaires ? Bien entendu, ces principes \u2013 <em>Principes d&#8217;une pens\u00e9e critique<\/em> comme l&#8217;annonce le titre du livre \u2013 ne sauraient \u00eatre d\u00e9gag\u00e9s qu&#8217;apr\u00e8s coup. <\/p>\n<p>Comme aime \u00e0 le dire Eribon \u00e0 la suite de Dum\u00e9zil : <em>\u00ab La m\u00e9thode, c&#8217;est le chemin apr\u00e8s qu&#8217;on l&#8217;a parcouru \u00bb<\/em>. On peut, n\u00e9anmoins, distinguer deux grands principes, qu&#8217;il s&#8217;agit justement de faire jouer ensemble. Principe de d\u00e9terminisme d&#8217;abord : il s&#8217;agit d&#8217;admettre, pour une pens\u00e9e radicalement sociologique, qu&#8217;il n&#8217;est pas un de nos gestes, de nos pens\u00e9es, de nos actions, qui ne soit de part en part infl\u00e9chi, fa\u00e7onn\u00e9 par nos positions (de classe, de genre, sexuelles, etc.) dans l&#8217;ordre de la hi\u00e9rarchie sociale. Mais pr\u00e9cis\u00e9ment, cet ordre est si profond\u00e9ment incorpor\u00e9 jusque dans les replis les plus int\u00e9rieurs de nos cerveaux, de nos corps, qu&#8217;il laisse place \u00e0 une transformation, difficilement accessible mais accessible tout de m\u00eame, par un travail patient et rigoureux, de reconstitution de nous-m\u00eames.<\/p>\n<p>Principe d&#8217;immanence ensuite, donc : nous ne saurions changer l&#8217;ordre des choses sans nous changer nous-m\u00eames, et c&#8217;est parce que cet ordre des choses n&#8217;est pas ext\u00e9rieur \u00e0 une prise transformatrice qu&#8217;il n&#8217;est pas immuable, fig\u00e9, et au fond d\u00e9passerait l&#8217;exp\u00e9rience d&#8217;une transformation possible. Une transformation est possible, puisque ce que l&#8217;histoire et le langage ont fait de nous, nous pouvons le d\u00e9faire ; c&#8217;est-\u00e0-dire faire autre chose de nous-m\u00eames, en faisant autre chose de l&#8217;histoire et du langage qui nous ont fait ce que nous sommes. Il faut lire les pages de ce dernier livre d&#8217;Eribon consacr\u00e9es, notamment, \u00e0 Assia Djebar. Eribon rappelle comment l&#8217;\u00e9crivaine alg\u00e9rienne, pourtant n\u00e9e en 1936, situait en r\u00e9alit\u00e9 sa date de naissance en 1842, date de la conqu\u00eate de son village natal par les forces d&#8217;occupation fran\u00e7aises. Mais ce que la langue fran\u00e7aise, impos\u00e9e puis assum\u00e9e, avait fait d&#8217;Assia Djebar \u2013 une colonis\u00e9e dans sa propre langue \u2013 la m\u00eame langue fran\u00e7aise, port\u00e9e \u00e0 son plus haut exercice, pouvait le d\u00e9faire, restituer l&#8217;exp\u00e9rience d&#8217;une domination historique et la d\u00e9passer. <\/p>\n<h2>Faire entendre les voix absentes<\/h2>\n<p>C&#8217;est vrai, \u00e9galement, des mobilisations collectives. C&#8217;est d&#8217;autant plus vrai que la voix la plus singuli\u00e8re, pour autant qu&#8217;elle est critique comme celle, d\u00e9j\u00e0, d&#8217;un \u00e9crivain ou d&#8217;un intellectuel, est d&#8217;embl\u00e9e collective, historique. Eribon le rappelle \u00e0 l&#8217;occasion d&#8217;un texte de Pierre Bourdieu, dat\u00e9 de mai 68, appelant \u00e0 la constitution d&#8217;\u00e9tats g\u00e9n\u00e9raux de l&#8217;enseignement et de la recherche. Si Pierre Bourdieu y appelait bien s\u00fbr \u00e9tudiants, enseignants et chercheurs \u00e0 s&#8217;assembler pour d\u00e9lib\u00e9rer des transformations possibles du syst\u00e8me scolaire, il n&#8217;omettait point pourtant d&#8217;adresser quelques questions critiques au mouvement \u00e9tudiant. Qui, dans l&#8217;ordre de cette mobilisation, \u00e9tait autoris\u00e9 ou s&#8217;autorisait \u00e0 parler ? Et surtout, qui ne parlait pas, quand tant d&#8217;autres parlaient et se parlaient dans une forme d&#8217;entre-soi ? Bourdieu entendait ainsi rappeler aux \u00e9tudiants de mai 68 l&#8217;existence d&#8217;une &#8220;voix absente&#8221;, celle des classes populaires qui ne risquaient pas m\u00eame d&#8217;\u00eatre en mesure de d\u00e9battre du destin de l&#8217;universit\u00e9, puisqu&#8217;elles \u00e9taient d\u2019embl\u00e9e \u00e9limin\u00e9es, selon une implacable logique, du syst\u00e8me scolaire.<\/p>\n<p>Il est \u00e9vident que le recueil d&#8217;analyses qui constitue le nouveau livre de Didier Eribon entre ainsi en r\u00e9sonance critique imm\u00e9diate avec l&#8217;actualit\u00e9. Qui parle et peut parler ? Qu&#8217;est-ce qu&#8217;une parole critique et transformatrice ? Suffit-il d&#8217;assembler des paroles pour constituer un collectif le plus large possible ? Ces paroles peuvent-elles converger dans une lutte globale ? La convergence des luttes est-elle possible, et m\u00eame souhaitable ? Souhaitable si elle tend, de mani\u00e8re structurelle, \u00e0 exclure des paroles et des luttes absentes de la sc\u00e8ne politique et intellectuelle officielle ? Faut-il imaginer, au contraire, un travail critique infini, qui ne cesse de relancer des mobilisations et des r\u00e9flexions pour \u00e9tendre le droit \u00e0 la parole et \u00e0 l&#8217;interpellation \u00e0 un maximum de voix et de luttes ? C&#8217;est en tout cas \u00e0 toutes ces questions \u2013 et bien d&#8217;autres \u2013 que nous invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir ce nouveau livre.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9702 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/don_insert-393.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/don_insert-393-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"don_insert.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/eribon-4-d59.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/eribon-4-d59-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"eribon-4.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/eribon-livre-c76.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/eribon-livre-c76-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"eribon-livre.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un nouveau livre, <em>Principes d&#8217;une pens\u00e9e critique<\/em>, Didier Eribon revient sur sa trajectoire intellectuelle et sociale. 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