{"id":9590,"date":"2016-04-19T10:22:11","date_gmt":"2016-04-19T08:22:11","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-la-crise-de-la-democratie-est-elle\/"},"modified":"2023-06-23T23:21:55","modified_gmt":"2023-06-23T21:21:55","slug":"article-la-crise-de-la-democratie-est-elle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9590","title":{"rendered":"La crise de la d\u00e9mocratie est-elle soluble dans la d\u00e9mocratie liquide ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Comme d&#8217;autres mouvements d&#8217;occupation des places avant elle, la Nuit debout exprime un d\u00e9sir de renouveau contre la confiscation de la d\u00e9mocratie. Horizontalit\u00e9 contre verticalit\u00e9 ? Yves Sintomer et Cl\u00e9ment S\u00e9n\u00e9chal en d\u00e9battaient l&#8217;an dernier.<\/p>\n<p>Entretien extrait du num\u00e9ro printemps 2015 de <em>Regards<\/em>. Photos Laurent Hazgui \/ Divergence.<\/p>\n<p>Ancien membre du Parti de gauche, au sein duquel il a anim\u00e9 la commission pour la constituante et la VIe R\u00e9publique, Cl\u00e9ment S\u00e9n\u00e9chal est aujourd\u2019hui activiste environnemental.<\/p>\n<p>Yves Sintomer est professeur au d\u00e9partement de science politique de l\u2019universit\u00e9 Paris 8 et membre de l&#8217;Institut universitaire de France.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/qui-sommes-nous\/article\/soutenez-regards\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-23118\" src=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/wp-content\/uploads\/2016\/03\/don_insert-601.png\" alt=\"don_insert.png\" align=\"center\" width=\"460\" height=\"210\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p><strong>Regards. Quels sont les sympt\u00f4mes de la crise politique qui mine les vieilles d\u00e9mocraties occidentales, et particuli\u00e8rement la France ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Yves Sintomer.<\/strong> Ils sont multiples. Les partis continuent \u00e0 perdre des militants, en France comme ailleurs en Europe. L&#8217;abstention monte de fa\u00e7on presque continue, tout comme l&#8217;insatisfaction \u00e0 l&#8217;\u00e9gard des partis et du syst\u00e8me politique \u2013 insatisfaction qui peut se mesurer dans les sondages, mais que l&#8217;on ressent aussi au quotidien, de m\u00eame qu&#8217;une d\u00e9saffectation plus globale envers le syst\u00e8me institutionnel. Cette crise touche en particulier les classes populaires, au sein desquelles le premier parti est l&#8217;abstention, et le second le Front national. La crise sociale et \u00e9conomique, m\u00eame si elle n&#8217;est pas la cause unique, a renforc\u00e9 l&#8217;impression de l&#8217;impuissance de la politique nationale \u00e0 r\u00e9pondre aux d\u00e9fis pos\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Cl\u00e9ment S\u00e9n\u00e9chal.<\/strong> Cette crise s&#8217;acc\u00e9l\u00e8re. La fa\u00e7on dont le Parti socialiste gouverne, par reniements successifs, est un sympt\u00f4me grave de la d\u00e9r\u00e9liction de la social-d\u00e9mocratie : de fait, le PS incarne aujourd\u2019hui le discr\u00e9dit total de la parole politique et institutionnelle. En dehors de l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle, autour de laquelle est orient\u00e9e la Ve R\u00e9publique, surtout depuis l&#8217;inversion du calendrier \u00e9lectoral et la mise en place du quinquennat, l&#8217;abstention est galopante. Les \u00e9lections interm\u00e9diaires ne servent plus \u00e0 grand-chose. \u00c0 quoi on doit ajouter l&#8217;illisibilit\u00e9 d\u00e9mocratique entre le niveau national et le niveau europ\u00e9en : on ne sait plus o\u00f9 s\u2019exercent la souverainet\u00e9 et le pouvoir. Enfin, l\u2019accroissement des in\u00e9galit\u00e9s sociales est lui-m\u00eame l\u2019un des sympt\u00f4mes majeurs de cette crise d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2>\u00ab Auparavant, l&#8217;espace public \u00e9tait majoritairement vertical, ferm\u00e9, gard\u00e9 par des \u00e9lites qui triaient les paroles autoris\u00e9es. Aujourd&#8217;hui, avec la r\u00e9volution num\u00e9rique, celui-ci devient poreux, multiple, divers. \u00bb Cl\u00e9ment S\u00e9n\u00e9chal<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>S&#8217;agit-il conjointement d&#8217;une crise des \u00e9lites, du fonctionnement d\u00e9mocratique, des mod\u00e8les socio-\u00e9conomiques qu&#8217;on ne semble plus pouvoir d\u00e9passer, ou bien y a-t-il des facteurs parmi ceux-ci sur lesquels on peut agir ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Yves Sintomer.<\/strong> Les crises sont distinctes, elles se renforcent les unes les autres : la crise socio-\u00e9conomique, la crise \u00e9cologique qui va marquer le si\u00e8cle, la crise de la souverainet\u00e9 qui s&#8217;est affaiblie en m\u00eame temps que l&#8217;\u00c9tat-nation. Certains facteurs sont sp\u00e9cifiquement fran\u00e7ais : intensit\u00e9 de la crise &#8220;postcoloniale&#8221; et identitaire d&#8217;une France de plus en plus provincialis\u00e9e, pr\u00e9sidentialisation \u00e0 l&#8217;extr\u00eame du pouvoir dans la Ve R\u00e9publique, professionnalisation encore plus accentu\u00e9e qu&#8217;ailleurs. D&#8217;autres ne sont pas particuliers \u00e0 la France, comme la crise des partis de masse. Il n&#8217;y a donc pas de cause majeure unique sur laquelle on pourrait agir.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"IMG\/jpg\/democratie-liquide-photo-1.jpg\" alt=\"democratie-liquide-photo-1.jpg\" align=\"center\" \/><\/p>\n<p><strong>Cl\u00e9ment S\u00e9n\u00e9chal.<\/strong> On constate aussi une distorsion de l&#8217;espace public. Auparavant, ce dernier \u00e9tait majoritairement vertical, ferm\u00e9, gard\u00e9 par des \u00e9lites qui triaient les paroles autoris\u00e9es. Aujourd&#8217;hui, avec la r\u00e9volution num\u00e9rique, celui-ci devient poreux, multiple, divers. S\u2019il reste bien s\u00fbr des paroles dominantes, ce nivellement renforce la crise de l\u00e9gitimit\u00e9 des paroles institu\u00e9es, institutionnelles, dans un syst\u00e8me politique rigide et c\u00e9sariste. Dans la Ve R\u00e9publique, le chef de l&#8217;\u00c9tat est \u00e0 la fois irresponsable et tout-puissant, avec un parlement marginalis\u00e9. Nikos Poulantzas pr\u00e9disait d\u00e8s les ann\u00e9es 1970 cette d\u00e9rive autoritaire : le n\u00e9olib\u00e9ralisme s&#8217;appuie sur une bureaucratie d&#8217;\u00c9tat et un ex\u00e9cutif fort pour mettre de c\u00f4t\u00e9 les corps interm\u00e9diaires et les fonctions de repr\u00e9sentation constitutives de la d\u00e9mocratie classique.<\/p>\n<p><strong>En parall\u00e8le \u00e0 cette crise, on parle beaucoup d&#8217;exp\u00e9riences d\u00e9mocratiques novatrices, locales ou nationales, de l&#8217;\u00e9mergence de contre-mod\u00e8les : les mouvements des Indign\u00e9s, Occupy, Podemos ou Syriza\u2026<\/strong><\/p>\n<p><strong>Yves Sintomer.<\/strong> Il est important de rappeler leur existence pour contrebalancer un discours de d\u00e9cadence tr\u00e8s fr\u00e9quent, au sein de la gauche en particulier, selon lequel \u00ab Tout fout le camp \u00bb : la d\u00e9mocratie, l&#8217;\u00c9tat social, la souverainet\u00e9 populaire, etc. Il ne faut pas nier les reculs et des tendances pr\u00e9occupantes, mais le panorama est complexe. Par exemple, la place des femmes en politique est incomparable avec celle d&#8217;il y a trente ans. C&#8217;est un progr\u00e8s majeur. L&#8217;ouverture de l&#8217;espace public \u00e0 d&#8217;autres types d&#8217;acteurs, la place des r\u00e9seaux sociaux dans la politique sont des facteurs forts de d\u00e9mocratisation. \u00c0 l&#8217;\u00e9chelle internationale, le sch\u00e9ma du d\u00e9clin n&#8217;est pas g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 : la d\u00e9mocratisation a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s forte en Am\u00e9rique latine, en Europe de l&#8217;Est, mais \u00e9galement \u2013 de fa\u00e7on plus complexe \u2013 en Asie et en Afrique. Les exp\u00e9rimentations d\u00e9mocratiques actuelles vont dans des sens tr\u00e8s diff\u00e9rents : elles ont \u00e9videmment des liens entre elles, mais elles n&#8217;offrent pas de mod\u00e8le cl\u00e9s en main. Il y a cependant une tendance \u00e0 la r\u00e9novation d\u00e9mocratique qui se d\u00e9ploie aujourd&#8217;hui sous des formes vari\u00e9es, sur lesquelles on peut s&#8217;appuyer pour aller de l&#8217;avant. Nous sommes en tout cas \u00e0 un stade o\u00f9 ce ne sont plus des am\u00e9nagements \u00e0 la marge ou des r\u00e9formettes qui peuvent nous permettre d&#8217;avancer de fa\u00e7on dynamique. <\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2>\u00ab Nous vivons dans un monde multipolaire, multid\u00e9cisionnel, dans lequel le vieux sch\u00e9ma de la souverainet\u00e9 populaire est totalement inop\u00e9rant. La d\u00e9mocratie liquide nous invite \u00e0 une conception plus f\u00e9d\u00e9raliste de la politique et de la d\u00e9mocratie. \u00bb Yves Sintomer<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>Cl\u00e9ment S\u00e9n\u00e9chal.<\/strong> Il est vrai que l&#8217;on a assist\u00e9 \u00e0 de grandes mobilisations dans d&#8217;autres pays, au Br\u00e9sil, au Canada, avec les printemps arabes, etc. Syriza et Podemos nous permettent aussi d\u2019esp\u00e9rer, m\u00eame s\u2019ils recouvrent des processus politiques diff\u00e9rents. Syriza est parti de peu de suffrages et a enclench\u00e9 une dynamique unitaire assez classique, dans un environnement institutionnel particulier, domin\u00e9 par des \u00e9lections \u00e0 la proportionnelle. Podemos rel\u00e8ve plus d&#8217;une strat\u00e9gie bolivarienne dite &#8220;populiste&#8221;. Pablo Iglesias, issu du Parti communiste (Izquierda Unida), a \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9 par le th\u00e9oricien sud-am\u00e9ricain Ernesto Laclau et suit une ligne radicalement &#8220;anti-syst\u00e8me&#8221;. Podemos se singularise aussi par un int\u00e9r\u00eat pour le tirage au sort et par l&#8217;utilisation des technologies num\u00e9riques pour mettre en \u0153uvre une d\u00e9mocratie plus directe \u2013 m\u00eame si, lors du dernier congr\u00e8s, c&#8217;est la motion qui portait la vision la plus verticale du parti qui l&#8217;a emport\u00e9. En revanche, je suis plus dubitatif envers Occupy, qui me semble s\u2019\u00eatre dilu\u00e9 dans &#8220;l\u2019ego-trip&#8221;, sans produire d\u2019avanc\u00e9e r\u00e9elle. <\/p>\n<p><strong>La notion de &#8220;d\u00e9mocratie liquide&#8221;, qui d\u00e9signe des formes d\u00e9mocratiques directes, appuy\u00e9es sur les usages d&#8217;Internet, a souvent \u00e9t\u00e9 accol\u00e9e \u00e0 ces exp\u00e9riences politiques originales. Une partie de la solution r\u00e9side-t-elle en elle ? <\/strong><\/p>\n<p><strong>Cl\u00e9ment S\u00e9n\u00e9chal.<\/strong> La question pos\u00e9e, avec ce que l&#8217;on d\u00e9signe sous ce terme, est de savoir \u00e0 quel moment on se confronte vraiment aux rapports de force qui structurent le syst\u00e8me, \u00e0 quel moment on entre dans le jeu politique pour le subvertir. Le travers de la d\u00e9mocratie liquide est de croire que la d\u00e9mocratie peut vivre sans acter un processus de d\u00e9cision, sans arbitrer entre diff\u00e9rents possibles ni cristalliser une volont\u00e9. C\u2019est une liqu\u00e9faction du temps. La dimension participative du Web permet de nouvelles mobilisations ; mais comme c&#8217;est un espace qui ne conna\u00eet pas la raret\u00e9, il incite \u00e0 contourner les probl\u00e8mes plut\u00f4t que de les trancher. Je ne pense donc pas que la d\u00e9mocratie liquide puisse servir r\u00e9ellement d\u2019alternative globale ou de renouveau d\u00e9mocratique. La politique, c&#8217;est aussi l&#8217;administration mat\u00e9rielle de la vie collective : c\u2019est-\u00e0-dire l&#8217;arbitrage entre une pluralit\u00e9 d\u2019opinions et d\u2019int\u00e9r\u00eats contradictoires.<\/p>\n<p><strong>Yves Sintomer.<\/strong> En effet, la &#8220;d\u00e9mocratie liquide&#8221; ne se suffit pas \u00e0 elle-m\u00eame. Mais je pense qu&#8217;elle dispose de deux tr\u00e8s grandes forces. D&#8217;abord, c&#8217;est l&#8217;invention d&#8217;une nouvelle forme politique qui a une influence internationale aujourd&#8217;hui et dont tout laisse \u00e0 penser qu&#8217;elle va \u00eatre durable. M\u00eame si Occupy et la d\u00e9mocratie liquide n&#8217;ont pas eu de cons\u00e9quences imm\u00e9diates, cela ne signifie pas qu&#8217;ils ne changent pas les choses et ne les font pas progresser. Sans les mouvements de type Occupy, il n&#8217;y aurait pas eu Podemos, qui est n\u00e9 du mouvement 15-M, ni Syriza. La d\u00e9mocratie liquide va \u00eatre une des formes qui vont peser dans la vie politique, avec ses limites et ses forces : capacit\u00e9 de mobilisation spontan\u00e9e, de toucher de nouveaux acteurs, de bousculer des hi\u00e9rarchies et des appareils \u00e9tablis. L&#8217;autre force de la d\u00e9mocratie liquide, c&#8217;est de nous faire penser la d\u00e9mocratie autrement qu\u2019avec le mod\u00e8le de la souverainet\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire comme un espace unifi\u00e9 pyramidal dans lequel on discute, on effectue des m\u00e9diations avant de prendre une d\u00e9cision majoritaire que l&#8217;on applique. La r\u00e9alit\u00e9, claire au niveau international, plus nuanc\u00e9e au niveau national, c&#8217;est une gouvernance multipolaire. Une multiplicit\u00e9 d&#8217;acteurs g\u00e9n\u00e8re les normes politiques et juridiques auxquelles nous ob\u00e9issons. Nous vivons dans un monde multipolaire, multid\u00e9cisionnel, dans lequel le vieux sch\u00e9ma de la souverainet\u00e9 populaire est totalement inop\u00e9rant. La d\u00e9mocratie liquide nous pousse \u00e0 penser autrement en nous invitant \u00e0 une conception plus f\u00e9d\u00e9raliste de la politique et de la d\u00e9mocratie. <\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2>\u00ab Le capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral s&#8217;arrange tr\u00e8s bien des mouvements disparates comme ceux des places. On ne changera pas l\u2019histoire sans devenir central dans certaines places-fortes. \u00bb Cl\u00e9ment S\u00e9n\u00e9chal<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>Cl\u00e9ment S\u00e9n\u00e9chal.<\/strong> Pour ma part, je ne me d\u00e9fais pas d&#8217;une lecture politique qui reste articul\u00e9e \u00e0 la lutte et \u00e0 la diff\u00e9renciation des classes. La &#8220;gouvernance multipolaire&#8221; est avant tout le mode de gouvernement actuel de la classe dominante \u2013 \u00e0 l&#8217;image de la Tro\u00efka dans le cas grec \u2013 pour mener une politique de classe unifi\u00e9e et h\u00e9g\u00e9monique. La classe dominante exerce aujourd&#8217;hui une souverainet\u00e9 tr\u00e8s int\u00e9gr\u00e9e, qu&#8217;elle soit ou non multipolaire, au travers d&#8217;institutions d\u00e9terminantes comme la monnaie, le monopole de la violence l\u00e9gitime, le syst\u00e8me juridique etc. Je con\u00e7ois plus la d\u00e9mocratie liquide comme un ph\u00e9nom\u00e8ne individualiste, peu institu\u00e9, micropolitique \u2013 inspir\u00e9 par exemple des th\u00e9ories de la multitude d&#8217;Antonio Negri. Or, si elle g\u00e9n\u00e8re des luttes spontan\u00e9es, elle tend aussi \u00e0 les disperser tr\u00e8s vite. C\u2019est pourquoi je crains qu&#8217;elle ne suffise pas \u00e0 renverser un syst\u00e8me h\u00e9g\u00e9monique. Le capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral s&#8217;arrange tr\u00e8s bien des mouvements disparates comme ceux des places. Il faut lire L\u00e9nine ou, plus pr\u00e8s, Bensa\u00efd. On ne changera pas l\u2019histoire, m\u00eame si l&#8217;on est r\u00e9formiste, sans devenir central dans certaines places-fortes. Ce qui n\u00e9cessite de s\u2019organiser par le nombre, dans une strat\u00e9gie au long cours.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-23281\" src=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/democratie-liquide-photo-2-38d.jpg\" alt=\"democratie-liquide-photo-2.jpg\" align=\"center\" width=\"460\" height=\"312\" srcset=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/democratie-liquide-photo-2-38d.jpg 460w, https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/democratie-liquide-photo-2-38d-300x203.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 460px) 100vw, 460px\" \/><\/p>\n<p><strong>Yves Sintomer.<\/strong> Il ne fait aucun doute que la lutte des classes est une r\u00e9alit\u00e9, que les classes dominantes connaissent leurs int\u00e9r\u00eats et savent comment mener des politiques qui les servent, que l&#8217;h\u00e9g\u00e9monie du lib\u00e9ralisme est mondiale. Mais il ne faut pas penser la politique et les solutions politiques sous un mode unifi\u00e9, voire paternaliste ou autoritaire, comme dans le l\u00e9ninisme. Cette dispersion, que l&#8217;on peut consid\u00e9rer comme un risque, est une condition existentielle de la politique aujourd&#8217;hui. Il ne faut donc pas penser la lutte h\u00e9g\u00e9monique sous la forme d&#8217;une place-forte que l&#8217;on prendrait mais, selon l&#8217;image du r\u00e9seau ou de l&#8217;\u00e9cosyst\u00e8me, consid\u00e9rer qu&#8217;il y a des acteurs diff\u00e9rents, disposant de poids extr\u00eamement contrast\u00e9s : non plus un centre, mais des centres. L&#8217;alternative, c&#8217;est de contrebalancer le poids des &#8220;nouveaux gouverneurs&#8221; que sont les agences de notation, les grandes multinationales, les organisations internationales, au profit des citoyens ordinaires, mais aussi en faisant rentrer parmi les centres de pouvoir des gouvernements plus progressistes et populaires, des grandes ONG, des mouvements du type Occupy\u2026 L\u00e0 r\u00e9side la possibilit\u00e9 d&#8217;une d\u00e9mocratisation. Il ne suffit pas \u00e0 Syriza ou Podemos d&#8217;arriver au pouvoir : s&#8217;ils ne transforment pas le syst\u00e8me politique traditionnel, ils rencontreront tr\u00e8s vite les m\u00eames probl\u00e8mes que les autres partis. C&#8217;est en changeant le logiciel politique qu&#8217;un v\u00e9ritable changement peut se produire. <\/p>\n<p><strong>La restauration d&#8217;une d\u00e9mocratique plus r\u00e9elle n&#8217;est-elle pas un pr\u00e9alable \u00e0 des changements plus profonds, m\u00eame si elle ne les enclenche pas imm\u00e9diatement ? <\/strong><\/p>\n<p><strong>Yves Sintomer.<\/strong> L&#8217;id\u00e9e d&#8217;une instrumentalisation r\u00e9ciproque entre un mouvement de type d\u00e9mocratie liquide et un appareil politique en construction me semble assez int\u00e9ressante. Il n&#8217;y a pas un facteur pr\u00e9alable \u00e0 ce changement, mais plusieurs \u00e9volutions dans des espaces et des temporalit\u00e9s diff\u00e9rentes, sur des th\u00e9matiques diff\u00e9rentes. Comme dans un \u00e9cosyst\u00e8me, l&#8217;arriv\u00e9e d&#8217;un \u00e9l\u00e9ment peut provoquer des mutations pr\u00e9ludant \u00e0 une reconfiguration plus globale, au terme de laquelle se constituerait une contre-h\u00e9g\u00e9monie, socialiste, progressiste, \u00e9cologique, etc. L\u00e9nine n\u2019est pour cela d\u2019aucune utilit\u00e9. Les pens\u00e9es libertaires ont plus \u00e0 dire \u2013 mais elles n\u2019ont malheureusement que tr\u00e8s peu fait le bilan de leurs propres \u00e9checs. Il faut aussi penser l&#8217;institutionnalisation que les libertaires ou les mouvements comme Occupy ne th\u00e9matisent pas. La d\u00e9mocratie liquide apporte cependant quelque chose de fondamentalement nouveau par rapport au programme classique de la gauche, qui me semble totalement obsol\u00e8te.<\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2>\u00ab La r\u00e9volution f\u00e9ministe, qui est une r\u00e9volution anthropologique majeure, s\u2019est faite sans &#8220;prise de la Bastille&#8221;, sans partis sp\u00e9cifiques. \u00bb Yves Sintomer<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>Cl\u00e9ment S\u00e9n\u00e9chal.<\/strong> Je ne vois pas comment la &#8220;gouvernance multipolaire&#8221; pourrait trancher quand s\u2019expriment des int\u00e9r\u00eats parfaitement contradictoires. De &#8220;gouvernance multipolaire&#8221; \u00e0 gouvernementalit\u00e9 n\u00e9olib\u00e9rale, il n\u2019y a peut-\u00eatre qu\u2019une nuance s\u00e9mantique. Aujourd&#8217;hui, on constate bien plus une extr\u00eame concentration du pouvoir, entre tr\u00e8s peu de mains, que l&#8217;av\u00e8nement d\u2019une d\u00e9mocratie liquide. Il n\u2019est pas possible de transformer la logique des relations sociales sans changer les r\u00e8gles de la repr\u00e9sentation politique ou le diagramme du pouvoir institutionnel : d\u00e9possession \u00e9conomique et d\u00e9possession politique sont les deux faces d\u2019une m\u00eame m\u00e9daille. Il faut trouver un syst\u00e8me qui permette \u00e0 des voix oppos\u00e9es \u00e0 l&#8217;ordre \u00e9tabli de s&#8217;exprimer sur la sc\u00e8ne politique avec la m\u00eame l\u00e9gitimit\u00e9 que les autres. En somme : donner aux classes populaires une centralit\u00e9 politique contre l\u2019oligarchie. La soci\u00e9t\u00e9 civile rec\u00e8le certes des recoins o\u00f9 des espoirs d&#8217;\u00e9mancipation peuvent se cultiver, se d\u00e9velopper. Mais j\u2019ai peur que la tendance ne soit : chacun dans sa petite lutte, de son c\u00f4t\u00e9, incapable de s\u2019unir \u00e0 d\u2019autres \u2013 dans un parti notamment. Et je ne vois pas vraiment comment la th\u00e9orie de la d\u00e9mocratie liquide ou les pens\u00e9es libertaires pourraient rem\u00e9dier \u00e0 cette pente funeste. Au contraire, L\u00e9nine peut nous instruire sur le rapport entre une mobilisation de grande ampleur, irriguant les diff\u00e9rents lieux de suj\u00e9tion, et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une direction politique sans laquelle on tombe dans l\u2019agitation ou l\u2019esth\u00e9tisme.<\/p>\n<p><strong>Yves Sintomer.<\/strong> Prenons deux exemples paradigmatiques de transformations fondamentales initi\u00e9es au si\u00e8cle pass\u00e9. L&#8217;\u00c9tat social, que l&#8217;on d\u00e9fend aujourd&#8217;hui contre le n\u00e9olib\u00e9ralisme, a \u00e9t\u00e9 le produit d&#8217;int\u00e9r\u00eats parfaitement contradictoires : Bismarck qui voulait contrer la social-d\u00e9mocratie et fournir en soldats l&#8217;\u00c9tat prussien, Ford qui voulait vendre ses automobiles \u00e0 ses ouvriers, le mouvement ouvrier r\u00e9volutionnaire, les \u00e9glises qui souhaitaient plus de solidarit\u00e9, les mouvements r\u00e9formateurs, etc. Deuxi\u00e8me exemple : la r\u00e9volution f\u00e9ministe, qui est une r\u00e9volution anthropologique majeure, s\u2019est faite sans &#8220;prise de la Bastille&#8221;, sans partis sp\u00e9cifiques. Elle a \u00e9t\u00e9 le fait d\u2019une multitude d\u2019actrices et d\u2019acteurs, dans les mouvements sociaux, l\u2019Etat, les familles\u2026 Il y a \u00e9videmment des int\u00e9r\u00eats et des acteurs qui s&#8217;opposent, et une gouvernance internationale qui ressemble aujourd\u2019hui \u00e0 un v\u00e9ritable apartheid. Mais penser que l&#8217;on va r\u00e9soudre le probl\u00e8me avec un centre me semble totalement illusoire. Des gouvernements vont tomber et d&#8217;autres vont \u00eatre \u00e9lus, des rapports de pouvoir changeront au sein des entreprises, des grands entrepreneurs comprendront peut-\u00eatre que pour \u00e9viter une crise \u00e9conomique et \u00e9cologique ing\u00e9rable, il vaut mieux abandonner un d\u00e9veloppement non soutenable. Il y aura des ph\u00e9nom\u00e8nes contradictoires, hybrides\u2026 C&#8217;est \u00e7a la vie, c&#8217;est \u00e7a la politique !<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9590 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/democratie-liquide-d0a.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/democratie-liquide-d0a-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"democratie-liquide.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/democratie-liquide-livre-ys-a49.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/democratie-liquide-livre-ys-a49-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"democratie-liquide-livre-ys.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/democratie-liquide-livre-cs-06d.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/democratie-liquide-livre-cs-06d-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"democratie-liquide-livre-cs.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/democratie-liquide-photo-2-3f6.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/democratie-liquide-photo-2-3f6-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"democratie-liquide-photo-2.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/don_insert-393.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/don_insert-393-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"don_insert.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme d&#8217;autres mouvements d&#8217;occupation des places avant elle, la Nuit debout exprime un d\u00e9sir de renouveau contre la confiscation de la d\u00e9mocratie. Horizontalit\u00e9 contre verticalit\u00e9 ? Yves Sintomer et Cl\u00e9ment S\u00e9n\u00e9chal en d\u00e9battaient l&#8217;an dernier.<\/p>\n","protected":false},"author":1188,"featured_media":23118,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[372,293,498],"class_list":["post-9590","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-web","tag-democratie","tag-entretien","tag-nuit-debout"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9590","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1188"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9590"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9590\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/23118"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9590"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9590"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9590"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}