{"id":9495,"date":"2016-03-16T01:06:36","date_gmt":"2016-03-16T00:06:36","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-logiques-de-l-etat-policier\/"},"modified":"2016-03-16T01:06:36","modified_gmt":"2016-03-16T00:06:36","slug":"article-logiques-de-l-etat-policier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9495","title":{"rendered":"Logiques de l&#8217;\u00c9tat policier"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le monde politique est satur\u00e9 par les logiques de la peur, qui pr\u00e9sident aux adh\u00e9sions \u00e9lectorales comme aux politiques publiques au profit d\u2019un pouvoir ex\u00e9cutif de plus en plus faible et s\u00e9par\u00e9 du corps social, de plus en plus soumis au paradigme policier.<\/p>\n<p>En 2007, les Fran\u00e7ais avaient majoritairement vot\u00e9 pour le prestidigitateur en chef de la peur : Nicolas Sarkozy, premier flic de France. En 2012, majoritairement, ils votaient contre lui. Mais toujours dans un geste n\u00e9gatif, pour la plupart guid\u00e9s par une sorte de peur d\u00e9riv\u00e9e : la peur des surench\u00e8res s\u00e9curitaires et de l\u2019agitation constante de la clique n\u00e9op\u00e9tainiste de l\u2019identit\u00e9 nationale.<\/p>\n<p>Funeste erreur : fond\u00e9 sur les m\u00eames embases n\u00e9gatives, l\u2019exercice du pouvoir propos\u00e9 par Fran\u00e7ois Hollande n\u2019a eu de cesse de prolonger cette gouvernementalit\u00e9 de la peur et d\u2019alimenter la d\u00e9rive de l\u2019\u00c9tat capitaliste contemporain vers l\u2019ordre policier qui lui est consubstantiel.<\/p>\n<h2>L\u2019ombre des violences polici\u00e8res<\/h2>\n<p>Nous savions encore peu de choses sur les implications du paradigme policier sur la pratique polici\u00e8re elle-m\u00eame. Pourtant, c\u2019est sans doute sur le plan policier lui-m\u00eame que l\u2019\u00e9volution autoritaire de l\u2019\u00c9tat n\u00e9olib\u00e9ral est peut-\u00eatre la plus int\u00e9ressante. Car c\u2019est en effet dans cet interstice, ce point de contact quotidien entre le pouvoir et le citoyen que se r\u00e9v\u00e8le la nature d\u2019un r\u00e9gime.<\/p>\n<p>C\u2019est cet angle mort que vient \u00e9clairer <a href=\"http:\/\/acatfrance.fr\/brisonslesilence\">un rapport<\/a> consacr\u00e9 aux violences polici\u00e8res publi\u00e9 par l\u2019ACAT, une ONG de d\u00e9fense des droits de l\u2019homme, au moment m\u00eame o\u00f9 les brigades anti-criminalit\u00e9 de la police se voient dot\u00e9es d\u2019armes de guerre et que le Parlement discute d\u2019un assouplissement des r\u00e8gles d\u2019ouverture du feu par les forces de l\u2019ordre.<\/p>\n<p>Rappelons en guise de pr\u00e9ambule que Fran\u00e7ois Hollande a commenc\u00e9 son quinquennat en trahissant une promesse : celle d\u2019instaurer un r\u00e9c\u00e9piss\u00e9 de contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9 dans l\u2019optique de pr\u00e9venir enfin le harc\u00e8lement (contr\u00f4le au faci\u00e8s) des forces de l\u2019ordre sur les jeunes de banlieue. Entretemps, malgr\u00e9 le remarquable travail de documentation des associations de la soci\u00e9t\u00e9 civile, telles que le Collectif contre le contr\u00f4le au faci\u00e8s, le ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9tait semble-t-il devenu <em>\u00ab marginal \u00bb<\/em> (dixit Bernard Cazeneuve).<\/p>\n<h2>Opacit\u00e9 et d\u00e9ni de justice<\/h2>\n<p>La premi\u00e8re chose que constate l\u2019ACAT, c\u2019est l\u2019opacit\u00e9 totale qui r\u00e8gne : aucun recensement officiel des violences polici\u00e8res n\u2019existe au niveau de l\u2019administration. Aucune statistique, contrairement \u00e0 un pays comme les \u00c9tats-Unis par exemple, o\u00f9 les violences polici\u00e8res, pour \u00eatre si pr\u00e9gnantes, n\u2019en sont pas moins officiellement recens\u00e9es. L\u2019ACAT a n\u00e9anmoins pu retrouver la trace de 89 cas de violences polici\u00e8res av\u00e9r\u00e9es, dont 26 ont eu un d\u00e9c\u00e8s pour issue. Premier enseignement : ce sont souvent les jeunes et les minorit\u00e9s visibles qui sont victimes de ces violences.<\/p>\n<p>Seconde constatation : la police est peu r\u00e9ceptive aux plaintes port\u00e9es par les citoyens pour des motifs de violences polici\u00e8res. En 2014 par exemple, sur 5.178 plaintes, seules 32 ont entra\u00een\u00e9 des enqu\u00eates de la part de l\u2019Inspection g\u00e9n\u00e9rale de la police nationale (lesquelles comportent souvent des failles b\u00e9antes telles que le versement de faux t\u00e9moignages).<\/p>\n<p>Troisi\u00e8me constatation : les condamnations contre des policiers pour faits de violence sont non-seulement rares \u2013 7 condamnations sur les 89 cas \u00e9tudi\u00e9s, avec des peines de prison ferme quasiment inexistantes \u2013 mais en d\u00e9calage complet avec l\u2019\u00e9chelle des peines appliqu\u00e9es au citoyen lambda. Et l\u2019ACAT de souligner \u00e0 propos le sentiment et l\u2019ambiance d\u2019impunit\u00e9 qui r\u00e8gnent dans les rangs de la police.<\/p>\n<h2>Banalisation de la violence et doctrine de l\u2019affrontement<\/h2>\n<p>L\u2019ONG alerte ensuite sur la pratique polici\u00e8re en tant que telle. D\u2019abord, l\u2019usage des &#8220;armes interm\u00e9diaires&#8221;, comme le Taser et le Flash-Ball, a semble-t-il \u00e9t\u00e9 banalis\u00e9e ces derni\u00e8res ann\u00e9es. \u00c0 tel point que la police s\u2019en sert aujourd\u2019hui quasi-quotidiennement. Avec des d\u00e9g\u00e2ts notoires puisque depuis 2005, l\u2019usage du Flash-Ball (qui tire des balles de caoutchouc atteignant la vitesse d\u2019un TGV) a fait au moins un mort et 39 bless\u00e9s graves \u2013 dont 21 ont perdu l\u2019usage d\u2019un \u0153il.<\/p>\n<p>Quant au Taser, qui envoie des d\u00e9charges \u00e9lectriques paralysantes, il est aujourd\u2019hui majoritairement utilis\u00e9 en &#8220;mode contact&#8221;, c\u2019est-\u00e0-dire au corps-\u00e0-corps, avant toute autre tentative de ma\u00eetrise manuelle pr\u00e9alable. Or l\u2019usage du Taser en mode contact est r\u00e9pertori\u00e9 par le Comit\u00e9 europ\u00e9en pour la pr\u00e9vention de la torture (CPT) et le Comit\u00e9 des Nations unies contre la torture (CAT) comme un fait de torture. De m\u00eame d\u2019ailleurs que certaines techniques de &#8220;pliage&#8221; largement utilis\u00e9es, comme le maintien au sol sur la cage thoracique avec les mains prises dans le dos, position dans laquelle Eric Garner est mort \u00e9touff\u00e9 sur un trottoir de New York en juillet 2014.<\/p>\n<p>Ensuite, la pratique du maintien de l\u2019ordre pendant les manifestations publiques est devenue nettement plus agressive. D\u2019apr\u00e8s l\u2019ACAT, nous sommes pass\u00e9s d\u2019une conception o\u00f9 <em>\u00ab l\u2019on maintenait \u00e0 distance des manifestants \u00e0 une conception o\u00f9 l\u2019on vise ces manifestants. C\u2019est flagrant avec le Flash-Ball \u00bb<\/em>. Doctrine de l\u2019affrontement, voire de la pers\u00e9cution, bien plus que du maintien de l\u2019ordre pacifique. Avec les trag\u00e9dies que l\u2019on sait : la R\u00e9publique est aujourd\u2019hui biff\u00e9e d\u2019un nom suppl\u00e9mentaire, celui de R\u00e9mi Fraisse.<\/p>\n<h2>\u00c9tat de guerre symbolique et lois sc\u00e9l\u00e9rates<\/h2>\n<p>Ces d\u00e9rives de la pratique polici\u00e8re seraient peut-\u00eatre moins alarmantes si elles ne s\u2019inscrivaient pas dans une rationalit\u00e9 gouvernementale plus large. Le paradigme policier et ses proc\u00e9dures d\u2019exclusion trouve aujourd\u2019hui son mandat politique dans le discours public, c\u2019est-\u00e0-dire dans l\u2019ordre de la violence symbolique : refoulement des r\u00e9fugi\u00e9s, adoss\u00e9s au &#8220;probl\u00e8me de l\u2019immigration&#8221; ; stigmatisation de l\u2019islam et des musulmans associ\u00e9s au terrorisme ou \u00e0 la subversion des valeurs fran\u00e7aises (ou r\u00e9publicaines, selon comment l\u2019on con\u00e7oit la la\u00efcit\u00e9) ; invention de la mythologie de &#8220;l\u2019ennemi de l\u2019int\u00e9rieur&#8221; ; mise \u00e0 l\u2019index des bi-nationaux ; et bien entendu, proclamation d\u2019un \u00e9tat de &#8220;guerre&#8221;.<\/p>\n<p>De m\u00eame, on en trouve de multiples traductions du paradigme policier sur le plan juridique : multiplication des lois sc\u00e9l\u00e9rates (loi renseignement), inscription durable de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception (&#8220;\u00e9tat d\u2019urgence&#8221;) dans la Constitution, maintien de la magistrature dans la pr\u00e9carit\u00e9, remise en cause du juge d\u2019instruction, mise \u00e0 distance g\u00e9n\u00e9rale du pouvoir judiciaire au profit des d\u00e9cisions administratives, contournement des proc\u00e9dures judiciaires \u00e9l\u00e9mentaires, durcissement des politiques p\u00e9nales, poursuites r\u00e9p\u00e9t\u00e9es du parquet contre les syndicalistes\u2026<\/p>\n<h2>Retour du n\u00e9op\u00e9tainisme<\/h2>\n<p>Durcissement du maintien de l\u2019ordre, opacit\u00e9 et impunit\u00e9 de la police, mise \u00e0 distance du judiciaire, virulence du discours public\u2026 La policiarisation du r\u00e9gime poursuit son travail de sape avec une cons\u00e9quence \u00e9vidente : le rapport de la population \u00e0 sa police est de moins en moins d\u00e9mocratique. <\/p>\n<p>Apr\u00e8s le 11 janvier 2015, nous avons assist\u00e9 \u00e0 cette chose \u00e9trange : la police traversait les manifestations d\u2019hommage \u00e0 <em>Charlie Hebdo<\/em> sous les acclamations de la foule, go\u00fbtant cette embard\u00e9e affective d\u2019un genre nouveau d\u2019un salut de main royal. Des mois plus tard, la France est entr\u00e9e en guerre contre le terrorisme. Tout au long de ce cheminement vers le recours \u00e0 la violence, un sentiment de toute puissance s\u2019est mis \u00e0 cro\u00eetre chez les forces de l\u2019ordre, vers ceux auquel revient le pouvoir d\u00e9mesur\u00e9 d\u2019exercer le &#8220;monopole de la violence l\u00e9gitime&#8221;, selon la formule de Max Weber. Et sous le r\u00e8gne de l\u2019\u00c9tat d\u2019exception, toute violence de la part de l\u2019\u00c9tat devient l\u00e9gitime a priori : elle ne saurait \u00eatre rabattue dans le r\u00e9gime r\u00e9gulier de la l\u00e9galit\u00e9. Le pouvoir sans contre-pouvoir.<\/p>\n<p>Nous voici donc de retour dans la d\u00e9mission n\u00e9op\u00e9tainiste. Terroris\u00e9e, la population et ses repr\u00e9sentants politiques artificiellement r\u00e9unis dans l\u2019union nationale des peurs remettent leurs d\u00e9mons \u00e0 autrui \u2013 un autrui si possible arm\u00e9. Comme P\u00e9tain pr\u00e9f\u00e9rant la reddition \u00e0 la r\u00e9sistance. Au risque \u00e9vident de laisser la rationalit\u00e9 polici\u00e8re  envahir enti\u00e8rement le cercle discontinu de la d\u00e9mocratie, au d\u00e9triment certain des libert\u00e9s individuelles comme des libert\u00e9s publiques.<\/p>\n<h2>Contre la brutalit\u00e9, fonder l\u2019alliance des sans-peur<\/h2>\n<p>Il faut dire que le recours \u00e0 la peur et sa gouvernementalit\u00e9 polici\u00e8re est la seule possible quand tout programme positif est d\u00e9clar\u00e9 exclu par le paradigme dominant, le n\u00e9olib\u00e9ralisme en l\u2019occurrence, dont l\u2019unique programme consiste \u00e0 r\u00e9signer les populations \u00e0 la guerre de tous contre tous sur le grand march\u00e9 mondial des marchandises et des flux financiers. Ou pour le dire autrement, \u00e0 la brutalit\u00e9 nue des rapports de force \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me, c\u2019est que ce ralliement z\u00e9l\u00e9 \u00e0 l\u2019ordre n\u00e9olib\u00e9ral ne va pas sans approfondir les contradictions internes du capitalisme o\u00f9 s\u2019aiguisent les antagonismes entre classe dominante et classes subalternes \u2013 entre ceux qui s\u2019enrichissent et ceux qui s\u2019appauvrissent. Or l\u2019ill\u00e9gitimit\u00e9 des privil\u00e8ges mat\u00e9riels ne devient jamais plus visible qu\u2019en p\u00e9riode de stagnation \u00e9conomique, o\u00f9 l\u2019accumulation dont profitent les uns se paye d\u2019une d\u00e9gradation des conditions de vie des autres. Cons\u00e9quence : pour pallier la dislocation sociale et la d\u00e9sorientation politique engendr\u00e9es par la mondialisation du rapport capitaliste, les classes dominantes ont besoin d\u2019un appareil \u00e9tatique autoritaire.<\/p>\n<p>Il est donc urgent de regrouper ensemble les ext\u00e9rieurs de la R\u00e9publique polici\u00e8re : les sans-dents, sans-papiers, sans-drapeaux, sans-dipl\u00f4mes, sans-emplois, sans-voix, sans avenir \u2013 ce qui n\u2019exclut en rien les flics en rupture de ban avec la gouvernementalit\u00e9 de la peur qui les oppose malgr\u00e9 eux aux &#8220;sans R\u00e9publique&#8221;\u2026 Et de tisser avec eux une vaste alliance politique des &#8220;sans-peur&#8221; \u2013 pour reprendre un mot d\u2019Alain Badiou. C\u2019est-\u00e0-dire des exclus comme des pers\u00e9cut\u00e9s de la pantomime r\u00e9publicaine. Sans quoi la d\u00e9mocratie \u2013 avant tout fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 et le jeu des contre-pouvoirs \u2013 pourrait \u00eatre exclue d\u00e9finitivement de l\u2019histoire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le monde politique est satur\u00e9 par les logiques de la peur, qui pr\u00e9sident aux adh\u00e9sions \u00e9lectorales comme aux politiques publiques au profit d\u2019un pouvoir ex\u00e9cutif de plus en plus faible et s\u00e9par\u00e9 du corps social, de plus en plus soumis au paradigme policier.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[225],"tags":[329,404,411,316],"class_list":["post-9495","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-lesions-politiques-par-clement-senechal","tag-forces-de-lordre","tag-libertes","tag-repression","tag-securitaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9495","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9495"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9495\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9495"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9495"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9495"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}