{"id":9310,"date":"2016-01-13T10:51:22","date_gmt":"2016-01-13T09:51:22","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-anna-roussillon-filmer-la\/"},"modified":"2023-06-23T23:21:12","modified_gmt":"2023-06-23T21:21:12","slug":"article-anna-roussillon-filmer-la","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9310","title":{"rendered":"Anna Roussillon : \u00ab Filmer la construction d&#8217;une culture politique \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Documentaire passionnant par son propos et son choix d&#8217;\u00e9loignement, <em>Je suis le peuple<\/em> suit les \u00e9tapes de la r\u00e9volution \u00e9gyptienne en pr\u00e9f\u00e9rant au tumulte du Caire le calme d&#8217;un village. Rencontre avec sa r\u00e9alisatrice.<\/p>\n<p>Il y a des \u0153uvres dont le projet initial se trouve incidemment profond\u00e9ment modifi\u00e9 par l&#8217;actualit\u00e9. C&#8217;est le cas de <a href=\" http:\/\/jesuislepeuple.com\/\"><em>Je suis le peuple<\/em><\/a> d&#8217;Anna Roussillon, film documentaire ayant vu son sujet totalement remodel\u00e9 par la r\u00e9volution \u00e9gyptienne de 2011. Il y a, \u00e9galement, des \u0153uvres dont la perception va inopin\u00e9ment \u00eatre biais\u00e9e par l&#8217;actualit\u00e9. C&#8217;est \u2013 encore \u2013 le cas de <em>Je suis le peuple<\/em> qui, depuis les attentats de janvier 2015, peut sonner par son titre comme une r\u00e9f\u00e9rence ouverte au \u00ab Je suis Charlie \u00bb scand\u00e9 \u00e7a et l\u00e0. Ce serait ici s&#8217;engager sur une fausse piste, car le film (pr\u00e9sent\u00e9 d\u00e8s 2014 en festivals) comme son propos sont \u00e0 mille lieux de ces \u00e9v\u00e9nements parisiens. <\/p>\n<p>Plut\u00f4t qu&#8217;une affirmation univoque, ce <em>Je suis le peuple<\/em> \u2013 titre d&#8217;une chanson d&#8217;Oum Kalsoum \u2013 ne cesse d&#8217;\u00eatre interrog\u00e9 et mis en question. Suivant pendant pr\u00e8s de trois ann\u00e9es la r\u00e9volution \u00e9gyptienne aupr\u00e8s des habitants d&#8217;un village situ\u00e9 \u00e0 700 km du Caire et de la place Tahrir, travers\u00e9 des liens d&#8217;amiti\u00e9s nou\u00e9s entre la r\u00e9alisatrice fran\u00e7aise ayant grandi au Caire et Farraj, paysan \u00e9gyptien, <em>Je suis le peuple<\/em> raconte avec intelligence et finesse le cheminement d&#8217;une micro-soci\u00e9t\u00e9 vers la chose politique. Sans didactisme, toujours \u00e0 hauteur d&#8217;hommes, ce premier documentaire d&#8217;Anna Roussillon \u2013 d\u00e9j\u00e0 r\u00e9compens\u00e9 de pr\u00e8s d&#8217;une vingtaine de prix dans des festivals fran\u00e7ais et \u00e9trangers \u2013 rend compte des parcours personnels et des r\u00e9flexions de chacun, des doutes comme des espoirs. Alors que le film sort ce mercredi 13 janvier, rencontre avec Anna Roussillon. <\/p>\n<p><strong>Regards. Quelles ont \u00e9t\u00e9 les diff\u00e9rentes \u00e9tapes qui vous ont men\u00e9e vers ce film ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Anna Roussillon.<\/strong> Il y a eu deux d\u00e9placements du projet, un premier assez total relevant d&#8217;un choix personnel, et le second li\u00e9 aux \u00e9v\u00e9nements politiques de 2011. J&#8217;ai rencontr\u00e9 Farraj en 2009, alors que je travaillais \u00e0 Louxor \u00e0 l&#8217;\u00e9criture d&#8217;un film-essai sur le tourisme de masse. Mais le film n&#8217;avan\u00e7ait pas. Ayant rencontr\u00e9 Farraj, j&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 lui rendre visite, jusqu&#8217;\u00e0 \u00eatre progressivement happ\u00e9e par la vie au village \u00e0 laquelle j&#8217;avais acc\u00e8s. J&#8217;ai donc d\u00e9cid\u00e9 de travailler l\u00e0-dessus et en janvier 2011, je suis all\u00e9e le voir en lui disant que je voulais faire un film avec lui, sur la fa\u00e7on dont on vit \u00e0 la campagne. Nous avons commenc\u00e9 \u00e0 filmer, puis je suis rentr\u00e9e \u00e0 Paris le 27 janvier 2011 \u2013 la veille de la r\u00e9volution \u2013 avec l&#8217;id\u00e9e de revenir \u00e0 l&#8217;\u00e9t\u00e9. Sauf qu&#8217;\u00e0 partir du moment o\u00f9 la r\u00e9volution a d\u00e9but\u00e9, je ne pouvais pas faire comme s&#8217;il ne se passait rien. Car s&#8217;il n&#8217;y avait pas de manifestations au village, tout le monde ne parlait que de \u00e7a, un espace de conversations sur les affaires politiques s&#8217;\u00e9tait ouvert.<\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2>\u00ab Le film vient de la rencontre avec Farraj \u00bb<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>D\u00e8s les premi\u00e8res images, on comprend que l&#8217;un des sujets du film est aussi la relation d&#8217;amiti\u00e9 nou\u00e9e avec ses protagonistes&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Le film s&#8217;est construit \u00e0 partir de cette relation. S&#8217;il commence avant la r\u00e9volution, c&#8217;est bien parce qu&#8217;il vient de la rencontre avec Farraj, sa famille, ses voisins. Lorsqu&#8217;il y a eu la r\u00e9volution, je me suis notamment pos\u00e9e la question de ce que j&#8217;allais faire : devais-je aller place Tahrir comme tout le monde ? J&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 de rester au village, car ce qui m&#8217;int\u00e9ressait, c&#8217;\u00e9tait comment Farraj allait se sentir reli\u00e9 \u00e0 ces \u00e9v\u00e9nements. Le film met en sc\u00e8ne une relation avec les personnages parce qu&#8217;il vient de l\u00e0, de ce qui n&#8217;est pas qu&#8217;une exp\u00e9rience de cin\u00e9ma mais \u00e9galement une exp\u00e9rience humaine, affective. <\/p>\n<p><strong>Il s&#8217;y dessine des positions diff\u00e9rentes face aux \u00e9v\u00e9nements, \u00e0 la chose politique, d\u00e9passant le cas particulier \u00e9gyptien\u2026 <\/strong><\/p>\n<p>Farraj est loin des \u00e9v\u00e9nements, il ne peut ou ne veut pas participer directement aux mouvements. Cette place-l\u00e0 pourrait potentiellement \u00eatre la place de tout le monde. Interroger cette place, casser ce lien a priori \u00e9vident qui voudrait qu&#8217;on devienne r\u00e9volutionnaire d\u00e8s qu&#8217;il y a une r\u00e9volution, observer la construction des liens \u00e0 de tels \u00e9v\u00e9nements lorsqu&#8217;on en est \u00e9loign\u00e9, tout cela m&#8217;int\u00e9ressait. Est-ce qu&#8217;on se sent concern\u00e9, ou pas ? Peut-on formuler des espoirs, ou pas ? Ne pas consid\u00e9rer l&#8217;engagement comme \u00e9vident mais comme une construction, un cheminement, est une question politique qui d\u00e9passe le cas \u00e9gyptien. Au moment de la r\u00e9volution \u2013 et c&#8217;est la rare fois o\u00f9 je l&#8217;ai per\u00e7u \u2013 Farraj s&#8217;est senti reli\u00e9 \u00e0 quelque chose qui d\u00e9passait sa famille, son village. Le film est une tentative de r\u00e9flexion sur ces questions-l\u00e0, sur ce lien \u00e0 l&#8217;\u00c9tat, au pouvoir. <\/p>\n<p><strong>Les dialogues avec les protagonistes ont-ils \u00e9t\u00e9 faciles \u00e0 instaurer ?<\/strong><\/p>\n<p>Ce n&#8217;\u00e9tait pas du tout \u00e9vident, parce que sortir d&#8217;un silence sur la situation politique n&#8217;est pas simple. Lorsque que je suis retourn\u00e9e en \u00c9gypte apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re fois que nous parlions politique avec Farraj. C&#8217;\u00e9tait aussi int\u00e9ressant que difficile, car nous prenions la parole depuis des endroits tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s : lui avait un discours marqu\u00e9 par l&#8217;ancien r\u00e9gime, h\u00e9rit\u00e9 de trente ann\u00e9es de moubarakisme et d&#8217;explications complotistes. J&#8217;\u00e9tais \u00e0 l&#8217;oppos\u00e9, hyper enthousiaste, et du coup nous ne parlions quasiment pas de la m\u00eame chose. Ne voulant pas filmer un dialogue de sourds, l&#8217;un des axes de mise en sc\u00e8ne a \u00e9t\u00e9 de construire un espace de discussion. Celui-ci s&#8217;est ouvert avec tout le monde \u2013 amis, voisins, enfants, \u00e9pouse de Farraj \u2013 et il s&#8217;est \u00e9labor\u00e9 parall\u00e8lement dans le film et dans la r\u00e9alit\u00e9. C&#8217;est d&#8217;ailleurs l&#8217;une des choses qui fonctionne : on voit la construction d&#8217;un espace de dialogue commun qui \u00e9volue, ainsi que le cheminement vers la construction d&#8217;une nouvelle culture politique. <\/p>\n<p><em> <\/p>\n<h2>\u00ab Un retour \u00e0 ce qui pr\u00e9valait avant la r\u00e9volution \u00bb<\/h2>\n<p> <\/em><\/p>\n<p><strong>L&#8217;un des sujets du film est aussi le croisement entre diff\u00e9rentes temporalit\u00e9s, temps de l&#8217;action politique, et temps de la vie quotidienne\u2026 <\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 partir du moment ou j&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 de rester au village, relier ces temporalit\u00e9s et r\u00e9fl\u00e9chir sur leur h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 est devenu une n\u00e9cessit\u00e9. Farraj n&#8217;est pas un militant, ce n&#8217;est pas quelqu&#8217;un qui a un discours politique ultra construit ou tr\u00e8s original. Son point de vue, les discussions avec lui sont int\u00e9ressants aussi parce qu&#8217;on voit depuis o\u00f9 \u2013 quel angle, quels rapports sociaux, quel lieu de travail, etc. \u2013 il vit et parle. Apr\u00e8s, si d\u00e8s le d\u00e9but j&#8217;ai toujours film\u00e9 la vie quotidienne et les affaires politiques, il nous a fallu du travail notamment lors du montage pour que l&#8217;une des temporalit\u00e9s ne perde pas l&#8217;autre. La fa\u00e7on de les lier, de trouver les \u00e9quilibres a pris du temps, car la temporalit\u00e9 politique va vite, il y a du suspense, l\u00e0 o\u00f9 la vie au village est beaucoup plus paisible. Il ne fallait pas que ce soit didactique, mais en m\u00eame temps on ne pouvait pas perdre le spectateur non plus, il fallait construire un minimum de compr\u00e9hension des \u00e9v\u00e9nements et des \u00e9tapes de la r\u00e9volution.<\/p>\n<p><strong>Lors d&#8217;une interview en mai 2015, vous \u00e9voquiez le sentiment d&#8217;abattement qui s&#8217;est les derniers mois install\u00e9 en Egypte, qu&#8217;en est-il aujourd\u2019hui ?<\/strong><\/p>\n<p>Cela d\u00e9pend d&#8217;o\u00f9 l&#8217;on se place et de qui l&#8217;on parle. Mais l&#8217;arriv\u00e9e d&#8217;Al-Sissi [Abdel Fattah Sa\u00efd Hussein Khalil al-Sissi, pr\u00e9sident de la R\u00e9publique depuis 2014] a amen\u00e9 une reprise en main de tous les mouvements de la sc\u00e8ne politique qui \u00e9taient alors en construction. Pour Farraj, qui n&#8217;est pas militant et ne l&#8217;est pas devenu, ce qui s&#8217;est produit clairement est un retrait, un retour \u00e0 ce qui pr\u00e9valait avant la r\u00e9volution. \u00ab Plus on se tient loin de la politique, mieux c&#8217;est \u00bb, en quelque sorte, et la politique est ressentie comme potentiellement dangereuse. L&#8217;abattement touche plut\u00f4t les militants, ceux qui ont \u0153uvr\u00e9 dans les mouvements et partis politiques, qui ont cru \u00e0 ce processus et se retrouvent r\u00e9prim\u00e9s, sans horizon possible de ce qui pourrait contrer cette r\u00e9pression. <\/p>\n<p><strong>Sortie en salles le 13 janvier<\/strong><\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/player.vimeo.com\/video\/149954505\" width=\"460\" height=\"259\" frameborder=\"0\" webkitallowfullscreen mozallowfullscreen allowfullscreen><\/iframe><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9310 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/jesuislepeuple-2-639.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/jesuislepeuple-2-639-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"jesuislepeuple-2.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Documentaire passionnant par son propos et son choix d&#8217;\u00e9loignement, <em>Je suis le peuple<\/em> suit les \u00e9tapes de la r\u00e9volution \u00e9gyptienne en pr\u00e9f\u00e9rant au tumulte du Caire le calme d&#8217;un village. Rencontre avec sa r\u00e9alisatrice.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":22821,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[157],"tags":[299,414,293],"class_list":["post-9310","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-web","tag-cinema","tag-egypte","tag-entretien"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9310","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9310"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9310\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/22821"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9310"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9310"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9310"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}