{"id":9349,"date":"2016-01-25T00:12:37","date_gmt":"2016-01-24T23:12:37","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-pour-alain-badiou-le-13-novembre\/"},"modified":"2023-06-23T23:21:17","modified_gmt":"2023-06-23T21:21:17","slug":"article-pour-alain-badiou-le-13-novembre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9349","title":{"rendered":"Pour Alain Badiou, le 13 novembre vient de loin"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Dans un essai, Alain Badiou tente d\u2019\u00e9lucider les raisons des attentats commis \u00e0 Paris. Il ne s\u2019inscrit donc pas dans l\u2019actuel d\u00e9bat autour de la sociologie des \u00e9v\u00e9nements, mais en propose une lecture g\u00e9opolitique. <\/p>\n<p>Le questionnement sur les tueries perp\u00e9tr\u00e9es le 13 novembre \u00e0 Paris, loin d\u2019\u00eatre derni\u00e8re nous, semble plus que jamais hanter, travailler voire diviser l\u2019espace public et intellectuel. Un court essai d\u2019Alain Badiou paru ces jours-ci et reprenant une conf\u00e9rence prononc\u00e9e au lendemain des attaques, se propose de revenir sur ces \u00e9v\u00e9nements, d\u2019en prendre la mesure et de les rendre intelligibles. <\/p>\n<p>Au fond, le principe avanc\u00e9 par Alain Badiou est, si l\u2019on ose dire, assez simple. Il s\u2019agit de rendre raison de ce qui nous est arriv\u00e9 le 13 novembre ;  il n\u2019y a rien de ce qui nous arrive, aussi insoutenable, intol\u00e9rable soit-il, dont nous ne puissions, et m\u00eame ne devions rendre raison. Se refuser \u00e0 rendre pensable l\u2019impensable, c\u2019est se condamner \u00e0 <em>\u00ab une d\u00e9faite de la pens\u00e9e, et la d\u00e9faite de la pens\u00e9e, c\u2019est toujours la victoire, pr\u00e9cis\u00e9ment, des comportements irrationnels et criminels \u00bb<\/em>. <\/p>\n<h2>Rendre raison, rendre justice<\/h2>\n<p>C\u2019est se condamner \u00e0 rester prisonnier de l\u2019affect, au sentiment de l\u2019horreur et de sid\u00e9ration suscit\u00e9, \u00e0 dessein, par ces attentats. Non qu\u2019il ne faille pas, bien s\u00fbr, faire place \u00e0 l\u2019affect et au deuil ; ce sentiment d\u2019intol\u00e9rable, d\u2019une <em>\u00ab insupportable irruption de la mort \u00bb<\/em>, \u00e9crit Alain Badiou, est m\u00eame <em>\u00ab quelque chose qui s\u2019impose \u00e0 tous et qu\u2019on ne peut pas contenir, ni m\u00eame critiquer \u00bb<\/em>. Cet affect doit-il pour autant nous r\u00e9duire au silence ? Mieux, faite taire toute interrogation, comme le voudrait le Premier Ministre et quelques autres ? Non, \u00e9crit Alain Badiou, rendre raison c\u2019est aussi rendre justice, rompre, pr\u00e9cis\u00e9ment, avec le cycle tragique du deuil et de la vengeance, c\u2019est donner une autre mesure, une autre forme \u00e0 nos affects qu\u2019une volont\u00e9 de repr\u00e9sailles qui seraient, \u00e0 leur tour, criminelles et meurtri\u00e8res, et nous exposeraient, en v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 toujours plus de risques.<\/p>\n<p>Au fond, Alain Badiou semble souscrire ici au beau programme \u00e9nonc\u00e9 par <a href=\" http:\/\/www.christianbourgois-editeur.com\/fiche-livre.php?Id=1082\">Susan Sontag<\/a>, au lendemain, d\u00e9j\u00e0, du 11 septembre : <em>\u00ab Pleurons, oui pleurons tous ensemble. Mais ne soyons pas stupides tous ensemble \u00bb<\/em>. Car, justement, cette irruption soudaine de la mort et de la douleur devraient \u00eatre le point de d\u00e9part d\u2019une r\u00e9flexion sur les meurtres de masse qui, partout, en France ou ailleurs, fracturent les vies et l\u2019espace public. <\/p>\n<p>Comment s\u00e9parer, en effet, les tueries de Paris de celles perp\u00e9tr\u00e9es \u00e0 Beyrouth, Tunis ou, plus r\u00e9cemment encore, \u00e0 Ouagadougou ? Ou, plus largement encore, des crimes de masse commis par les arm\u00e9es occidentales, que ce soit en Afghanistan ou en Irak ? Pourquoi devrions-nous pleurer certaines morts plus que d\u2019autres, comme le disait d\u00e9j\u00e0 <a href=\" http:\/\/www.editionsamsterdam.fr\/vie-precaire\/\">Judith Butler<\/a> ?  Pourquoi certaines vies ne vaudraient-elles m\u00eame pas le deuil de leur disparition violente ? Au contraire, \u00e9crit Alain Badiou : <\/p>\n<blockquote><p>\u00ab C\u2019est l\u2019une des t\u00e2ches fondamentales de la justice d\u2019\u00e9largir toujours, autant qu\u2019elle le peut, l\u2019espace des affects publics, de lutter contre leur restriction identitaire, de se souvenir et de savoir que l\u2019espace du malheur est un espace que nous devons envisager, en d\u00e9finitive, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019humanit\u00e9 toute enti\u00e8re \u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<h2>Des vies qui ne comptent pour rien<\/h2>\n<p>Le sentiment d\u2019intol\u00e9rable qui nous affecte devant les tueries ne doit donc pas \u00eatre ni\u00e9, ratur\u00e9, mais \u00e9largi, \u00e9tendu dans un geste de pens\u00e9e qui nous invite \u00e0 sortir du cadre national, et \u00e0 resituer ce qui nous arrive dans un cadre international. C\u2019est-\u00e0-dire un espace mental o\u00f9 la mort, et en d\u00e9finitive la vie d\u2019un occidental ne vaut pas plus que mille morts en Afrique, en Asie ou au Moyen-Orient. Inscrivons-nous un instant dans cet espace international, cette <em>\u00ab repr\u00e9sentation mondialis\u00e9e \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>Que constatons-nous alors, selon Alain Badiou ? Non seulement les in\u00e9galit\u00e9s y sont devenues plus criantes que jamais, non seulement le capital s\u2019\u00e9tend-il, et concentre-il plus que jamais son pouvoir entre quelques mains, mais encore abandonne-t-il des masses enti\u00e8res \u00e0 la pure et simple inexistence. Si, hier encore, le drame, pour l\u2019immense majorit\u00e9 de la population, \u00e9tait d\u2019\u00eatre exploit\u00e9e, d\u2019\u00eatre d\u00e9munie, il est aujourd\u2019hui de ne plus m\u00eame pouvoir \u00eatre exploit\u00e9e, d\u2019\u00eatre laiss\u00e9e pour compte, faute m\u00eame d\u2019\u00eatre disponible comme force de travail valoris\u00e9e par le capital. Ce sont ce qu\u2019Alain Badiou appelle <em>\u00ab les compt\u00e9s pour rien \u00bb<\/em>, des vies qui ne comptent pour rien. <\/p>\n<p>Bien plus, ces populations sont refoul\u00e9es, confin\u00e9es dans ce que, faute de mieux, Alain Badiou appelle, sans doute apr\u00e8s <a href=\" http:\/\/www.editionsladecouverte.fr\/catalogue\/index-Critique_de_la_raison_negre-9782707177476.html\">Achille Mmembe<\/a>, des <em>\u00ab zones \u00bb<\/em> de rel\u00e9gation. Camps, ghettos, zones franches ou m\u00eames pays tout entier abandonn\u00e9s, comme le Congo, au pouvoir de firmes et de mafias de toutes sortes, ces espaces de rel\u00e9gation constituent autant de lieux vacants et croissant o\u00f9 des populations \u2013 notamment les plus jeunes \u2013 sont susceptibles d\u2019\u00eatre enr\u00f4l\u00e9es et embrigad\u00e9es. Et, en effet, qu\u2019est-ce que Daesh, sinon aussi une sorte de firme commerciale, qui pratique le racket, vend du p\u00e9trole, du coton, et, on le sait mieux d\u00e9sormais, des \u0153uvres d\u2019art ? Bref, Daesh ne serait jamais, selon Alain Badiou, qu\u2019un conglom\u00e9rat criminel qui, comme toute mafia, agit selon une logique de conqu\u00eate et de d\u00e9fense d\u2019une territoire en marge, mais articul\u00e9 au march\u00e9 mondial comme l\u2019est le dealer d\u2019une cit\u00e9. <\/p>\n<h2>Pour une politique \u00e9mancipatrice<\/h2>\n<p>Que Daesh prenne en outre une forme fascisante ne doit pas, selon Alain Badiou, nous surprendre. En marge de l\u2019\u00e9conomie mondialis\u00e9e et du march\u00e9, mais parfaitement articul\u00e9e \u00e0 sa structure sans lui \u00eatre homog\u00e8ne, elle ne constitue pas une r\u00e9ponse alternative et \u00e9mancipatrice, mais au contraire, une contradiction interne et, de fait, une impasse d\u00e9sastreuse. Et, en effet, il est frappant que les partisans de Daesh soient \u00e9galement mus par une d\u00e9sir d\u00e9\u00e7u d\u2019Occident : comme les jeunes miliciens fran\u00e7ais revanchards des ann\u00e9es 40, il y a bien s\u00fbr la cruaut\u00e9 affich\u00e9e, les armes, les meurtres, les tortures. Mais \u00e9galement <em>\u00ab des tas de petits profits, de type belle vie, tourn\u00e9es dans les bars, belles voitures, fric, filles\u2026 \u00bb<\/em>. Fasciste aussi, fasciste surtout, la perp\u00e9tration de meurtres de masses dans lequel le meurtrier s\u2019inclut lui-m\u00eame, h\u00e9ro\u00efsant une vie qui ne compte pour rien. <\/p>\n<p>Dense, puissant, l\u2019essai d\u2019Alain Badiou nous invite donc \u00e0 consid\u00e9rer que seule une politique \u00e9mancipatrice, levant la contradiction entre une nouvelle forme du capitalisme mondialis\u00e9 et son envers fascisant, pourrait nous arracher au malheur et \u00e0 la trag\u00e9die. Il est certain, en tout cas, qu\u2019une logique guerri\u00e8re, qui feint de pr\u00e9tendre que les terroristes agissent selon des pulsions &#8220;barbares&#8221; dont on ne saurait rendre raison, et qu\u2019il convient donc d\u2019\u00e9radiquer, leur d\u00e9nie par l\u00e0 toute forme de rationalit\u00e9 politique. Cette logique guerri\u00e8re fait donc \u00e9cran \u00e0 une lecture politique, ou mieux, g\u00e9opolitique. <\/p>\n<p>On pourra peut \u00eatre regretter pourtant, en ce sens, qu\u2019Alain Badiou (mais il est vrai qu\u2019on ne saurait tout dire en l\u2019espace de 64 pages), s\u2019en tienne \u00e0 une lecture structurale. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il ne tienne compte que de la structure des forces en pr\u00e9sence, omettant par l\u00e0 l\u2019histoire des r\u00e9volutions arabes, et ne s\u2019interroge pas sur la gen\u00e8se des mouvements terroristes. Et, en effet, ne pourrait-on pas soutenir que ces forces qu\u2019Alain Badiou appelle fascisantes (il vaudrait peut \u00eatre mieux dire r\u00e9volutionnaires-conservatrices), sont aussi le produit intrins\u00e8que de l\u2019\u00e9chec des r\u00e9volutions et des exp\u00e9riences d\u00e9mocratiques dans le monde arabe ? \u00c9chec des r\u00e9volutions dans lesquelles le jeu pervers des \u00e9tats arabes et occidentaux, \u00e9crasant les forces d\u00e9mocratiques et \u00e9mancipatrices au profit de partis islamistes, versant bient\u00f4t dans la guerre civile puis l\u2019exportation de celle-ci, porte une immense responsabilit\u00e9 ?<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9349 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/badiou-livre-b26.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/badiou-livre-b26-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"badiou-livre.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un essai, Alain Badiou tente d\u2019\u00e9lucider les raisons des attentats commis \u00e0 Paris. 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