{"id":957,"date":"1998-05-01T00:00:00","date_gmt":"1998-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage957\/"},"modified":"1998-05-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-04-30T22:00:00","slug":"collage957","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=957","title":{"rendered":"Collage"},"content":{"rendered":"<p>Le second volume (posthume) des Ecrits pour la psychanalyse (1955-1994), de Serge Leclaire, que viennent de publier les \u00e9ditions du Seuil porte en sous-titre &#8221; Diableries &#8220;. Diable, oui. Qu&#8217;il s&#8217;adresse \u00e0 de savants confr\u00e8res, \u00e0 des infirmiers ou \u00e0 des hommes politiques, qu&#8217;il \u00e9crive dans une revue ou qu&#8217;il \u00e9voque sa sulfureuse exp\u00e9rience de &#8221; Psy Show &#8221; \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision avec Pascale Breugnot, il garde la m\u00eame distance ironique, vis \u00e0 vis de lui-m\u00eame et de l&#8217;art qu&#8217;il pratique. Il \u00e9crit ainsi: &#8221; Nous savons, quand on veut faire de l&#8217;analyse et de la &#8221; psychiatrie &#8220;, c&#8217;est-\u00e0-dire avoir une pratique avec d&#8217;autres gens, qu&#8217;il est pr\u00e9f\u00e9rable d&#8217;\u00eatre un peu \u00e9clair\u00e9 sur sa propre position par rapport au complexe de castration, au complexe d&#8217;OEdipe, qu&#8217;il vaut mieux aussi savoir un peu comment manier ce qui est de l&#8217;ordre de la s\u00e9duction, comment on en joue ou on le re\u00e7oit.&#8221; Toute la beaut\u00e9 de la phrase est, on l&#8217;aura bien vu, dans ce &#8221; un peu &#8220;. Car on sait que, pour Lacan, dont Leclaire \u00e9tait proche, ce n&#8217;\u00e9tait bien s\u00fbr pas de &#8221; peu &#8221; qu&#8217;il s&#8217;agissait. Cela s&#8217;appelle \u00e9l\u00e9gance. L&#8217;autre charme de ce livre est que son auteur adore inventer des personnages, des situations qui vont l&#8217;accompagner dans ses plus subtiles, mine de rien, avanc\u00e9es th\u00e9oriques.&#8221; Il nous pla\u00eet d&#8217;imaginer&#8230;&#8221; commence-t-il un paragraphe par o\u00f9 en quelque sorte il reprend l&#8217;analyse de &#8221; l&#8217;homme aux loups &#8221; par Freud l\u00e0 o\u00f9 ce dernier l&#8217;avait trop t\u00f4t abandonn\u00e9e. Ainsi donne-t-il vie au tourment\u00e9 Icon\u00e9phore, jamais s\u00fbr de l&#8217;heure de ses rendez-vous, qui &#8221; doute parce qu&#8217;il sait &#8221; ou \u00e0 F\u00e9lix, &#8221; cadre sup\u00e9rieur et humaniste moderne &#8221; qui, avec un nom pareil aurait d\u00fb tout avoir pour \u00eatre heureux, ou encore \u00e0 ce touriste am\u00e9ricain ramass\u00e9 dans la rue un soir de beuverie par des &#8221; hirondelles &#8221; dont tout le monde a oubli\u00e9 aujourd&#8217;hui qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;agents cyclistes, et qui, huit mois plus tard, de retour \u00e0 Chicago&#8230; Mais on ne va pas le raconter, il faut le lire dans le texte. Savoureux. Et qu&#8217;on ne voie surtout pas l\u00e0 quelque facilit\u00e9 de &#8221; mise \u00e0 la port\u00e9e de&#8230;&#8221;. Comme l&#8217;ironie \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de soi-m\u00eame aide \u00e0 mieux entendre les autres, ces cr\u00e9atures de fiction permettent de mieux entendre le r\u00e9el. Autre pratique du &#8221; mentir-vrai &#8220;. Cette l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 n&#8217;est que de plume. Ce qui n&#8217;est pas un d\u00e9faut: quoi de plus pesant, malgr\u00e9 la devinette, qu&#8217;une plume lourde ? L&#8217;exigence \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de soi-m\u00eame, il ne la prenait pas \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re.&#8221; Il est \u00e0 penser, \u00e9crit-il, que l&#8217;asc\u00e8se analytique doit \u00eatre extr\u00eamement rigoureuse et que c&#8217;est le type d&#8217;engagement et de pratique avec lesquels toute tricherie se paye. J&#8217;entends par l\u00e0 toute fa\u00e7on d&#8217;imputer seulement \u00e0 l&#8217;autre ce qui est le coeur de son probl\u00e8me.&#8221; On voit que lorsqu&#8217;il fut question de &#8221; charme &#8221; \u00e0 propos de ce livre, il ne pouvait s&#8217;agir de l&#8217;acception trop souvent un peu mi\u00e8vre du mot.<\/p>\n<p>Paradoxe: il aura fallu que Quentin Tarantino, cin\u00e9aste am\u00e9ricain \u00e0 l&#8217;\u00e9criture jusqu&#8217;ici passablement nerveuse, pour ne pas dire n\u00e9vros\u00e9e, reconnaisse partout la dette qu&#8217;il a vis \u00e0 vis des films de la &#8221; Blaxploitation &#8221; des ann\u00e9es soixante-dix aux Etats-Unis, genre qu&#8217;on pourrait dire hyst\u00e9rique, pour que, avec Jackie Brown, portrait d&#8217;une femme noire qui joue, la quarantaine pass\u00e9e, sa derni\u00e8re carte dans une vie tumultueuse, il donne son oeuvre la plus apais\u00e9e. La plus m\u00fbre. C&#8217;est que d&#8217;abord ce film est un chant d&#8217;amour pour cette femme noire qui assume son \u00e2ge et sa condition. Pour cette femme et pour cette actrice, Pamela Griers. Il n&#8217;avait en effet manqu\u00e9, dans son adolescence, aucun des films dans lesquels elle jouait: Coffy, la panth\u00e8re de Harlem, infirmi\u00e8re vengeant par le massacre des trafiquants la mort de sa soeur d&#8217;une overdose, aussi bien que Foxy Brown, lanc\u00e9e dans la m\u00eame aventure pour sauver son petit fr\u00e8re. On a pu revoir, \u00e0 la Cin\u00e9math\u00e8que \u00e0 Paris, quelques-uns de ces films produits d&#8217;abondance dans la foul\u00e9e des r\u00e9voltes noires qui suivirent les \u00e9meutes de Watts en 1965 et du succ\u00e8s du mythique Sweet Sweetbass Baadas&#8217;s Song (1971) de Melvin van Peebles, premier film \u00e9crit, r\u00e9alis\u00e9 et produit par un Noir. Films \u00e9tonnants qui, g\u00e9n\u00e9ralement, d\u00e9marrent sur quelques flots de sang, comme les premiers de Tarantino et s&#8217;efforcent de tenir un rythme forcen\u00e9, quitte \u00e0 couper l&#8217;action au moment le plus frustrant par un dialogue convenu sur la pourriture des politiciens blancs ou la mis\u00e8re du ghetto. Films aussi r\u00e9alis\u00e9s \u00e0 la six-quatre-deux mais qui avaient le m\u00e9rite &#8211; d&#8217;o\u00f9 leur succ\u00e8s dans la communaut\u00e9 noire &#8211; de venger dans le r\u00eave de la salle de cin\u00e9ma toutes les frustrations quotidiennement v\u00e9cues par cette communaut\u00e9: voir gicler la cervelle d&#8217;un trafiquant de drogue blanc sous les balles d&#8217;une Panth\u00e8re de Harlem (et si, coiff\u00e9e &#8221; afro &#8221; comme Angela Davis, dont on voyait le portrait dans un autre film, elle s&#8217;appelait &#8221; panth\u00e8re &#8220;, ce n&#8217;\u00e9tait bien s\u00fbr pas un hasard) devait bien avoir quelque vertu consolatrice. Adolescent mordu de cin\u00e9ma, Quentin Tarantino avait su, lui blanc, &#8221; lire &#8221; ces films, entendre ce qu&#8217;ils disaient d&#8217;une revendication de dignit\u00e9. Amoureux dans sa jeunesse de la superbe &#8221; Coffy &#8221; faisant entrer, fusil \u00e0 canon sci\u00e9 en mains, la r\u00e9volte des femmes noires (r\u00e9volte contre les Blancs, mais aussi contre les machos noirs assez veules pour se glisser dans leurs trafics) dans l&#8217;histoire du cin\u00e9ma, il lui rend avec Jackie Brown le bonheur qu&#8217;elle lui avait donn\u00e9: un r\u00f4le \u00e0 la mesure de la femme qu&#8217;elle est, intelligente et d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 vivre. Ce dont, du m\u00eame coup, son cin\u00e9ma profite. Serge Leclaire le dit &#8221; le bien-\u00eatre, c&#8217;est \u00eatre bien avec l&#8217;autre, les autres; et \u00e7a, \u00e7a s&#8217;invente, \u00e7a se construit &#8220;.<\/p>\n<p>Apprendre \u00e0 vivre avec l&#8217;autre, c&#8217;est aussi le souci de Roger Bastide, dans un livre au titre aust\u00e8re: Anthropologie appliqu\u00e9e, qu&#8217;il publia en 1971 et qui vient d&#8217;\u00eatre r\u00e9\u00e9dit\u00e9 (Stock). Il avait soixante-treize ans lorsqu&#8217;il l&#8217;\u00e9crivit et devait mourir trois ans plus tard. Avec une m\u00e9ticulosit\u00e9 qui s&#8217;attache \u00e0 ne rien laisser de c\u00f4t\u00e9, il y fait le point sur cette science qu&#8217;il avait pratiqu\u00e9e sa vie durant.&#8221; L&#8217;anthropologie appliqu\u00e9e, \u00e9crit-il dans son introduction, nous situe en pleine lutte. C&#8217;est en quoi elle constitue le chapitre le plus passionnant de l&#8217;anthropologie, mais aussi certainement le plus d\u00e9cevant sans doute pour un lecteur qui s&#8217;attendrait \u00e0 des lendemains triomphants. Il nous pardonnera si ce livre ne lui laisse, le plus souvent, qu&#8217;un go\u00fbt de cendre et de sang.&#8221; C&#8217;est qu&#8217;il est lui aussi trop exigeant et trop lucide pour ne pas voir que cette science, qui devrait consister \u00e0 mieux con na\u00eetre l&#8217;homme pour l&#8217;aider \u00e0 mieux vivre, ne se constitua le plus souvent au pire qu&#8217;en &#8221; grande prostitu\u00e9e &#8221; au service de ceux qui se pensaient les ma\u00eetres du monde, au mieux en bonne conscience des m\u00eames. Il ne fut jamais de cette trempe-l\u00e0 de valets. Et il faut lire ce qu&#8217;il dit du &#8221; luso-tropicalisme &#8221; et, \u00e0 l&#8217;aube des temps modernes, de &#8221; ce Portugais qui s&#8217;est multipli\u00e9 partout en d&#8217;innombrables m\u00e9tis, de toutes les couleurs &#8221; et qui &#8221; conquit le monde, non par la Croix ou par le Glaive, mais par son sexe, en prolif\u00e9rant partout en Euro-Am\u00e9ricains, Euro-Asiatiques, Euro-Africains &#8220;. Il ne faut pas oublier non plus que, faisant ses premi\u00e8res armes d&#8217;ethnologue au Br\u00e9sil, il \u00e9crivait en 1945: &#8221; La philosophie du candomble (NDLR: religion mi-africaine mi-catholique des Noirs du Br\u00e9sil) n&#8217;est pas une philosophie barbare, mais une philosophie qui n&#8217;a pas encore \u00e9t\u00e9 d\u00e9chiffr\u00e9e.&#8221; Aussi poussa-t-il cette soif de d\u00e9chiffrement jusqu&#8217;\u00e0 vouloir rena\u00eetre \u00e0 un monde que ses anc\u00eatres, protestants c\u00e9venols, n&#8217;auraient pas \u00e9voqu\u00e9 sans fr\u00e9mir: &#8221; Je devais, \u00e9crit-il en 1973, me laisser p\u00e9n\u00e9trer par une culture qui n&#8217;\u00e9tait pas la mienne&#8230; La recherche scientifique exigeait de ma part le passage pr\u00e9alable par le rituel de l&#8217;initiation &#8221; (cit\u00e9 par Charles Beylier dans sa postface \u00e0 Images du Nordeste mystique en noir et blanc, \u00e9ditions Pandora). Et il faut lire, dans ce m\u00eame livre, l&#8217;hommage qu&#8217;il rend aux femmes qui le pr\u00e9par\u00e8rent \u00e0 cette initiation: &#8221; Je serai jusqu&#8217;\u00e0 ma mort, dit-il, reconnaissant \u00e0 toutes les m\u00e8res de saint qui m&#8217;ont consid\u00e9r\u00e9 comme leur petit enfant blanc&#8230; La connaissance de l&#8217;Afrique, elle, garde pour moi toute la saveur de cette tendresse maternelle, cette odeur des mains noires p\u00e9trisseuses, cette patience infinie dans le don de leur savoir. Suis-je rest\u00e9 digne d&#8217;elles ? &#8221; Il n&#8217;\u00e9tait pas, lui non plus, homme \u00e0 tricher: cette question, on s&#8217;en apercevra lisant ce livre, sous-tend tout son travail th\u00e9orique. On aimerait que la r\u00e9\u00e9dition de ce livre-somme donne envie \u00e0 quelques-uns de d\u00e9couvrir ce d\u00e9couvreur..<\/p>\n<p>Gustave Flaubert, Correspondance, tome IV (1869-1875).Edition \u00e9tablie par Jean Bruneau.Ed.Gallimard, &#8221; Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade &#8220;, 1 504 p., 470 F<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le second volume (posthume) des Ecrits pour la psychanalyse (1955-1994), de Serge Leclaire, que viennent de publier les \u00e9ditions du Seuil porte en sous-titre &#8221; Diableries &#8220;. Diable, oui. 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