{"id":9573,"date":"2016-04-13T10:05:48","date_gmt":"2016-04-13T08:05:48","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-claire-simon-retour-au-bois\/"},"modified":"2023-06-23T23:21:50","modified_gmt":"2023-06-23T21:21:50","slug":"article-claire-simon-retour-au-bois","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9573","title":{"rendered":"Claire Simon, retour au bois"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Avec son nouveau documentaire, <em>Le Bois dont les r\u00eaves sont faits<\/em>, Claire Simon offre dans une \u0153uvre chorale une p\u00e9r\u00e9grination au c\u0153ur du bois de Vincennes. Entretien avec la r\u00e9alisatrice.<\/p>\n<p>Promenant sa cam\u00e9ra au fil des saisons, des diff\u00e9rents espaces du bois, des personnes rencontr\u00e9es et de leurs activit\u00e9s, la r\u00e9alisatrice d\u00e9voile aussi les multiples usages possibles de ce lieu. En s&#8217;int\u00e9ressant \u00e0 cette nature factice, entretenue et accessible en m\u00e9tro, Claire Simon \u2013 dont les films pr\u00e9c\u00e9dents se sont autant pench\u00e9s sur (entre autres) la gare du Nord, un centre de planning familial ou encore une cour de r\u00e9cr\u00e9ation \u2013 capte les mille et une voix du monde.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/qui-sommes-nous\/article\/soutenez-regards\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter size-full wp-image-23118\" src=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/wp-content\/uploads\/2016\/03\/don_insert-601.png\" alt=\"don_insert.png\" align=\"center\" width=\"460\" height=\"210\" \/><\/a><br \/>\nEmpreint d&#8217;une forme de m\u00e9lancolie, <em>Le Bois dont les r\u00eaves sont faits<\/em> r\u00e9v\u00e8le aussi derri\u00e8re les activit\u00e9s de chacun (peinture, cyclisme, \u00e9levage de pigeons, promenade, a\u00e9romod\u00e9lisme, prostitution, etc.) la qu\u00eate d&#8217;un lieu id\u00e9al, utopique. Ainsi que leur arri\u00e8re-champ, qu&#8217;il soit marqu\u00e9 par la solitude, l&#8217;inqui\u00e9tude ou le tragique. <\/p>\n<p><strong>Regards. \u00c0 travers votre film, on d\u00e9couvre comment chacun de ses protagonistes y construit son propre territoire. Est-ce ce processus qui vous int\u00e9ressait ? <\/strong><\/p>\n<p><strong>Claire Simon.<\/strong> Chacun fait l&#8217;exp\u00e9rience de son bois et l&#8217;invente. Pour le peintre, par exemple, je pense qu&#8217;il ne va jamais nulle part ailleurs qu&#8217;\u00e0 ce petit carrefour avec la rivi\u00e8re. L\u00e0, il se met en sc\u00e8ne lui-m\u00eame comme un &#8220;grand peintre&#8221;, r\u00e9alisant un petit tableau sur un chevalet, avec tous ses tubes de peintures \u00e0 c\u00f4t\u00e9. C&#8217;est magnifique, c&#8217;est un atelier dans la for\u00eat et quand on le d\u00e9couvre, on a l&#8217;impression de voir un artiste du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Il dit de lui qu&#8217;il n&#8217;a pas de personnalit\u00e9, qu&#8217;il n&#8217;est pas un grand peintre, mais il joue \u00e0 Gauguin, \u00e0 C\u00e9zanne. Ce qu&#8217;il fait constitue \u00e0 la fois un spectacle et un acte. La puissance cr\u00e9atrice des gens, comment chacun invente un syst\u00e8me, une histoire pour \u00eatre bien, c&#8217;est cela qui m&#8217;int\u00e9ressait. <\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2>\u00ab La for\u00eat, c&#8217;est le monde des hommes, de la chasse, du sexe, du sauvage, de l&#8217;animal \u00bb<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>Vous dites au sujet du bois \u2013 et le film le montre bien \u2013 que les femmes et les hommes ne l&#8217;occupent pas de la m\u00eame fa\u00e7on\u2026 <\/strong><\/p>\n<p>Il y a tr\u00e8s peu de femmes seules et pas de groupes de femmes. J&#8217;en ai cherch\u00e9, pourtant. C&#8217;est un monde d&#8217;hommes, o\u00f9 l&#8217;on trouve quelques femmes, quelques m\u00e8res. Mais ce constat est celui d&#8217;une r\u00e9alit\u00e9 : la for\u00eat (qui vient du latin &#8220;foresta&#8221; qui signifie l&#8217;ext\u00e9rieur), c&#8217;est le monde des hommes, de la chasse, du sexe, du sauvage, de l&#8217;animal. C&#8217;est de l&#8217;ordre du dehors. Tout cela ce sont des valeurs &#8220;viriles&#8221;. <\/p>\n<p><strong>Cet usage de l&#8217;espace selon les sexes rejoint au final celui dominant dans l&#8217;espace urbain&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>Chez les femmes existe malheureusement une rivalit\u00e9 organis\u00e9e depuis la nuit des temps. Alors il y a des exceptions. Des f\u00e9ministes, des lesbiennes, d&#8217;autres femmes ont tent\u00e9 et tentent de contrer cela, mais c&#8217;est encore balbutiant. Quand on voit des hommes se retrouver au bois, le sentiment de libert\u00e9 et le soulagement qu&#8217;ils \u00e9prouvent \u00e0 se retrouver entre eux, avec leurs copains, cela je ne l&#8217;ai jamais vu chez des femmes. Pendant le tournage, sur les quatre-vingt SDF vivant dans le bois l&#8217;hiver et les deux cent l&#8217;\u00e9t\u00e9, il y avait trois femmes. J&#8217;ai eu la chance d&#8217;en filmer une, mais qui n&#8217;est pas seule \u2013 seule elle ne pourrait pas tenir, c&#8217;est vraiment difficile. Dans ce contexte, seules les prostitu\u00e9es \u00e9changent pas mal entre elles. Il y a \u00e9videmment des rivalit\u00e9s, mais elles discutent telles des coll\u00e8gues et elles sont assez copines. En dehors du bois, le fait de voir des femmes en groupes, lib\u00e9r\u00e9es de toutes les contraintes de la famille et du couple, est aussi beaucoup plus rare et clandestin.<\/p>\n<p><strong>Vous \u00e9voquez \u00e9galement la pr\u00e9sence disparue du Centre universitaire de Vincennes (ouvert de 1969 \u00e0 1980). \u00c0 quel moment avez-vous eu le d\u00e9sir d&#8217;aborder cette utopie-l\u00e0 ?<\/strong><\/p>\n<p>D\u00e8s que j&#8217;ai commenc\u00e9 le film, j&#8217;y ai pens\u00e9. Mais c&#8217;est surtout que je ne retrouvais pas o\u00f9 il \u00e9tait : j&#8217;y \u00e9tais all\u00e9e plusieurs fois lors de son existence et tout ce que je lisais au sujet de sa localisation \u00e9tait faux. Une fois il \u00e9tait indiqu\u00e9 \u00e0 un endroit, une fois \u00e0 un autre. C&#8217;\u00e9tait tr\u00e8s surprenant. Il n&#8217;en reste plus aucune trace aujourd&#8217;hui, la m\u00e9moire de cet endroit a \u00e9t\u00e9 volontairement effac\u00e9e. M\u00eame s&#8217;il existe aujourd&#8217;hui une autre fac qui porte ce nom (Universit\u00e9 Paris VIII \u2013 Vincennes-Saint-Denis), accessible comme l&#8217;\u00e9tait Vincennes aux non-bacheliers, il y a quand m\u00eame eue la volont\u00e9 de supprimer toute trace de ce foyer de la pens\u00e9e et de la r\u00e9volte qu&#8217;a pu repr\u00e9senter Vincennes. <\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2>\u00ab De Deleuze \u00e0 l&#8217;inventaire des papillons, il se dit quelque chose sur comment le monde s&#8217;est transform\u00e9 \u00bb<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>Vous d\u00e9diez d&#8217;ailleurs le film \u00e0 Gilles Deleuze (ainsi qu&#8217;\u00e0 l&#8217;enseignant et essayiste Gilles Lipovetsky) qui y a donn\u00e9 des cours. Que repr\u00e9sente cette universit\u00e9 et ce philosophe disparus pour vous ?<\/strong><\/p>\n<p>Vincennes, Deleuze, c&#8217;\u00e9tait la fac, le philosophe dans la for\u00eat. Il y avait l&#8217;utopie de la fac elle-m\u00eame, de ce lieu o\u00f9 tous les plus grands penseurs venaient, et pas seulement en philosophie. Cela a quand m\u00eame du sens d&#8217;\u00e9radiquer un tel endroit, et c&#8217;est une \u00e9radication. Dans le film, j&#8217;essaie par le montage de raconter ce qui s&#8217;est pass\u00e9 depuis la disparition de la fac il y a plus de trente ann\u00e9es. On voit d&#8217;abord la promenade de personnes atteintes de troubles psychiques, avec cet homme qui touche un arbre. On passe ensuite aux images d&#8217;archives de Deleuze donnant un cours. Puis, \u00e0 nouveau le bois aujourd&#8217;hui, avec le forestier et son stagiaire qui essaient de compter le nombre de papillons pr\u00e9sents dans un rayon de cinq m\u00e8tres. De &#8220;Qu&#8217;est-ce qu&#8217;une promenade ?&#8221; ; \u00e0 l&#8217;interrogation de Deleuze &#8220;Est-ce que je suis une personne, est-ce que je suis un \u00e9v\u00e9nement ?&#8221; et jusqu&#8217;\u00e0 cet inventaire du nombre de papillons, il se dit quelque chose sur comment le monde s&#8217;est transform\u00e9. <\/p>\n<p><strong>Vous faites le lien entre l&#8217;intellectuel et ces forestiers\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Ils sont assez dr\u00f4les, ils ont l&#8217;air d&#8217;encyclop\u00e9distes inventoriant ce que comporte le bois. Mais en m\u00eame temps, cet acte porte l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;au lieu d&#8217;essayer de penser le monde, de trouver d&#8217;autres formes de pens\u00e9es, d&#8217;inventer de nouveaux concepts \u2013 ce que faisait Deleuze \u2013, on fait les comptes. Chercher combien de papillons demeurent, si la biodiversit\u00e9 est prot\u00e9g\u00e9e, s&#8217;av\u00e8re au final une position extr\u00eamement r\u00e9actionnaire. En trente ans, c&#8217;est cela qui a chang\u00e9. M\u00eame si ce rapport \u00e0 l&#8217;inventaire est certes important, je trouvais \u00e7a assez terrible. D&#8217;un certain c\u00f4t\u00e9 la nature a bon dos, elle recouvre ici enti\u00e8rement la pens\u00e9e. <\/p>\n<p><strong>Si vous ne revendiquez pas forc\u00e9ment le terme, il y a dans nombre de vos films un caract\u00e8re \u00e9minemment politique, qui s&#8217;exprime dans votre fa\u00e7on de filmer des lieux  (la gare du Nord pour <em>Gare du Nord<\/em>, un centre de planning familial dans <em>Les Bureaux de Dieu<\/em>, le bois de Vincennes dans Le Bois dont les r\u00eaves sont faits<\/em>, etc.) o\u00f9 se croisent toutes les classes sociales&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est sans doute parce que j&#8217;ai grandi \u00e0 la campagne. C&#8217;est le principe du village : la place du village c&#8217;est le forum, une fa\u00e7on de voir la soci\u00e9t\u00e9, tout le monde. C&#8217;est peut \u00eatre une conception tr\u00e8s XIXe, mais la place publique est l&#8217;endroit o\u00f9 se croisent des gens qui ne sont ni de la m\u00eame classe, ni de la m\u00eame origine et qui pour autant arrivent \u00e0 cohabiter ou \u00e0 s&#8217;engueuler. D&#8217;ailleurs c&#8217;est le fait remarquable des films des fr\u00e8res Lumi\u00e8res : on voit toujours plusieurs classes en m\u00eame temps. S&#8217;il y a des syst\u00e8mes d&#8217;oppression, il y a tout le temps de la relation. Et puis, quand ce n&#8217;est pas visible, c&#8217;est toujours un peu louche : lorsqu&#8217;on cache cette relation, cela signifie que l&#8217;oppression est beaucoup plus grande.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9573 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/bois-reves-affiche-359.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/bois-reves-affiche-359-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"bois-reves-affiche.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/don_insert-393.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/don_insert-393-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"don_insert.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec son nouveau documentaire, <em>Le Bois dont les r\u00eaves sont faits<\/em>, Claire Simon offre dans une \u0153uvre chorale une p\u00e9r\u00e9grination au c\u0153ur du bois de Vincennes. 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