{"id":9396,"date":"2016-02-10T11:01:48","date_gmt":"2016-02-10T10:01:48","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-que-faire-de-l-union-europeenne\/"},"modified":"2023-06-23T23:21:24","modified_gmt":"2023-06-23T21:21:24","slug":"article-que-faire-de-l-union-europeenne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9396","title":{"rendered":"Que faire de l\u2019Union europ\u00e9enne ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Sortie de l&#8217;euro et de l&#8217;Europe, &#8220;europ\u00e9isme&#8221;, &#8220;r\u00e9alisme&#8221;, souverainisme, nationalisme\u2026 Roger Martelli r\u00e9pond \u00e0 Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon sur le type de rupture que la gauche doit opposer \u00e0 un projet europ\u00e9en d\u00e9voy\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>En hommage \u00e0 \u00c9lisabeth Gauthier.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p><em>Delenda Carthago<\/em>, <em>\u00ab Carthage doit \u00eatre d\u00e9truite \u00bb<\/em>, s\u2019exclamait Caton l\u2019Ancien \u00e0 chacun de ses discours, au temps de la rivalit\u00e9 de Rome et de Carthage. <em>\u00ab La zone euro doit \u00eatre abandonn\u00e9e \u00bb<\/em>, <a href=\"http:\/\/blog.mondediplo.net\/-La-pompe-a-phynance-\">r\u00e9clame inlassablement Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon<\/a>. Il faut lui reconna\u00eetre que Carthage fut effectivement d\u00e9truite. Les litanies opini\u00e2tres du vieux conservateur romain n\u2019en furent toutefois pas la cause, mais le fait que Rome, alors puissance montante de la M\u00e9diterran\u00e9e, avait les moyens de terrasser son adversaire. <\/p>\n<p>Or, \u00e0 ce jour, hors de l\u2019euro ou dans l\u2019euro, le probl\u00e8me est que les forces de transformation sociale n\u2019ont pas les ressources capables de les faire gagner. Dans ces conditions, promettre la victoire par la sortie de l\u2019euro a, au mieux, la vertu mobilisatrice de Paul Reynaud \u2013 futur dernier chef de gouvernement de la IIIe R\u00e9publique \u2013 affirmant en septembre 1939 : <em>\u00ab Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts \u00bb<\/em>.<\/p>\n<h2>Quelle rupture avec l&#8217;Europe ?<\/h2>\n<p>Ceux qui disent que la question de l\u2019Europe devrait \u00eatre un \u00e9l\u00e9ment structurant des controverses \u00e0 venir, et donc un th\u00e8me majeur de la pr\u00e9sidentielle de 2017, ceux-l\u00e0 ont raison. Tout consensus factice, qui ignorerait les divergences r\u00e9elles sur ce point, serait source de d\u00e9sastres futurs. Il y a pour l\u2019instant une ligne de fracture, \u00e0 court terme insurmontable, entre ceux qui consid\u00e8rent que le cadre actuel de l\u2019Union est am\u00e9nageable en l\u2019\u00e9tat et ceux qui pensent que seule une rupture du cadre lui-m\u00eame rend possible une ult\u00e9rieure avanc\u00e9e d\u00e9mocratique et sociale.<\/p>\n<p>Une fois ce constat admis, inutile de se cacher que, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un parti pris de rupture, les d\u00e9saccords sont profonds et que les toutes derni\u00e8res ann\u00e9es les ont aviv\u00e9s. Reste \u00e0 savoir si ces d\u00e9saccords sont \u00e0 ce point fondamentaux qu\u2019ils n\u00e9cessitent d\u2019installer des barri\u00e8res \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une gauche bien \u00e0 gauche. En 2005, apr\u00e8s la victoire du &#8220;non&#8221; contre le projet de Trait\u00e9 constitutionnel europ\u00e9en, la Ligue communiste r\u00e9volutionnaire expliqua qu\u2019un clivage d\u00e9cisif opposait d\u00e9sormais les &#8220;antilib\u00e9raux&#8221; et les &#8220;anticapitalistes&#8221;. Je continue de penser que la LCR avait tort, qu\u2019elle en a pay\u00e9 l\u2019addition, mais que nous l\u2019avons tous pay\u00e9e avec elle. Je ne voudrais pas qu\u2019une semblable dispute nous paralyse aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>J\u2019ai commenc\u00e9 par une pique \u00e0 l\u2019encontre de Lordon. Cela ne m\u2019emp\u00eache pas de juger qu\u2019il exprime avec force une coh\u00e9rence que je r\u00e9cuse dans sa trame, mais que je ne m\u00e9prise pas. Dans ses livres r\u00e9cents, Lordon se r\u00e9clame en permanence de Spinoza pour plaider en faveur d\u2019une vision &#8220;r\u00e9aliste&#8221; des rapports internationaux. Le &#8220;mondialisme&#8221;, nous dit-il, est une belle id\u00e9e, mais une parfaite utopie dans un monde o\u00f9 r\u00e8gne le rapport des forces. Il n\u2019y a pas de mobilisation sociale ou civique sans &#8220;affect&#8221;, ajoute-t-il. Or, depuis deux si\u00e8cles, les &#8220;affects&#8221; politiques se construisent dans un cadre national. Tout parti pris subversif doit donc s\u2019enraciner avant tout dans un cadre national. C\u2019est sur cette base-l\u00e0, et sur elle seulement, que des rapports solidaires peuvent se nouer entre les nations. <\/p>\n<p>En ce sens, &#8220;l\u2019europ\u00e9isme&#8221; qu\u2019il ex\u00e8cre est au mieux un enfant perverti de l\u2019internationalisme. Un peu d\u2019internationalisme \u00e9loigne de la patrie, beaucoup y ram\u00e8ne, expliquait Jaur\u00e8s. Lordon se r\u00eave-t-il en nouveau Jaur\u00e8s ? En tout cas, son propos est clair ; c\u2019est en redonnant \u00e0 chaque nation la base de sa souverainet\u00e9 \u00e9conomique et donc en lui restituant sa monnaie nationale, que l\u2019on cr\u00e9era, mais ult\u00e9rieurement, les bases d\u2019une coop\u00e9ration continentale \u00e9quilibr\u00e9e.<\/p>\n<p>Des motifs solides m\u2019\u00e9loignent de ce cadre de pens\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>1. Tout d\u2019abord, le &#8220;r\u00e9alisme&#8221; est un pi\u00e8ge \u00e0 mes yeux.<\/strong> En mati\u00e8re d\u2019analyse des relations internationales, il existe une th\u00e9orie dite &#8220;r\u00e9aliste&#8221;, qui a \u00e9t\u00e9 formalis\u00e9e aux \u00c9tats-Unis il y a plus d\u2019un demi-si\u00e8cle. Elle repose sur un postulat simple : <em>\u00ab La politique internationale, comme toute politique, est une lutte pour la puissance \u00bb<\/em> (Hans Morgenthau, 1948). Lordon nous propose une version &#8220;de gauche&#8221; du paradigme r\u00e9aliste. La lutte des classes se confond avec la guerre, or la guerre r\u00e9cuse &#8220;l\u2019ang\u00e9lisme&#8221;. D\u00e8s lors, toute lutte oppose dans chaque camp les faibles et les forts, les durs et les mous, les d\u00e9termin\u00e9s et les ind\u00e9cis, les radicaux et les capitulards. Qui veut la guerre doit se doter des armes pour la mener. D\u2019abord la fougue d\u2019Achille et l\u2019ordre militaire d\u2019Agamemnon ; la prudence du vieux Nestor et la ruse d\u2019Ulysse ne viennent qu\u2019apr\u00e8s\u2026<\/p>\n<p>Cette fa\u00e7on de voir, qui n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 un certain virilisme, n\u2019est rien d\u2019autre que celle de la guerre froide, m\u00eame si elle est vue de gauche. Il y aurait toujours deux classes (aujourd\u2019hui le &#8220;peuple&#8221; et la &#8220;caste&#8221; ou les &#8220;\u00e9lites&#8221;) et donc deux camps. On ne dit plus &#8220;classe contre classe&#8221; \u2013- l\u2019histoire communiste fait que la formule est mal vue. Mais il y aurait le syst\u00e8me et l\u2019anti-syst\u00e8me, eux et nous, camp contre camp. L\u2019histoire pourtant devrait faire r\u00e9fl\u00e9chir. Le communisme d\u2019apr\u00e8s 1945 a voulu &#8220;choisir son camp&#8221; et lui donner toutes les ressources de la puissance. \u00c0 l\u2019arriv\u00e9e, il a perdu. Pas seulement parce que ses forces \u00e9taient inf\u00e9rieures, mais parce que pour gagner il en est arriv\u00e9 \u00e0 pousser si loin les logiques de la puissance (discipline, \u00e9tatisme, coercition) qu\u2019il est devenu le contraire de ce pour quoi des millions d\u2019individus s\u2019\u00e9taient reconnus en lui. La v\u00e9rit\u00e9 du &#8220;r\u00e9alisme&#8221;, h\u00e9las, ce fut le stalinisme. La Russie sovi\u00e9tique crut qu\u2019elle avait ainsi assis d\u00e9finitivement sa puissance ; elle ne vit pas qu\u2019elle cr\u00e9ait en fait les conditions de sa paralysie, puis de sa n\u00e9crose.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, o\u00f9 l\u2019on nous explique \u00e0 longueur de temps que nous sommes en \u00e9tat de guerre, la logique ne devrait pas \u00eatre de s\u2019adapter \u00e0 la guerre <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/qui-veut-la-peau-de-roger-martelli\/article\/la-justice-pas-l-etat-de-guerre\">mais de s\u2019en sortir<\/a>. Le r\u00e9alisme suppos\u00e9 de la puissance est toujours un leurre, quel que soit le &#8220;camp&#8221; qui en use. Dans le cas du mouvement critique (dont le mouvement ouvrier a \u00e9t\u00e9 longtemps la figure historique majeure), il conduit au d\u00e9sastre. En ce sens, ce qui s\u2019est produit hier se reproduira demain.<\/p>\n<p><strong>2. \u00c0 sa mani\u00e8re, Lordon n\u2019affirme curieusement rien d\u2019autre que ce que pr\u00f4nait\u2026 le PCF jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1980.<\/strong> Que disaient alors les communistes ? Que la crise \u00e9tait <em>\u00ab avant tout nationale \u00bb<\/em>, que la lutte contre le capitalisme l\u2019\u00e9tait tout autant et que le socialisme ne pouvait \u00eatre qu\u2019aux <em>\u00ab couleurs de la France \u00bb<\/em>. Cette conception avait sa force et je l\u2019ai longtemps partag\u00e9e, avec passion. Elle n\u2019est plus la mienne aujourd\u2019hui, m\u00eame si je n\u2019ai aucune envie de seulement lui tourner le dos.<\/p>\n<p>Nous vivons dans un monde qui n\u2019est plus seulement la juxtaposition des nations. Ce n\u2019est pas que la nation se soit \u00e9vanouie, comme le pensaient certains, ni que l\u2019\u00c9tat national ait perdu toute possibilit\u00e9 d\u2019agir sur l\u2019ordre des choses. Mais l\u2019interd\u00e9pendance des soci\u00e9t\u00e9s humaines fait que la structuration du social se fait dans un cadre qui n\u2019est plus uniquement celui de &#8220;l\u2019inter-national&#8221;, mais qui est fait tout autant de &#8220;supra-national&#8221;. Le communisme ou le socialisme &#8220;dans un seul pays&#8221; a toujours \u00e9t\u00e9 une illusion ; ce l\u2019est plus que jamais aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me de notre temps n\u2019est pas que la mondialisation ait impos\u00e9 comme figure dominante celle du supranational, mais qu\u2019elle ait totalement superpos\u00e9 mondialit\u00e9 et capitalisme, efficacit\u00e9 et concurrence, gestion supranationale et gouvernance. Qu\u2019on le veuille ou non, que cela soit facile ou difficile, nous sommes devant un dilemme, que l\u2019on ne peut nier et que l\u2019on doit assumer. Si nous quittons le terrain du supranational, nous le laissons aux forces dominantes et, ce faisant, nous leur abandonnons le monopole d\u2019\u00e9nonciation de ce qui est raisonnable et de ce qui ne l\u2019est pas, de ce qui est l\u00e9gitime ou ill\u00e9gitime, de ce qui est possible et de ce qui est impossible. Mais si nous occupons le terrain du supranational, nous devons le faire d\u2019une mani\u00e8re qui ne nous englue pas dans la forme aujourd\u2019hui impos\u00e9e (concurrence et gouvernance) de la supranationalit\u00e9. Dans un cas, nous nous isolerions ; dans l\u2019autre cas, nous nous enliserions.<\/p>\n<p><strong>3. Il se trouve que la superposition savamment construite par les forces dominantes ne vaut pas que pour le cadre supranational.<\/strong> Elle ne concerne pas que l\u2019UE. Elle s\u2019est tiss\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de chaque territoire, du local au plan\u00e9taire, jusqu\u2019\u00e0 devenir partout une \u00e9vidence incontournable, celle du &#8220;TINA&#8221; (<em>There is no alternative<\/em>). Les d\u00e9faites, &#8220;nos&#8221; d\u00e9faites ont \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9es partout, et la plupart du temps elles ne l\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 d\u2019abord dans le cadre europ\u00e9en. Celui-ci n\u2019est pas plus vou\u00e9 par nature \u00e0 <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/l-ordoliberalisme-allemand\">&#8220;l\u2019ordolib\u00e9ralisme&#8221;<\/a>, que le cadre national ne l\u2019est au &#8220;post-capitalisme&#8221;. En fait, mieux vaut nous d\u00e9barrasser des explications commodes en termes de &#8220;d\u2019abord&#8221; ou &#8220;d\u2019avant tout&#8221;.<\/p>\n<p>Ni &#8220;avant tout europ\u00e9enne&#8221; ni &#8220;avant tout nationale&#8221; : c\u2019est dans chaque territoire que se m\u00e8ne la lutte pour un autre mod\u00e8le de d\u00e9veloppement et une autre architecture d\u00e9mocratique. On peut m\u00eame ajouter : c\u2019est dans la mesure o\u00f9 les transformations sont pens\u00e9es de fa\u00e7on coh\u00e9rente \u00e0 toutes les \u00e9chelles, du haut en bas ou de la cave au grenier, que l\u2019action transformatrice puise sa puissance de conviction pour gagner et sa force de r\u00e9alisation pour construire une rupture avec l\u2019ordre dominant.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 ce que sous-entend Lordon, toute pens\u00e9e transformatrice dans le cadre europ\u00e9en n\u2019est pas un &#8220;europ\u00e9isme&#8221; ; en sens inverse, toute prise en compte du fait national et des capacit\u00e9s d\u2019action de l\u2019\u00c9tat national n\u2019est pas un &#8220;souverainisme&#8221;. Mais &#8220;l\u2019europ\u00e9isme&#8221; et le &#8220;souverainisme&#8221; sont les deux pi\u00e8ces d\u2019un \u00e9tau qui \u00e9touffe la dynamique d\u00e9mocratique. Je ne vois pas en quoi proposer d\u2019agir dans les institutions europ\u00e9ennes pour les contester est europ\u00e9iste ; en revanche, je ne vois pas pour l\u2019instant en quoi Lordon nous \u00e9vite le pi\u00e8ge du souverainisme.<\/p>\n<p><strong>4. Pour r\u00e9fl\u00e9chir sur l\u2019enjeu europ\u00e9en, l\u2019exp\u00e9rience grecque n\u2019est pas secondaire.<\/strong> Mais en faire l\u2019op\u00e9rateur par excellence d\u2019une pens\u00e9e renouvel\u00e9e est \u00e0 mes yeux une impasse. Je crains que, sur la question grecque, les d\u00e9sillusions ne soient \u00e0 l\u2019aune d\u2019un exc\u00e8s d\u2019esp\u00e9rance. Dans la gauche de gauche, on a trop vu, dans la victoire de Syriza, le nouveau &#8220;maillon faible&#8221;, celui qui, apr\u00e8s tant d\u2019exp\u00e9riences malheureuses, allait enfin cr\u00e9er la faille par laquelle finirait par s\u2019engouffrer l\u2019urgence de r\u00e9volution.<\/p>\n<p>S\u2019il y a pour moi une le\u00e7on \u00e0 tirer, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment que le maillon faible n\u2019existe pas, qu\u2019il n\u2019y a pas de moment magique \u00e0 partir duquel s\u2019enclenchent les cycles vertueux. L\u2019action transformatrice, l\u2019imposition de logiques de rupture ne peuvent se penser que comme un processus \u00e9tal\u00e9 dans le temps, fait d\u2019avanc\u00e9es et de reculs, o\u00f9 seule compte la coh\u00e9rence des efforts accomplis dans chaque territoire. D\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, toute avanc\u00e9e dans un territoire, local, r\u00e9gional ou national, qui ne s\u2019appuie pas sur une mobilisation correspondante ailleurs est potentiellement vou\u00e9e \u00e0 une inefficacit\u00e9 au mieux relative, quand ce n\u2019est pas \u00e0 un \u00e9chec final.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, la victoire en France de l\u2019union de la gauche dans une Europe en voie de n\u00e9o-lib\u00e9ralisation, c\u2019\u00e9tait en germe la possibilit\u00e9 du renoncement social-d\u00e9mocrate. Des centaines de milliers de manifestants et d\u2019\u00e9lecteurs en Gr\u00e8ce et une opinion publique europ\u00e9enne qui regarde, f\u00fbt-ce avec sympathie, mais qui n\u2019agit pas pour soutenir, cela limite d\u2019embl\u00e9e le champ de man\u0153uvre pour l\u2019\u00c9tat d\u2019un pays peu puissant, dont la soci\u00e9t\u00e9 est \u00e9clat\u00e9e. Un &#8220;non&#8221; majoritaire en France sans mouvement politique europ\u00e9en pour en imposer une vision continentale, et sans construction politique nationale pour y aider, cela cr\u00e9e la possibilit\u00e9 d\u2019une reprise en main par les dominants, en France comme ailleurs. De puissants mouvements d\u2019indign\u00e9s, ici ou l\u00e0, qui ne peuvent se raccorder \u00e0 une contestation continentale coordonn\u00e9e, cela donne de l\u2019air frais mais n\u2019offre pas n\u00e9cessairement une force propulsive g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e sur la dur\u00e9e.<\/p>\n<p>Le constat de d\u00e9part est tout simple : il n\u2019existe pas encore, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle continentale, de mouvement social et politique assez fort pour contester l\u2019h\u00e9g\u00e9monie des forces dominantes de la finance et de la rationalit\u00e9 technocratique. Bien des raisons expliquent ce fait ; mais force est de constater que cette carence de longue dur\u00e9e est un lourd handicap. La surmonter est une rude t\u00e2che ; s\u2019en d\u00e9tourner est une faute. De plus, c\u2019est un leurre : il n\u2019est pas plus commode de vaincre le &#8220;syst\u00e8me&#8221; dans le cadre national que dans le cadre europ\u00e9en.<\/p>\n<p><strong>5. \u00c0 bien des \u00e9gards, il n\u2019y a pas plus de projet &#8220;europ\u00e9en&#8221; de transformation qu\u2019il n\u2019y a de projet &#8220;national&#8221;.<\/strong> Les forces de critique doivent formuler un projet coh\u00e9rent de rupture avec les logiques dominantes. Ce projet a des dimensions territoriales particuli\u00e8res, mais dont l\u2019efficace ne vaut que si ces dimensions s\u2019articulent entre elles. On peut donc \u00e9noncer de fa\u00e7on sp\u00e9cifique le niveau territorial particulier du projet transformateur ; cela n\u2019en fait pas pour autant un projet r\u00e9gional, national ou europ\u00e9en par nature.<\/p>\n<p>De ce point de vue, je mettrais pour ma part en garde contre des formules qui me paraissent relever davantage de la rh\u00e9torique que de la pens\u00e9e strat\u00e9gique. Pour tenir compte de l\u2019exp\u00e9rience grecque, on trouve par exemple (je pense aux r\u00e9flexions stimulantes de Coutrot et Khalfa) les id\u00e9es suivantes : une France de gauche ne devrait pas proposer une sortie de l\u2019euro, mais engager unilat\u00e9ralement des mesures en rupture avec la logique de fonctionnement des trait\u00e9s et, sur cette base, en assumer les cons\u00e9quences, jusqu\u2019\u00e0 une possible exclusion de l\u2019euro.<\/p>\n<p>Je comprends l\u2019intention qui sous-tend la proposition, mais je n\u2019en vois pas tr\u00e8s bien les implications. Un &#8220;Grexit&#8221; aurait fragilis\u00e9 l\u2019euro, mais ne l\u2019aurait pas remis en cause ; un &#8220;Franxit&#8221;, lui, affecterait dans ses structures fondamentales un dispositif certes domin\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9part par l\u2019Allemagne, mais qui est l\u2019expression d\u2019un couple central, face \u00e0 un Royaume-Uni rest\u00e9 mon\u00e9tairement en marge. Une exclusion de la France signifierait, <em>de facto<\/em>, une fin de l\u2019euro et donc une remise \u00e0 plat globale. Et si, malgr\u00e9 tout, on est convaincu qu\u2019une logique anti-aust\u00e9rit\u00e9 conduisait n\u00e9cessairement \u00e0 la rupture avec l\u2019Union, autant l\u2019envisager sans attendre. Mais auquel cas, se pose la question de l\u2019alternative. La France seule dans la &#8220;mondialisation&#8221; ? Impossible. Des alliances, mais avec qui ? Des \u00c9tats plus faibles ? Il faut en trouver qui veuillent bien d\u2019un tel accord et il faut que ledit accord soit \u00e0 la fois \u00e9quilibr\u00e9 (pas de rapport d\u00e9guis\u00e9s de domination, du type &#8220;Fran\u00e7afrique&#8221;) et efficace dans la jungle internationale. Des relations privil\u00e9gi\u00e9es avec la Russie ou la Chine, plut\u00f4t qu\u2019avec l\u2019Allemagne ? Pas s\u00fbr qu\u2019on ne tombe pas de Charybde en Scylla\u2026<\/p>\n<p>Auquel cas, la position qui consiste \u00e0 dire que l\u2019on rompt et que l\u2019on n\u2019a peur d\u2019aucune cons\u00e9quence risque de n\u2019\u00eatre gu\u00e8re qu\u2019une posture un peu incantatoire du &#8220;m\u00eame pas peur !&#8221;\u2026 Ce fut au d\u00e9part la posture des socialistes apr\u00e8s 1981. Elle n\u2019a pas dur\u00e9 tr\u00e8s longtemps. Bien s\u00fbr parce que\u2026 les socialistes sont les socialistes. Mais il ne faut pas sous-estimer un autre probl\u00e8me, qui ne tient pas seulement \u00e0 une propension socialiste au compromis. Si la radicalit\u00e9 moderne est un processus long de passage d\u2019une dominante \u00e0 une autre et si la conception que nous avons de la sph\u00e8re publique s\u2019\u00e9carte de la logique \u00e9tatiste, qui garantit qu\u2019une acc\u00e9l\u00e9ration trop rapide du processus de rupture ne d\u00e9bouchera pas, une fois de plus, par commodit\u00e9, sur une \u00e9tatisation de fait des secteurs d\u00e9cisifs ? Nous aurions alors fait reculer l\u2019appropriation priv\u00e9e, pas n\u00e9cessairement progresser l\u2019appropriation sociale. Ce qui poserait \u00e0 la fois des probl\u00e8mes de construction politique (il faut des majorit\u00e9s pour accepter l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration et ses cons\u00e9quences) et des probl\u00e8mes d\u2019\u00e9thique politique (il faut de l\u2019\u00e9mancipation et pas de la collectivisation). Se contenter de dire que l\u2019on va vers la rupture et qu\u2019on verra ensuite les cons\u00e9quences me semble manquer un peu trop d\u2019esprit de suite.<\/p>\n<p>Mieux vaut alors s\u2019en tenir \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019on ira le plus loin possible dans la tension entre l\u2019exigence \u00e9mancipatrice et un cadre europ\u00e9en qui en nie pour l\u2019instant la pertinence. En ajoutant bien s\u00fbr que, \u00e0 chaque moment, un d\u00e9bat public national, sur la base d\u2019une information permanente, permettra au peuple (ici l\u2019ensemble des citoyens) d\u2019exercer dans les meilleures conditions sa souverainet\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019\u00eatre inform\u00e9, de d\u00e9lib\u00e9rer, de d\u00e9cider et d\u2019\u00e9valuer, le plus souvent possible par voie directe.<\/p>\n<p><strong>6. Je termine par un retour sur &#8220;l\u2019europ\u00e9isme&#8221;<\/strong>. Communiste, je viens d\u2019une culture fran\u00e7aise qui a \u00e9t\u00e9 radicalement critique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la construction europ\u00e9enne entreprise apr\u00e8s 1945. Je n\u2019ai pas vari\u00e9 dans l\u2019intensit\u00e9 critique et &#8220;l\u2019europ\u00e9isme&#8221; n\u2019est d\u00e9cid\u00e9ment pas mon horizon. Mais j\u2019ai fini par me convaincre qu\u2019il y avait un pi\u00e8ge meurtrier, quelle que soit la logique historique de l\u2019Union europ\u00e9enne, \u00e0 identifier l\u2019Europe telle qu\u2019elle est \u00e0 l\u2019Europe telle qu\u2019elle doit \u00eatre.<\/p>\n<p>Je suis m\u00eame \u00e9tonn\u00e9 qu\u2019une pens\u00e9e qui se veut &#8220;non utopique&#8221; et &#8220;r\u00e9aliste&#8221; n\u2019aille pas plus loin. Nous vivons dans un monde in\u00e9gal et instable, de plus en plus polaris\u00e9 et de plus en plus incertain. Par-l\u00e0 ce monde, qui regorge de potentialit\u00e9s, est en m\u00eame temps un monde dangereux, non pas parce qu\u2019il est menac\u00e9 par la &#8220;guerre des civilisations&#8221;, mais parce qu\u2019il est gangren\u00e9 par la concurrence et la gouvernance. Au moment o\u00f9 le nationalisme de r\u00e9traction, du &#8220;eux et nous&#8221; et du &#8220;chacun chez soi&#8221; est en train de prosp\u00e9rer, le jeu de la puissance (\u00e9conomique, militaire, politique) est plus que jamais le r\u00e9gulateur par excellence.<\/p>\n<p>Se plier \u00e0 la loi de la puissance est un leurre ; en ignorer les effets est un enfantillage. Or, si l\u2019on excepte quelques \u00c9tats continentaux, le niveau qui d\u00e9termine l\u2019influence \u00e9chappe pour l\u2019essentiel aux \u00c9tats nations. En Europe, en tout cas, aucun \u00c9tat n\u2019atteint ce seuil de cr\u00e9dibilit\u00e9, pas m\u00eame l\u2019Allemagne. D\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, c\u2019est l\u2019Europe qui, quelle qu\u2019en soit l\u2019extension, constitue une force qui compte vraiment. La question cl\u00e9 n\u2019est pas alors de discuter de la pertinence du cadre (il l\u2019est \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale) mais de son orientation. <\/p>\n<p>L\u2019Europe dans la mondialisation sera-t-elle une Europe-march\u00e9, une Europe-puissance ou une Europe-soci\u00e9t\u00e9 ? L\u2019Europe a-t-elle ou non, par son histoire et sa configuration, des ressources pour peser en faveur d\u2019une autre mode de d\u00e9veloppement, d\u2019une autre dynamique citoyenne, d\u2019une autre conception du caract\u00e8re structurant des droits, d\u2019une autre mani\u00e8re d\u2019articuler le social et le politique ?<\/p>\n<h2>Pour une souverainet\u00e9\u2026 populaire<\/h2>\n<p>Si ces ressources existent, comment les mobiliser ? Comment faire en sorte que l\u2019orientation g\u00e9n\u00e9rale des choix ne soit pas fix\u00e9e par les march\u00e9s, les lobbies et les technostructures, mais par les populations, toutes les populations sans exception ? Comment faire en sorte que les peuples d\u2019Europe, sans pour autant se d\u00e9finir comme un \u00ab peuple europ\u00e9en \u00bb, apprennent \u00e0 se consid\u00e9rer comme un acteur commun d\u2019un destin continental transcendant celui de chacun de leurs \u00c9tats ?<\/p>\n<p>D\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 ces questions occupent le devant de la sc\u00e8ne, la controverse du f\u00e9d\u00e9ralisme et du souverainisme n\u2019a plus de sens. Le cadre europ\u00e9en est strat\u00e9gique pour l\u2019avenir de chaque peuple europ\u00e9en et pour l\u2019\u00e9quilibre du monde, mais il n\u2019a pas encore l\u2019\u00e9paisseur d\u2019un cadre unanimement reconnu de citoyennet\u00e9. Le cadre national, m\u00eame affaibli, reste un cadre de politisation, mais il n\u2019a plus la force propulsive qui en faisait le lieu o\u00f9 se d\u00e9terminaient &#8220;avant tout&#8221; les rapports de force. L\u2019Europe n\u2019a pas la centralit\u00e9 suffisante et la nation ne l\u2019a plus. Inutile de pleurer les bonheurs nationaux d\u2019hier ou de r\u00eaver du bonheur europ\u00e9en de demain : les deux affirmations pr\u00e9c\u00e9dentes sont vraies en m\u00eame temps. Il n\u2019y a donc pas d\u2019autre choix que de les accepter en m\u00eame temps.<\/p>\n<p>Disons-le en un mot : la souverainet\u00e9 reste une question centrale, mais il s\u2019agit surtout de dire si elle est populaire ou non. Locale, r\u00e9gionale, nationale, continentale ou plan\u00e9taire, peu importe le territoire : l\u2019essentiel est de se convaincre et de convaincre que la souverainet\u00e9 sera populaire ou qu\u2019elle ne sera pas.<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9396 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/martelli-europe-2ca.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/martelli-europe-2ca-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"martelli-europe.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sortie de l&#8217;euro et de l&#8217;Europe, &#8220;europ\u00e9isme&#8221;, &#8220;r\u00e9alisme&#8221;, souverainisme, nationalisme\u2026 Roger Martelli r\u00e9pond \u00e0 Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon sur le type de rupture que la gauche doit opposer \u00e0 un projet europ\u00e9en d\u00e9voy\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":22956,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[210],"tags":[352],"class_list":["post-9396","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-qui-veut-la-peau-de-roger-martelli","tag-europe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9396","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9396"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9396\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/22956"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9396"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9396"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9396"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}