{"id":9322,"date":"2016-01-15T16:58:32","date_gmt":"2016-01-15T15:58:32","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-edouard-louis-la-violence-faite\/"},"modified":"2023-06-23T23:21:14","modified_gmt":"2023-06-23T21:21:14","slug":"article-edouard-louis-la-violence-faite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9322","title":{"rendered":"\u00c9douard Louis, la violence faite histoire"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Avec <em>Histoire de la violence<\/em>, \u00c9douard Louis relate une passion d\u2019un soir qui vire au drame. Sans jamais en r\u00e9duire la dimension sociale, il livre une v\u00e9rit\u00e9 multiple, arrach\u00e9e \u00e0 une exp\u00e9rience de la violence qui est aussi celle de la France contemporaine.<\/p>\n<p>Tout commence comme dans un roman de Claude Simon, <em>L\u2019herbe<\/em>. Un narrateur saisit, dissimul\u00e9 derri\u00e8re une porte, une conversation familiale. Seulement, l\u00e0 o\u00f9 dans le roman de Simon il s\u2019agissait d\u2019une simple histoire de famille, ici l\u2019\u00e9v\u00e9nement relat\u00e9 par sa s\u0153ur Clara divise et d\u00e9passe le cadre familial traditionnel, et concerne, implique au premier chef le narrateur lui-m\u00eame. <\/p>\n<p>Un soir de No\u00ebl, \u00c9douard Louis, de retour d\u2019un repas avec des amis croise au d\u00e9tour de la place de la R\u00e9publique un jeune homme. Le jeune homme (il est d\u2019origine kabyle, et s\u2019appelle Reda) lui pla\u00eet, jusque dans sa mani\u00e8re de parler, de respirer, de le suivre dans la rue, de le poursuivre de sa volubilit\u00e9. Mais lui voudrait dormir, et s\u2019il consent finalement \u00e0 laisser monter chez lui le jeune homme, c\u2019est que l\u2019aventure est trop belle, et son futur amant, \u00e9videmment beau et beau parleur. <\/p>\n<h2>Le masque du bourgeois<\/h2>\n<p>\u00c0 vrai dire, Reda a tout de la fougue du langage populaire. Ce qu\u2019il ne sait pas, c\u2019est que si ce langage s\u00e9duit autant le narrateur, ce n\u2019est pas pour l\u2019attrait exotique que pourrait avoir, pour un fils de la bourgeoisie, le langage des classes populaires. Car le narrateur, \u00c9douard Louis, est Eddy Bellegueule, ce transfuge de classe qui n\u2019a pas encore accompli sa mutation. Il joue au bourgeois sans le naturel, la distinction acquise de la bourgeoisie. Mais si ses mani\u00e8res ne trompent personne dans le petit monde intellectuel de la bourgeoisie parisienne, comme le rapporte Clara, sa s\u0153ur qui vit toujours dans le village picard o\u00f9 tous deux sont n\u00e9s, \u00c9douard en vient en revanche \u00e0 se confondre avec son masque de bourgeois, au moins aux yeux de ceux qui sont issus des classes populaires \u2013 comme Reda.<\/p>\n<p>Les deux jeunes hommes feront passionn\u00e9ment l\u2019amour, bien s\u00fbr, mais \u00c9douard, curieux \u00e9galement de l\u2019histoire de Reda, lui fera conter l\u2019histoire de son p\u00e8re. Immigr\u00e9 mais kabyle, ce dernier a endur\u00e9 tout ce que peuvent comporter de violent, pour un immigr\u00e9, les conditions de l\u2019int\u00e9gration \u00e0 la fran\u00e7aise : le passage par la mis\u00e8re des foyers de travailleurs (admirablement d\u00e9crite), les petits boulots, le m\u00e9pris ins\u00e9parablement social et racial des patrons, l\u2019omnipr\u00e9sence du refoul\u00e9 de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, le rejet aussi, par cons\u00e9quent, dans une m\u00eame cat\u00e9gorie ou un m\u00eame sac (les Arabes) de tous les immigr\u00e9s. <\/p>\n<p>Mais ce qui pourrait avoir \u00e9t\u00e9 un merveilleux cadeau, un bonheur inattendu, va virer au cauchemar. Alors que les deux jeunes gens s\u2019appr\u00eatent \u00e0 se quitter, \u00c9douard s\u2019aper\u00e7oit que Reda lui a d\u00e9rob\u00e9 son t\u00e9l\u00e9phone. \u00c0 ses yeux, rien de bien grave, lui-m\u00eame ayant, \u00e0 l\u2019adolescence, commis de menus larcins. Seulement, dans le feu de l\u2019action, poss\u00e9d\u00e9 aussi, d\u00e9sormais, par un langage bourgeois qui l\u2019emp\u00eache de s\u2019en expliquer aupr\u00e8s de Reda, \u00c9douard enflamme la col\u00e8re de celui-ci. Le drame s\u2019encha\u00eene, dans une atmosph\u00e8re d\u2019irr\u00e9alit\u00e9 : Reda finira par \u00e9trangler, menacer d\u2019une arme \u00e0 feu, puis violer celui qui fut, quelques heures auparavant, son amant.<\/p>\n<h2>Une v\u00e9rit\u00e9 sociale<\/h2>\n<p>Mais cette atmosph\u00e8re d\u2019irr\u00e9alit\u00e9, qui a tout de ces bouff\u00e9es d\u00e9lirantes qui conduisent au crime passionnel, est aussi une bouff\u00e9e de r\u00e9alit\u00e9, de v\u00e9rit\u00e9. Et cette r\u00e9alit\u00e9, cette v\u00e9rit\u00e9 sont d\u2019abord sociales. Car c\u2019est \u00e9videmment sur fond d\u2019un d\u00e9lire de violence, qui habite et hante les corps comme un inconscient historique, que le drame \u00e9clate, et porte au grand jour la r\u00e9alit\u00e9 des relations sociales \u2013 voudrait-on m\u00eame, un temps, en suspendre la violence, comme dans l\u2019amour fou d\u2019une nuit passionn\u00e9e. Un d\u00e9lire de violence qui inscrit dans l\u2019histoire des corps que viendra redoubler la <em>\u00ab folie de la parole \u00bb<\/em>. Que faire, que dire en effet, de cet \u00e9pisode dramatique ? En parler ? Bien s\u00fbr, il le faut, le narrateur est d\u2019ailleurs pris d\u2019une folie de parler, d\u2019en parler, comme le seront \u00e9galement les proches \u00e0 qui il relatera l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui vient de c\u00e9surer sa vie ; mais parler, c\u2019est aussi s\u2019exposer au risque de la honte, de se voir d\u00e9poss\u00e9d\u00e9, avec plus ou moins de bienveillance, de son histoire. <\/p>\n<p>Porter plainte pour &#8220;tentative d\u2019homicide&#8221; ? Mais ce langage officiel neutralise, mutile la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, quand elle ne le travestit pas (les policiers jubilent, et s\u2019interrogent de mani\u00e8re graveleuse lorsque le narrateur sera contraint de d\u00e9crire celui qui, pour eux, sera et restera bien s\u00fbr toujours un Arabe). Porter plainte le contraindra, \u00e9galement, \u00e0 s\u2019exposer \u00e0 de nouvelles proc\u00e9dures judiciaires et de nouveaux r\u00e9cits, quand le narrateur, \u00e9puis\u00e9, voudrait pourtant faire valoir un droit au silence, dans ce qui est sans doute le plus beau passage du livre, un passage sans appel : <\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Non, c\u2019est le contraire, c\u2019est le contraire qui devrait arriver, tu devrais avoir le droit au silence, ceux qui ont v\u00e9cu la violence devraient avoir le droit de ne pas en parler, ils devraient \u00eatre les seuls \u00e0 avoir le droit de se taire, et ce sont les autres \u00e0 qui on devrait reprocher de ne pas en parler \u00bb. <\/p><\/blockquote>\n<p>Non donc qu\u2019il ne faille pas porter plainte, ne pas parler, interdire m\u00eames aux autres d\u2019en parler, mais seul le t\u00e9moin de la violence est en droit d\u2019en d\u00e9cider. Et d\u2019interrompre une proc\u00e9dure, le cycle de violence et de repr\u00e9sailles.<\/p>\n<h2>Mille passions<\/h2>\n<p>Le livre d\u2019\u00c9douard Louis est \u00e9videmment remarquable. Comme le sont tous les livres qui se saisissent, avec justesse pourtant, d\u2019un \u00e9v\u00e9nement trop grand pour ceux qui le vivent et en parlent. \u00c9douard Louis \u00e9crivait d\u00e9j\u00e0, dans son premier livre, que la souffrance, l\u2019exp\u00e9rience de la violence, quelle que soit sa nature, est totale, totalisante, presque totalitaire. Il serait donc malvenu de &#8220;tout&#8221; dire, quand le tout de la souffrance est d\u00e9j\u00e0 trop grand, trop multiple, surd\u00e9termin\u00e9, pour que le narrateur puisse lui-m\u00eame en dire toute la v\u00e9rit\u00e9. <\/p>\n<p>C\u2019est si vrai que, contrairement \u00e0 <em>Pour en finir avec Eddy Bellegueule<\/em>, qui juxtaposait encore deux langues distinctes, l\u2019une bourgeoise et cultiv\u00e9e, l\u2019autre populaire, pour mieux mesurer la distance objective, sociale, qui les s\u00e9paraient, <em>Histoire de la violence<\/em> fait ici se r\u00e9pondre, sans qu\u2019ils dialoguent pourtant, deux r\u00e9cits, deux langues. Ceux, cette fois, de Clara et son fr\u00e8re. Mais l\u2019avantage, si l\u2019on n\u2019avait pas compris, voulu comprendre le sens du premier livre d\u2019\u00c9douard Louis, n\u2019est \u00e9videmment pas au seul b\u00e9n\u00e9fice du narrateur. Car, s\u2019il arrive que le r\u00e9cit d\u2019\u00c9douard corrige, amende celui de sa s\u0153ur, celle-ci livre \u00e9galement des v\u00e9rit\u00e9s auxquelles \u00c9douard se voit forc\u00e9 de souscrire, quand bien m\u00eame elles l\u2019impatientent ou, au contraire, le r\u00e9v\u00e8lent \u00e0 lui-m\u00eame. <\/p>\n<p>Il y a donc mille passions dans ce livre : passion charnelle pour un corps, passion de la souffrance, passion du langage, passion pour la v\u00e9rit\u00e9. Des auteurs qui croient faire preuve d\u2019habilet\u00e9 \u00e9crivent qu\u2019au fond, on n\u2019\u00e9crit jamais que pour \u00eatre aim\u00e9. Le livre d\u2019Edouard Louis, comme tout les grands livres, d\u00e9montre au contraire qu\u2019on n\u2019\u00e9crit jamais que par passion, que pour aimer et se donner des raisons d\u2019aimer (fut-ce d\u2019aimer encore ce qu\u2019on voudrait cesser d\u2019aimer ou que, l\u00e9gitimement, l\u2019on hait).<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9322 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/edouard-louis-livre-506.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/edouard-louis-livre-506-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"edouard-louis-livre.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec <em>Histoire de la violence<\/em>, \u00c9douard Louis relate une passion d\u2019un soir qui vire au drame. 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