{"id":952,"date":"1998-05-01T00:00:00","date_gmt":"1998-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/temps-de-travail952\/"},"modified":"1998-05-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-04-30T22:00:00","slug":"temps-de-travail952","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=952","title":{"rendered":"Temps de travail"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La crise de la sid\u00e9rurgie a d\u00e9stabilis\u00e9 le bassin d&#8217;emplois de Dunkerque. Mot d&#8217;ordre dans la production dor\u00e9navant: temps partiel et embauche r\u00e9duite. <\/p>\n<p>R\u00e9duire le temps de travail. La semaine de quatre jours. La soci\u00e9t\u00e9 des loisirs. Depuis le XIXe si\u00e8cle, l&#8217;industrie a r\u00e9volutionn\u00e9 les fa\u00e7ons de produire, de travailler et de vivre. Le travail est devenu un but en soi et ne pas en avoir, c&#8217;est se placer in\u00e9vitablement \u00e0 la marge. Tous les \u00e9conomistes sont pourtant unanimes: le temps de travail a diminu\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement depuis la r\u00e9volution industrielle. Ce qui signifie: il faut \u00eatre patient, la soci\u00e9t\u00e9 industrielle est porteuse de progr\u00e8s. Il suffit d&#8217;attendre. Pourtant, la baisse du temps de travail s&#8217;est faite \u00e0 coup de luttes et de conflits sociaux (1). Dunkerque, situ\u00e9e \u00e0 l&#8217;extr\u00eame Nord de la France (2), a \u00e9t\u00e9, depuis la d\u00e9cennie 1960, le fer de lance de la production sid\u00e9rurgique du pays, avec Fos-sur-Mer, pr\u00e8s de Marseille. Ville de n\u00e9goce et port de p\u00eache jusqu&#8217;\u00e0 la Seconde Guerre mondiale, Dunkerque a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d&#8217;un vaste projet d&#8217;industrialisation orchestr\u00e9 par l&#8217;Etat. A l&#8217;image de la sid\u00e9rurgie japonaise, beaucoup plus comp\u00e9titive, la d\u00e9cision d&#8217;installer une usine en bord de mer a \u00e9t\u00e9 prise. La sid\u00e9rurgie est devenue le poumon de la ville. L&#8217;entreprise offrait des emplois \u00e0 la pelle: pas besoin de perdre son temps \u00e0 l&#8217;\u00e9cole, jeunes et moins jeunes se sont trouv\u00e9s embrigad\u00e9s dans la grande industrie ! La crise de la sid\u00e9rurgie, qui commence d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 60, dix ans apr\u00e8s le d\u00e9marrage de Dunkerque, a rapidement \u00e9branl\u00e9 cette communaut\u00e9. A cela se sont rajout\u00e9es la fermeture des chantiers navals et la faillite d&#8217;une ribambelle de petits commerces et d&#8217;entreprises sous-traitantes. Licenciement, restructuration, fin des embauches&#8230; Alors que la politique de l&#8217;entreprise avait consist\u00e9, pendant les ann\u00e9es de croissance, \u00e0 stabiliser la main-d&#8217;oeuvre, aujourd&#8217;hui, le mot d&#8217;ordre est devenu: flexibilit\u00e9. Le cas de l&#8217;industrie sid\u00e9rurgique de Dunkerque constitue un exemple int\u00e9ressant des politiques d&#8217;embauche men\u00e9es depuis ces cinq derni\u00e8res ann\u00e9es par les entreprises des secteurs en d\u00e9clin (3). L&#8217;id\u00e9e de flexibilit\u00e9 remonte au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. A cette \u00e9poque, il n&#8217;\u00e9tait pas encore question de flexibilit\u00e9 du travail, mais du produit. Face \u00e0 la stagnation de la demande, les entreprises ont mis\u00e9 sur le renouvellement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 de leurs produits. Alors que la croissance \u00e9conomique s&#8217;\u00e9tait appuy\u00e9e sur la production de produits standardis\u00e9s en s\u00e9ries, la crise contraint les entreprises \u00e0 produire en petites s\u00e9ries des biens diff\u00e9renci\u00e9s. Pour cela, il faut les machines ad\u00e9quates: les \u00e9quipements industriels deviennent \u00e0 leur tour flexibles. Les robots &#8221; intelligents &#8221; et les machines-outils \u00e0 commandes num\u00e9riques se substituent aux salari\u00e9s.<\/p>\n<p> <strong> Apr\u00e8s la puce enchant\u00e9e, la fascination de la souplesse <\/strong><\/p>\n<p>Le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 a donc \u00e9t\u00e9 assez euphorique. R\u00e9actualisant les vieilles id\u00e9es de Schumpeter, on pensait que la croissance allait reprendre de plus belle gr\u00e2ce \u00e0 l&#8217;\u00e9lectronique. La puce allait se glisser dans tous nos produits et en am\u00e9liorer l&#8217;efficacit\u00e9. Puis, tr\u00e8s rapidement, d\u00e9senchantement. La croissance n&#8217;est pas au rendez-vous. Il fallait trouver autre chose. Sous l&#8217;influence des ap\u00f4tres du lib\u00e9ralisme et du dieu &#8221; march\u00e9 &#8220;, l&#8217;id\u00e9e selon laquelle les salari\u00e9s sont la cause de leurs propres maux, fait son chemin parmi les responsables politiques. La recette est simple: pour retrouver le plein emploi, laissons le march\u00e9 agir. Les entreprises doivent pouvoir embaucher et licencier en fonction des fluctuations de la conjoncture. L&#8217;id\u00e9e de flexibilit\u00e9 devient le nouveau dogme du patronat comme l&#8217;Organisation scientifique du travail au d\u00e9but du si\u00e8cle. La loi quinquennale de 1993 qui donne aux entreprises tout ce dont elles ont besoin pour fonctionner en souplesse, constitue l&#8217;aboutissement de cette \u00e9volution: temps partiel, travail int\u00e9rimaire, annualisation du temps de travail, CDD, etc. Les salari\u00e9s ne sont pas \u00e0 l&#8217;abri des ravages du temps. L&#8217;entreprise Sollac, du groupe fran\u00e7ais sid\u00e9rurgique Usinor-Sacilor, n&#8217;a pas embauch\u00e9 pendant des ann\u00e9es et doit \u00e0 pr\u00e9sent renouveler son personnel. Plus de 98% des salari\u00e9s ont entre 27 et 55 ans. Elle doit op\u00e9rer en douceur, au risque de se priver du savoir-faire et des comp\u00e9tences des salari\u00e9s qui font tourner l&#8217;entreprise depuis plusieurs ann\u00e9es. Suite \u00e0 l&#8217;accord de juillet 1995, Usinor embauche mais au compte-gouttes. La concurrence est dure sur le march\u00e9 de l&#8217;acier et les technologies nouvelles sont plus \u00e9conomes en main-d&#8217;oeuvre.&#8221; Si on m&#8217;avait dit qu&#8217;un jour Sollac embaucherait, je ne l&#8217;aurais pas cru ! &#8220;, d\u00e9clare un syndicaliste. L&#8217;entreprise a donc opt\u00e9 pour le &#8221; temps choisi &#8220;. Pourquoi perdre sa vie \u00e0 la gagner, alors que la vie est si courte ? Elle a donc utilis\u00e9 tout l&#8217;arsenal de la loi quinquennale en jouant \u00e0 la fois sur les d\u00e9parts en pr\u00e9retraite et le temps partiel.&#8221; Le d\u00e9veloppement du temps partiel, d\u00e9clare un responsable de Sollac Dunkerque, a \u00e9t\u00e9 rendu possible gr\u00e2ce \u00e0 un peu d&#8217;imagination et \u00e0 l&#8217;utilisation de toutes les ressources des lois fran\u00e7aises. Cela nous a permis \u00e0 la fois d&#8217;assurer nos gains de productivit\u00e9 et d&#8217;embaucher &#8221; (4). L&#8217;accord de juillet 1995 ne s&#8217;est pas traduit par une r\u00e9duction globale du temps de travail, ni par des embauches massives, mais par des am\u00e9nagements individuels en fonction des aspirations de chacun. Les salari\u00e9s \u00e2g\u00e9s de plus de 50 ans optent pour la pr\u00e9retraite progressive et quittent progressivement l&#8217;entreprise en travaillant \u00e0 temps partiel, avec compensation partielle de leur salaire. En contrepartie, ils deviennent tuteurs en prenant en main la formation d&#8217;un nouveau venu. Les jeunes sont d&#8217;abord embauch\u00e9s \u00e0 dur\u00e9e d\u00e9termin\u00e9e (contrat d&#8217;adaptation) puis \u00e0 dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e. Pour manoeuvrer les nouveaux \u00e9quipements, les salari\u00e9s doivent poss\u00e9der des comp\u00e9tences multiformes, se familiariser avec l&#8217;ordinateur, etc. La politique du temps choisi a donc \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e en 1990 par l&#8217;accord ACAP 2000 qui, \u00e0 une logique de poste, substitue une logique de comp\u00e9tences, en mettant fin au syst\u00e8me taylorien bas\u00e9 sur la sp\u00e9cialisation des individus. L&#8217;essentiel des emplois consistant en du travail post\u00e9 (environ 2 000 personnes sur un effectif total de 4 458), les \u00e9quipes de travail ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9organis\u00e9es. Il n&#8217;est pas ais\u00e9 pour le chef d&#8217;\u00e9quipe de travailler avec des temps de travail diff\u00e9rents, d&#8217;autant que les salari\u00e9s se sont engag\u00e9s par contrat \u00e0 accro\u00eetre les gains de productivit\u00e9 de 3% par an. D&#8217;o\u00f9 des &#8221; micro-conflits &#8220;, selon la direction, qui doivent \u00eatre r\u00e9solus par les salari\u00e9s eux-m\u00eames. En cas d&#8217;absence, pr\u00e9vue ou impr\u00e9vue, d&#8217;un des membres de l&#8217;\u00e9quipe, la charge de travail de l&#8217;\u00e9quipe augmente.<\/p>\n<p> <strong> Flexibilit\u00e9 du produit, flexibilit\u00e9 du capital, flexibilit\u00e9 du travail  <\/strong><\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui, environ 15% des salari\u00e9s de Sollac travailleraient \u00e0 temps partiel. Ce qui aurait permis l&#8217;embauche d&#8217;environ 300 personnes. Les r\u00e9sultats de l&#8217;entreprise sont excellents: Sollac contr\u00f4le 40% du march\u00e9 europ\u00e9en et compte bien conqu\u00e9rir le monde, comme l&#8217;affirme un journaliste nordiste (5), et multiplier les implantations \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger: Am\u00e9rique du Nord, Br\u00e9sil, Espagne. L&#8217;entreprise renouvelle constamment ses produits: 50% des produits Sollac n&#8217;existaient pas il y a cinq ans, d\u00e9clare un dirigeant de l&#8217;entreprise (6). Ce qui demande une adaptation constante des salari\u00e9s.&#8221; Si je m&#8217;absente quelques temps de l&#8217;entreprise, d\u00e9clare un salari\u00e9, je ne reconnais plus rien \u00e0 mon retour &#8220;. A en croire la direction et la presse, le temps choisi est un succ\u00e8s. Ce point de vue n&#8217;est pas partag\u00e9 par tout le monde. L&#8217;entreprise se montre satisfaite et est oppos\u00e9e \u00e0 toute directive impos\u00e9e autoritairement. Les responsables CGT de Sollac-Dunkerque ont envoy\u00e9, le 1er octobre 1997, une lettre au premier ministre pour d\u00e9noncer &#8221; des situations inacceptables sur le site de Dunkerque-Sollac et dans les entreprises sous-traitantes. Comment peut-on, en effet, parler de r\u00e9duction du temps de travail comme mesure en faveur de l&#8217;embauche quand les entreprises maintiennent \u00e0 haut niveau la pratique des heures suppl\u00e9mentaires, de doublements de postes, pour pallier, d&#8217;une part, le manque d&#8217;effectifs, comme moyen de gestion, d&#8217;autre part &#8221; (7). Le temps choisi ne l&#8217;est donc pas pour tous. Les conditions de travail relativement bonnes des salari\u00e9s de l&#8217;entreprise sont contrebalanc\u00e9es par une d\u00e9t\u00e9rioration des conditions de travail des salari\u00e9s des entreprises sous-traitantes qui doivent se conformer \u00e0 un rythme de travail de plus en plus soutenu, au risque de tout perdre.<\/p>\n<p>Flexibilit\u00e9 du produit, flexibilit\u00e9 du capital, flexibilit\u00e9 du travail, l&#8217;un ne se substitue pas \u00e0 l&#8217;autre, mais s&#8217;embo\u00eete l&#8217;un dans l&#8217;autre, pour former une logique nouvelle, o\u00f9 les entreprises g\u00e8rent leurs salari\u00e9s en flux tendus comme des mati\u00e8res premi\u00e8res ou produits semi-finis.<\/p>\n<p>* Ma\u00eetre de conf\u00e9rence en \u00e9conomie, Universit\u00e9 du Littoral \u00e0 Dunkerque.<\/p>\n<p>1. Voir Sophie Boutillier, Dimitri Uzunidis, le Travail brad\u00e9,automatisation, mondialisation, flexibilit\u00e9, collection &#8221; Economie et innovation&#8221;, l&#8217;Harmattan, Paris 1997.<\/p>\n<p>2. Sophie Boutillier, &#8221; l&#8217;Am\u00e9nagement du temps de travail &#8220;, la Pens\u00e9e, n\u00b0 310, avril-juin 1997.<\/p>\n<p>3. Sophie Boutillier, Dimitri Uzunidis, Port et industries du Nord, clich\u00e9s dunkerquois, l&#8217;Harmattan, Paris 1998.<\/p>\n<p>4. Dunkerque expansion, octobre 1997.<\/p>\n<p>5. Autrement dit, 30 janvier 1998.<\/p>\n<p>6. et 7.Dunkerque expansion, op.cit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La crise de la sid\u00e9rurgie a d\u00e9stabilis\u00e9 le bassin d&#8217;emplois de Dunkerque. 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