{"id":948,"date":"1998-05-01T00:00:00","date_gmt":"1998-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/mutations948\/"},"modified":"1998-05-01T00:00:00","modified_gmt":"1998-04-30T22:00:00","slug":"mutations948","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=948","title":{"rendered":"Mutations"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Modernit\u00e9 de la vis\u00e9e communiste, inscrite dans l&#8217;antagonisme entre le degr\u00e9 de d\u00e9veloppement des forces productives et les fondements du syst\u00e8me capitaliste. Mais de nouvelles exigences pointent. <\/p>\n<p>Un si\u00e8cle et demi apr\u00e8s la publication du Manifeste, une poign\u00e9e d&#8217;id\u00e9ologues, toujours hant\u00e9s par le spectre du communisme, est occup\u00e9e \u00e0 convaincre qu&#8217;avec le capitalisme, nous aurions atteint la fin de l&#8217;Histoire. Ils avaient cru trouver dans les mutations du travail un terrain propice \u00e0 leur d\u00e9monstration. Une \u00e9tude de l&#8217;INSEE sur deux si\u00e8cles d&#8217;\u00e9volution du monde du travail en France ne montrait-elle pas que cette classe ouvri\u00e8re d\u00e9sign\u00e9e par Marx et Engels comme le fer de lance du changement de soci\u00e9t\u00e9 tendait \u00e0 s&#8217;effacer au sein d&#8217;un salariat d\u00e9sormais majoritairement employ\u00e9 dans les activit\u00e9s de service ? Et l&#8217;incapacit\u00e9 flagrante des pays se r\u00e9clamant du communisme \u00e0 ma\u00eetriser les nouvelles technologies n&#8217;\u00e9tait-elle pas la preuve de l&#8217;inad\u00e9quation de ces id\u00e9es aux r\u00e9alit\u00e9s de la production moderne ? Si ce discours n&#8217;a plus tout \u00e0 fait la m\u00eame pr\u00e9gnance, le besoin de clarifier les liens entre \u00e9volutions du travail et devenir de la soci\u00e9t\u00e9 demeure d&#8217;actualit\u00e9. Car si personne ne nie le fait que nous vivons une nouvelle r\u00e9volution dans les forces productives, encore faut-il s&#8217;entendre sur la nature de celle-ci et sur la capacit\u00e9 du capitalisme \u00e0 l&#8217;assimiler.<\/p>\n<p> <strong> Vers des t\u00e2ches de conception, de gestion et d&#8217;organisation  <\/strong><\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui, ce sont de nouvelles fonctions humaines, \u00e0 caract\u00e8re non plus manuel, mais intellectuel, qui sont objectiv\u00e9es dans les moyens de production: raisonnements logiques d\u00e9ductifs et inductifs, proc\u00e9dures de contr\u00f4le, modification automatique des variables de la production en fonction des donn\u00e9es d&#8217;environnement, etc. Avec l&#8217;informatisation, des travaux jusque-l\u00e0 dissoci\u00e9s du processus de production s&#8217;y trouvent maintenant agglom\u00e9r\u00e9s. Les entreprises s&#8217;\u00e9quipent de syst\u00e8mes de plus en plus int\u00e9gr\u00e9s, qui g\u00e8rent aussi bien les t\u00e2ches de production proprement dites que le personnel, les approvisionnements, les clients ou la comptabilit\u00e9. Ces syst\u00e8mes sont con\u00e7us par des informaticiens et des sp\u00e9cialistes de la t\u00e9l\u00e9matique gr\u00e2ce \u00e0 des ateliers de g\u00e9nie logiciel qui permettent de g\u00e9n\u00e9rer automatiquement les programmes \u00e0 partir d&#8217;une description fonctionnelle des donn\u00e9es et des traitements attendus (1). Cette complexification croissante des outils aboutit en quelque sorte \u00e0 faire &#8221; remonter &#8221; l&#8217;intervention humaine de la transformation directe de la mati\u00e8re vers des t\u00e2ches de conception, d&#8217;organisation et de gestion. Ces \u00e9volutions transforment en profondeur le contenu du travail. De ce fait, celui-ci ne peut moins que jamais \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 l&#8217;acte productif stricto sensu. Avec l&#8217;interp\u00e9n\u00e9tration croissante entre science et production et l&#8217;\u00e9mergence de la technologie combinant nouveaux outils, connaissances th\u00e9oriques et savoir-faire, le travail productif, bien loin de dispara\u00eetre, \u00e9largit ses fronti\u00e8res. La cr\u00e9ation de richesses mat\u00e9rielles r\u00e9sulte de plus en plus d&#8217;une coop\u00e9ration entre activit\u00e9s directement productives et activit\u00e9s de service, t\u00e2ches de fabrication et de conception ou de recherche (2). Ces bouleversements concernent l&#8217;ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 et s&#8217;accompagnent de mutations sociales de m\u00eame ampleur. Les proph\u00e8tes de la disparition de la classe ouvri\u00e8re fondent leur th\u00e8se sur l&#8217;assimilation erron\u00e9e du travail productif au travail manuel, alors qu&#8217;avec les outils modernes et le nouveau type de m\u00e9diation qu&#8217;ils instaurent entre l&#8217;homme et la mati\u00e8re, la cr\u00e9ation de plus-value est et sera toujours davantage le fait d&#8217;activit\u00e9s intellectuelles. L&#8217;int\u00e9gration \u00e0 l&#8217;acte productif de nouvelles fonctions vient au contraire \u00e9tendre et diversifier le champ d&#8217;une classe ouvri\u00e8re d\u00e9sormais \u00e9largie \u00e0 nombre d&#8217;ing\u00e9nieurs, de techniciens, de cadres techniques, d&#8217;employ\u00e9s qui concourent \u00e0 la cr\u00e9ation de richesses.<\/p>\n<p> <strong> Nouvelle orientation de l&#8217;argent, promotion de la d\u00e9mocratie <\/strong><\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, la mise en commun de comp\u00e9tences toujours plus diversifi\u00e9es et compl\u00e9mentaires, les liens qu&#8217;entretiennent production, recherche et formation, l&#8217;unification des outils du travail par-del\u00e0 les m\u00e9tiers contribuent \u00e0 la constitution progressive de ce &#8220;travailleur collectif&#8221; qu&#8217;envisageait d\u00e9j\u00e0 Marx (3). Cette \u00e9volution est visible dans l&#8217;entreprise o\u00f9 les vieux sch\u00e9mas d&#8217;organisation tayloriens fond\u00e9s sur la parcellisation font peu \u00e0 peu place \u00e0 la notion de collectif de travail rassemblant des salari\u00e9s de qualifications et de positions hi\u00e9rarchiques diff\u00e9rentes (4). Elle existe aussi dans les relations entre entreprises contribuant \u00e0 la r\u00e9alisation d&#8217;un m\u00eame produit. La constitution progressive de r\u00e9seaux associant sur le long terme de grandes soci\u00e9t\u00e9s et des PME sous-traitantes sp\u00e9cialis\u00e9es, ou encore les liens entre industrie, laboratoires scientifiques, organismes de formation continue en t\u00e9moignent. Cette socialisation croissante du travail tend \u00e0 rapprocher de la production des cat\u00e9gories de salari\u00e9s comme les enseignants ou les chercheurs et \u00e0 les confronter plus directement au rapport d&#8217;exploitation capitaliste. Un double mouvement contradictoire marque donc le monde du travail: d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 une diversification croissante des fonctions sur laquelle le patronat s&#8217;appuie pour susciter des divisions, de l&#8217;autre une interd\u00e9pendance croissante entre les diff\u00e9rents acteurs, porteuse de convergences d&#8217;int\u00e9r\u00eats et de pr\u00e9occupations et par cons\u00e9quent de solidarit\u00e9s plus larges.<\/p>\n<p> <strong> Production, gestion, conception &#8211; formation et recherche <\/strong><\/p>\n<p>Or, derri\u00e8re ces mutations pointent de nouvelles exigences. Avec l&#8217;apparition de la technologie et de la science comme bases nouvelles de la production mat\u00e9rielle, le niveau et la qualit\u00e9 de la communication, de la formation, de la recherche (tous ces aspects du travail qu&#8217;on peut qualifier d&#8217; &#8220;informationnels&#8221;), deviennent autant de conditions de l&#8217;efficacit\u00e9 de la production. Ma\u00eetriser la complexit\u00e9 croissante de celle-ci, faire face \u00e0 l&#8217;intellectualisation du travail et \u00e0 l&#8217;interd\u00e9pendance accrue entre des t\u00e2ches elles-m\u00eames toujours plus diversifi\u00e9es fait appara\u00eetre des besoins in\u00e9dits: consacrer davantage de d\u00e9penses pour la qualification des hommes et l&#8217;approfondissement des connaissances, \u00e0 promouvoir le partage des savoirs et des pouvoirs et \u00e0 mettre fin \u00e0 la coupure mill\u00e9naire entre ceux qui con\u00e7oivent et ceux qui ex\u00e9cutent, \u00e0 coordonner l&#8217;activit\u00e9 des hommes \u00e0 une \u00e9chelle toujours plus large.<\/p>\n<p>Une nouvelle orientation de l&#8217;argent, la promotion de la d\u00e9mocratie, le d\u00e9veloppement de la coop\u00e9ration: comment ne pas constater le caract\u00e8re r\u00e9volutionnaire de ces d\u00e9fis ? Face \u00e0 eux, le capitalisme cherche \u00e0 s&#8217;adapter. Il modifie sans cesse les organisations du travail et met en place de nouveaux m\u00e9canismes d&#8217;exploitation pour flexibiliser, diviser et int\u00e9grer les salari\u00e9s aux strat\u00e9gies d&#8217;entreprises (5). La port\u00e9e de ces efforts ne doit pas \u00eatre n\u00e9glig\u00e9e. Pour autant, ils d\u00e9bouchent syst\u00e9matiquement sur de nouvelles difficult\u00e9s dans la mesure o\u00f9 ils restent circonscrits \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur des limites fix\u00e9es par le mode de production dominant: une recherche de la productivit\u00e9 fond\u00e9e sur l&#8217;\u00e9conomie du travail vivant, le monopole patronal de gestion, des rapports \u00e9conomiques fond\u00e9s sur la loi du march\u00e9. C&#8217;est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0, dans cet antagonisme entre le degr\u00e9 de d\u00e9veloppement atteint par les forces productives et les fondements du syst\u00e8me capitaliste, qu&#8217;est inscrite la modernit\u00e9 de la vis\u00e9e communiste.<\/p>\n<p>Cette exigence de transformations radicales touche les terrains les plus vari\u00e9s. Ainsi, \u00e0 l&#8217;oppos\u00e9 de la notion de march\u00e9 du travail qui d\u00e9bouche sur une exclusion et une pr\u00e9carisation massives, l&#8217;institution d&#8217;un syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 d&#8217;emploi et de formation permettrait d&#8217;organiser au cours de la vie professionnelle les n\u00e9cessaires passerelles entre t\u00e2ches de production-gestion-conception, de formation et de recherche, dans des conditions garantissant le libre \u00e9panouissement de chacun. De m\u00eame, contre l&#8217;anachronisme d&#8217;une \u00e9cole discriminatoire et \u00e9troitement professionnalis\u00e9e qui laisse sur le c\u00f4t\u00e9 une masse de jeunes sous-qualifi\u00e9s, l&#8217;objectif d&#8217;une \u00e9cole de la r\u00e9ussite pour tous r\u00e9pond \u00e0 l&#8217;exigence d&#8217;une formation pluridisciplinaire, de haut niveau et ouverte sur l&#8217;avenir. Dans l&#8217;entreprise, \u00e0 l&#8217;inverse de l&#8217;individualisation qui produit mal-vivre, d\u00e9motivation et oppositions, mobiliser les hommes suppose d&#8217;instaurer de nouveaux droits collectifs pour lib\u00e9rer leur initiative et d\u00e9mocratiser les processus de d\u00e9cision \u00e0 tous les niveaux. Enfin, dans l&#8217;organisation des rapports \u00e9conomiques, le partage des richesses, des savoir-faire, des technologies et des fruits du travail passe par le d\u00e9passement de la logique de concurrence et l&#8217;organisation de coop\u00e9rations entre les producteurs.<\/p>\n<p>Constater la n\u00e9cessit\u00e9 de rompre le carcan des rapports de production capitalistes ne signifie pas conclure \u00e0 l&#8217;in\u00e9luctabilit\u00e9 de cette perspective. Les forces dominantes, conscientes que c&#8217;est l&#8217;avenir du syst\u00e8me qui se joue, luttent avec acharnement pour pr\u00e9server leur domination. Et si, avec la r\u00e9volution scientifique et technologique, c&#8217;est bien le communisme et son id\u00e9al de lib\u00e9ration humaine qui frappent \u00e0 la porte, ce sont les hommes qui d\u00e9cideront quand et comment ouvrir cette derni\u00e8re.<\/p>\n<p>* Ing\u00e9nieur \u00e0 la RATP.<\/p>\n<p>1. Il n&#8217;y a dans ce processus et les biens &#8221; informationnels &#8221; qu&#8217;il concerne rien d&#8217;immat\u00e9riel: un logiciel, d&#8217;exploitation, de base ou d&#8217;application, une base de donn\u00e9es n&#8217;existent qu&#8217;\u00e0 travers un support mat\u00e9riel, magn\u00e9tique ou optique.<\/p>\n<p>2. L&#8217;explosion des effectifs employ\u00e9s dans les activit\u00e9s de service doit \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e \u00e0 la lumi\u00e8re de ce processus.L&#8217;appareil statistique actuel, qui repose sur des concepts inadapt\u00e9s aux r\u00e9alit\u00e9s du travail d&#8217;aujourd&#8217;hui, ne permet pas de distinguer clairement parmi ces activit\u00e9s celles qui sont directement li\u00e9es \u00e0 la production et celles relevant proprement du &#8221; tertiaire &#8220;.<\/p>\n<p>3. Le Capital livre I, tome 2.<\/p>\n<p>4. L&#8217;importance prise par les r\u00e9unions de travail des entreprises est significative.Les limites impos\u00e9es par le syst\u00e8me de pouvoir actuel (interdiction de remise en cause de la strat\u00e9gie de l&#8217;entreprise, absence d&#8217;une r\u00e9elle libert\u00e9 d&#8217;expression, d\u00e9cisions unilat\u00e9rales, autocensure des participants, dissimulation ou manipulation d&#8217;informations) le sont tout autant.<\/p>\n<p>5. Voir &#8220;Quand les mutations de l&#8217;entreprise structurent les comportements&#8221;, Regards n\u00b017, octobre 1996.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Modernit\u00e9 de la vis\u00e9e communiste, inscrite dans l&#8217;antagonisme entre le degr\u00e9 de d\u00e9veloppement des forces productives et les fondements du syst\u00e8me capitaliste. 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