{"id":9304,"date":"2016-01-11T16:34:11","date_gmt":"2016-01-11T15:34:11","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-l-honneur-perdu-de-christian\/"},"modified":"2016-01-11T16:34:11","modified_gmt":"2016-01-11T15:34:11","slug":"article-l-honneur-perdu-de-christian","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9304","title":{"rendered":"Ic\u00f4ne et caution : Taubira la funambule"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Avec l\u2019affaire de la d\u00e9ch\u00e9ance de nationalit\u00e9, la garde des sceaux donne du cr\u00e9dit \u00e0 ceux qui ne voient plus en elle qu\u2019une caution \u00ab de gauche \u00bb pour un ex\u00e9cutif\u2026 dont elle cautionne la politique de droite. Portrait.<\/p>\n<p><em>Devenue une figure majeure du gouvernement apr\u00e8s l&#8217;adoption du mariage pour tous, Christiane Taubira a impos\u00e9 son talent oratoire et sa force de conviction. Mais la garde des Sceaux joue aussi le r\u00f4le de l&#8217;ultime fantassin \u00ab de gauche \u00bb dans une \u00e9quipe qui ne l&#8217;est plus du tout. Une tension qui nourrit les critiques. Avec le durcissement de l&#8217;orientation gouvernementale en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 et de libert\u00e9s \u2013 qui culmine avec le projet de loi sur la d\u00e9ch\u00e9ance de nationalit\u00e9 \u2013, les ambivalences de Christiane Taubira atteignent un point critique. Portrait extrait du num\u00e9ro \u00e9t\u00e9 2015 de <\/em>Regards<em>.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Il y a la combattante, regard de braise, pommettes saillantes, bouche gourmande, qui assume son <em>\u00ab temp\u00e9rament de pouliche sauvage \u00bb<\/em>, ne recule jamais devant les coups, ne d\u00e9teste pas <em>\u00ab les rendre \u00bb<\/em> et qui, si elle se r\u00e9incarne, veut <em>\u00ab mesurer deux m\u00e8tres et peser cent kilos sinon rien \u00bb<\/em> [[Sollicit\u00e9e pour un entretien en vue de r\u00e9aliser ce portrait, Christiane Taubira nous a fait savoir par  sa conseill\u00e8re en communication qu&#8217;elle ne pouvait <em>\u00ab acc\u00e9der \u00e0 notre demande \u00bb<\/em> <em>\u00ab dans un contexte de demande m\u00e9dias fort nombreuses \u00bb<\/em>. Tous les propos qui lui sont ici attribu\u00e9s sont tir\u00e9s de ses m\u00e9moires autobiographiques <em>Mes m\u00e9t\u00e9ores. Combats politiques au long cours<\/em>, Flammarion 2012.]]. Celle-l\u00e0 s&#8217;est form\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9cole militante de la lutte ind\u00e9pendantiste guyanaise, s\u00e9quence clandestinit\u00e9 comprise. Et puis il y a la politique, cheveux tress\u00e9s, \u00e9l\u00e9gante, urbaine sur son v\u00e9lo parisien. \u00c9lue d\u00e9put\u00e9e de Guyane depuis 1993, candidate \u00e0 l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle neuf ans plus tard, elle atterrit place Vend\u00f4me en mai 2012, quelques mois apr\u00e8s ses soixante ans. Madame la garde des sceaux.<\/p>\n<p>Christiane Taubira, ce sont ces deux personnages dans une tension permanente, assum\u00e9e par l&#8217;int\u00e9ress\u00e9e mais souvent d\u00e9routante pour ses alli\u00e9s. Le 8 avril dernier, le <em>Canard encha\u00een\u00e9<\/em> assurait qu&#8217;elle avait fait part \u00e0 ses ex-coll\u00e8gues Aur\u00e9lie Filippetti et Arnaud Montebourg de son d\u00e9sarroi de devoir <em>\u00ab avaler des couleuvres de plus en plus \u00e9paisses \u00bb<\/em>, la loi sur le renseignement \u00e9tant <em>\u00ab aux antipodes de ses id\u00e9es \u00bb<\/em>. Mais quelques jours plus tard, alors que d\u00e9marraient les d\u00e9bats \u00e0 l&#8217;Assembl\u00e9e, la ministre de la Justice se f\u00e9licitait du fait que <em>\u00ab le gouvernement a eu le souci, constamment, dans l&#8217;\u00e9criture de ce texte, de s&#8217;assurer qu&#8217;il serait respectueux de ses propres obligations \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Contradiction ? <em>\u00ab Mon fonctionnement est tellement simple que je ne comprends pas qu&#8217;il faille l&#8217;expliquer. Je tiens pour juge supr\u00eame ma conscience et elle seule, et je m&#8217;incline devant une d\u00e9cision que je peux ne pas approuver par d\u00e9saccord de m\u00e9thode, mais dont je reconnais que les mobiles ou les r\u00e9sultats servent l&#8217;int\u00e9r\u00eat collectif \u00bb<\/em>, \u00e9crit Christiane Taubira dans son autobiographie. Un membre de son entourage minist\u00e9riel abonde : <\/p>\n<blockquote><p> \u00ab La ministre a toujours assum\u00e9 le fait qu&#8217;elle \u00e9tait profond\u00e9ment de gauche et elle dit souvent qu&#8217;elle ne fera rien en contradiction avec sa conscience. Mais la Justice n&#8217;est pas sur une \u00eele d\u00e9serte, nous sommes dans un gouvernement&#8230; Il y a du compromis, il faut trouver des mesures de consensus. Sur certains dossiers, si on n&#8217;a pas l&#8217;appui du premier ministre ou du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, on n&#8217;y arrive pas. Et c&#8217;est la ministre qui va \u00e0 leur contact pour faire basculer ces dossiers. \u00bb <\/p><\/blockquote>\n<h2>\u00c0 la Justice, un maigre bilan<\/h2>\n<p>Ce sch\u00e9ma d&#8217;une femme de gauche et de devoir, faisant tout ce qu&#8217;elle peut dans les contraintes de l&#8217;exercice d&#8217;un minist\u00e8re r\u00e9galien, est un \u00e9l\u00e9ment de langage r\u00e9current dans son entourage. Le d\u00e9put\u00e9 \u201cfrondeur\u201d Pouria Amirshahi ne trouve rien \u00e0 y redire : <em>\u00ab Je sais qu&#8217;elle aimerait aller plus loin dans les chantiers qu&#8217;elle a engag\u00e9s, assure le d\u00e9put\u00e9 PS frondeur. Elle est pour une vraie politique \u00e9mancipatrice. Mais est contrainte d&#8217;accepter des arbitrages qui ne vont pas dans ce sens au sein d&#8217;un gouvernement plut\u00f4t lib\u00e9ral et s\u00e9curitaire. \u00bb<\/em> Auteure d&#8217;une r\u00e9cente biographie de la ministre[[<em>Le myst\u00e8re Taubira<\/em> de Caroline Vigoureux, Plon 2015.]], la journaliste Caroline Vigoureux pointe le <em>\u00ab paradoxe entre le c\u00f4t\u00e9 \u00e9lectron libre qu&#8217;elle cultive et sa sacralisation de la fonction de garde des Sceaux. Elle a aussi un c\u00f4t\u00e9 pragmatique, consid\u00e8re qu&#8217;elle fait avancer les choses et est fi\u00e8re de petites victoires comme la suppression du timbre fiscal \u00e0 trente-cinq euros. \u00bb<\/em> Fran\u00e7oise Martre, pr\u00e9sidente du Syndicat de la magistrature, s&#8217;agace en \u00e9cho :<\/p>\n<blockquote><p> \u00ab On entend bien qu&#8217;au minist\u00e8re de la Justice, ils disent qu&#8217;ils font tout ce qu&#8217;ils peuvent et on ne doute pas que la ministre a des convictions. Mais en l&#8217;occurrence, elle est membre du gouvernement Valls sous la pr\u00e9sidence Hollande, qui fait passer sans tarder la loi Macron ou la r\u00e9forme des prud&#8217;hommes, et se montre beaucoup moins empress\u00e9 sur d&#8217;autres dossiers&#8230; En tant que ministre, elle doit aussi assumer cela. \u00bb <\/p><\/blockquote>\n<p>Si elle admet que <em>\u00ab pour ce que l&#8217;on en per\u00e7oit, l&#8217;institution judiciaire et l&#8217;ind\u00e9pendance de la justice sont mieux respect\u00e9es que sous la mandature pr\u00e9c\u00e9dente \u00bb<\/em>, elle \u00e9num\u00e8re les dossiers o\u00f9 <em>\u00ab le compte n&#8217;y est pas \u00bb<\/em> : la loi renseignement, la justice des mineurs, les consignes de fermet\u00e9 donn\u00e9es dans les proc\u00e8s post-Charlie, les comparutions imm\u00e9diates maintenues dans un champ large&#8230; <em>\u00ab Concr\u00e8tement, dans cinq ans, on aura une justice qui n&#8217;aura pas profond\u00e9ment chang\u00e9 \u00bb<\/em>, d\u00e9plore encore Fran\u00e7oise Martre, qui attend avec impatience deux lois \u00e0 venir sur le statut des magistrats et sur la justice du XXIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Ma\u00eetre de conf\u00e9rences en droit p\u00e9nal \u00e0 l&#8217;universit\u00e9 de Nantes, et signataire d&#8217;une tribune intitul\u00e9e &#8220;R\u00e9forme p\u00e9nale : halte \u00e0 la d\u00e9magogie s\u00e9curitaire&#8221;[[Tribune cosign\u00e9e avec Laurent Mucchielli et Christian Mouhanna, dans <em>Lib\u00e9ration<\/em> du 1er juin 2014.]], Virginie Gautron pond\u00e8re : <\/p>\n<blockquote><p> \u00ab Son projet de r\u00e9forme p\u00e9nale \u00e9tait porteur d&#8217;une philosophie humaniste, c&#8217;\u00e9tait une r\u00e9forme de gauche. Mais le PS, t\u00e9tanis\u00e9 par la peur d&#8217;\u00eatre accus\u00e9 de laxisme, l&#8217;a vid\u00e9e de sa substance, notamment en renfor\u00e7ant le pouvoir de la police. Sur ce coup, Christiane Taubira a fait preuve d&#8217;un vrai courage politique, mais elle a manqu\u00e9 de soutien. Sur la loi renseignement, c&#8217;est moins clair. Elle reste tr\u00e8s discr\u00e8te&#8230; Certes, on la sait isol\u00e9e, mais pour moi, cette fois la ligne rouge est d\u00e9pass\u00e9e : cette loi est un r\u00eave de droite r\u00e9alis\u00e9 par la gauche ! \u00bb <\/p><\/blockquote>\n<p>\u00c0 son cr\u00e9dit, avec la loi du 10 mai 2001 reconnaissant l&#8217;esclavage comme crime contre l&#8217;humanit\u00e9 et celle dite du mariage pour tous, adopt\u00e9e par l&#8217;Assembl\u00e9e nationale le 23 avril 2013, Christiane Taubira a d\u00e9j\u00e0 accouch\u00e9 de deux vrais grands moments politiques \u201cde gauche\u201d. La premi\u00e8re, qui porte son nom, lui vaut une grande estime, singuli\u00e8rement celle des minorit\u00e9s issues de l&#8217;histoire coloniale. Quant au combat qu&#8217;elle a men\u00e9 avec \u00e9clat pour d\u00e9fendre la seconde, dans un climat national de passion conservatrice et r\u00e9actionnaire, il l&#8217;a rendue incontournable au gouvernement. <\/p>\n<h2>Loyalisme et estime de soi<\/h2>\n<p>Face \u00e0 ces deux hauts faits d&#8217;armes, toutes les <em>\u00ab couleuvres \u00e9paisses \u00bb<\/em> aval\u00e9es et tous les arbitrages d\u00e9favorables agr\u00e9\u00e9s ne parviennent pas \u00e0 affaiblir sa stature: malgr\u00e9 ces renoncements et ces <em>\u00ab douloureux compromis \u00bb<\/em>, la ministre de la Justice demeure per\u00e7ue comme une incarnation de la flamboyance, mais aussi de l&#8217;honn\u00eatet\u00e9 politique. Avec quelques faits \u00e0 l&#8217;appui : contrairement \u00e0 Bernard Kouchner, elle a refus\u00e9 de saisir la perche que lui tendait Nicolas Sarkozy en 2007. <em>\u00ab Je consid\u00e8re qu&#8217;elle est une vraie femme de conviction et que le jour o\u00f9 elle aura le sentiment qu&#8217;elle ne fait plus avancer les choses, elle partira \u00bb<\/em>, jure sa biographe, peu suspecte de connivence avec Christine Taubira qui a froidement accueilli son projet de biographie et ne lui a accord\u00e9 aucun entretien.<\/p>\n<p>Le go\u00fbt de l&#8217;adversit\u00e9, la volont\u00e9 de s&#8217;engager, et un certain sens des responsabilit\u00e9s. \u00c0 la fin des ann\u00e9es 70, alors que la r\u00e9pression politique se durcit, elle envisage de rentrer en Guyane, <em>\u00ab reprendre le flambeau de la r\u00e9volution \u00bb<\/em>. La direction de l&#8217;Union des \u00e9tudiants guyanais au sein de laquelle elle milite \u00e0 Paris lui demande de rester et de reporter son retour \u00e0 Cayenne. Ce qu&#8217;elle va faire: <em>\u00ab Je suis sensible \u00e0 l&#8217;argument du lieu o\u00f9 l&#8217;on peut \u00eatre le plus utile. \u00bb<\/em> D\u00e9j\u00e0. Sensible aussi, cette femme profond\u00e9ment r\u00e9publicaine, \u00e0 la sanction des urnes. <em>\u00ab Elle est extr\u00eamement loyale \u00e0 Fran\u00e7ois Hollande, consid\u00e9rant que lui a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu et que, en cons\u00e9quence, lorsqu&#8217;elle perd des arbitrages, c&#8217;est au profit de celui qui a cette l\u00e9gitimit\u00e9 \u00bb<\/em>, remarque sa biographe.<\/p>\n<p>Son entourage, qui confirme ce loyalisme, la d\u00e9crit \u00e9galement <em>\u00ab grosse bosseuse \u00bb<\/em>. Une facette du personnage d\u00e9peinte outre-Atlantique par Sarah Albukerque-L\u00e9on\u00e7o, la jeune secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de Walwari, formation ind\u00e9pendantiste que Taubira a cofond\u00e9e en 1993 avec son compagnon d&#8217;alors Roland Delannon :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Christiane Taubira aime le travail bien fait. Elle est rigoureuse, exigeante, d\u00e9termin\u00e9e et travailleuse, ce qui explique d&#8217;ailleurs qu&#8217;elle occupe aujourd&#8217;hui cette place. (\u2026) Elle montre qu&#8217;en politique, on peut \u00eatre honn\u00eate et avancer sans renier ses valeurs. Elle a redonn\u00e9 de la lumi\u00e8re \u00e0 la fonction politique en g\u00e9n\u00e9ral. \u00bb <\/p><\/blockquote>\n<p>N&#8217;en jetez plus ! Avec de tels <em>aficionados<\/em>, la ministre de la Justice ne risque pas de voir fl\u00e9trir ce brin de vanit\u00e9 qu&#8217;elle ne conteste pas. <em>\u00ab C&#8217;est quelqu&#8217;un qui a une tr\u00e8s haute estime d&#8217;elle-m\u00eame,<\/em> souligne Caroline Vigoureux. <em>Elle sait qu&#8217;elle est beaucoup plus cultiv\u00e9e que les trois quarts de la classe politique fran\u00e7aise, elle a de l&#8217;ambition pour elle et pour ses id\u00e9es. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Coupl\u00e9es en mode rouleau compresseur, cette exigence de travail et ces ambitions peuvent faire des d\u00e9g\u00e2ts. Autour d&#8217;elle d&#8217;abord : la consumation de trois directeurs de cabinet en trois ans \u00e0 la chancellerie lui vaut une r\u00e9putation de patronne tyrannique. Mais lorsque le <em>Canard encha\u00een\u00e9<\/em>, encore lui, a produit mi-mai un filet indiquant, dans une formule d&#8217;un go\u00fbt douteux, que Taubira r\u00e9duisait son cabinet <em>\u00ab en esclavage \u00bb<\/em>, la #TeamTaubira a rapidement balanc\u00e9 sur Twitter une photo t\u00e9moignant d&#8217;un certain bien-vivre ensemble. La ministre n&#8217;y figure pas. <em>\u00ab Elle nous a laiss\u00e9s faire, la pol\u00e9mique ne l&#8217;int\u00e9ressait pas \u00bb<\/em>, raconte sa conseill\u00e8re en communication, qui justifie un par un les trois d\u00e9parts successifs des chefs de cabinet : un contrat tacitement de courte dur\u00e9e pour le premier ; une grossi\u00e8re <em>\u00ab erreur de casting \u00bb<\/em> pour la seconde ; un <em>\u00ab choix personnel \u00bb<\/em> pour le troisi\u00e8me. Reste qu&#8217;au 11 juin, le cabinet de la garde des sceaux n&#8217;avait toujours pas de directeur, une absence d\u00e9but\u00e9e le 17 avril. <\/p>\n<h2>2002, la \u00ab candidate des minorit\u00e9s \u00bb<\/h2>\n<p>D\u00e9g\u00e2ts \u00e9galement aupr\u00e8s de la principale int\u00e9ress\u00e9e : depuis quelques ann\u00e9es, le corps de Taubira lui pr\u00e9sente r\u00e9guli\u00e8rement <em>\u00ab la facture \u00bb<\/em>. En 2002, <em>\u00ab dans les dix mois suivant le scrutin, je fus \u00e9vacu\u00e9e huit fois aux urgences hospitali\u00e8res, dont une nuit depuis l&#8217;Assembl\u00e9e nationale \u00bb<\/em>, \u00e9crit-elle. Pour \u00e9reintante qu&#8217;elle f\u00fbt, cette campagne pr\u00e9sidentielle de 2002, men\u00e9e en t\u00eate de liste du PRG, demeure un jalon important de sa carri\u00e8re politique. En 1993, la toute nouvelle d\u00e9put\u00e9e de Guyane, quarante-et-un ans, est rep\u00e9r\u00e9e par Bernard Tapie qui la veut sur sa liste (MRG) pour les europ\u00e9ennes de 1994. Tapie \/ Taubira, deux animaux politiques, deux charismes. <\/p>\n<p>La fascination qui op\u00e8re ne survivra pas aux d\u00e9boires judiciaires du premier. Taubira la r\u00e9publicaine s&#8217;\u00e9loigne d\u00e9finitivement de ce personnage sulfureux, mais son compagnonnage avec les radicaux de gauche est enclench\u00e9. Et en 2001, alors qu&#8217;elle envisage de prendre un peu de recul avec la vie politique, elle finit par c\u00e9der aux appels de la formation d\u00e9sormais dans les mains de Jean-Michel Baylet. Elle recueillera au final 2,32 % des voix et, \u00e0 l&#8217;instar de Chev\u00e8nement, sera accus\u00e9e par de nombreux socialistes d&#8217;avoir priv\u00e9 Jospin du second tour.<\/p>\n<p>Surtout, c&#8217;est \u00e0 l&#8217;occasion de cette campagne que Taubira va acc\u00e9der au statut de \u201ccandidate des minorit\u00e9s\u201d, et donc des banlieues. Elle n&#8217;est pas dupe : <em>\u00ab (\u2026) mes cheveux cr\u00e9pus, la cambrure de mon dos, mes l\u00e8vres pulpeuses, toutes ces \u00e9tranget\u00e9s qui me font percevoir comme une enclave exotique, une diversion pittoresque \u00bb<\/em> l&#8217;enferment dans un r\u00f4le qu&#8217;elle va s&#8217;efforcer de fuir : <em>\u00ab Je n&#8217;avais pas le droit de me laisser assigner (&#8230;) J&#8217;ai le devoir d&#8217;inculquer avec force que me revient pareillement ce qui va de soi pour les autres candidats, la repr\u00e9sentation de tous les citoyens et de tous les territoires. \u00bb<\/em> Soit une nouvelle illustration de son grand \u00e9cart entre un combat politique frapp\u00e9 au sceau de l&#8217;intimit\u00e9 et ce qu&#8217;elle per\u00e7oit comme une sorte de cahier des charges r\u00e9publicain. Mais cette distanciation ne sera pas du go\u00fbt de tout le monde. <\/p>\n<p>Le militant Almamy Kanout\u00e9, de Rezus-\u00c9mergence, pose les termes du divorce : <\/p>\n<blockquote><p> \u00ab J&#8217;aime sa fa\u00e7on de parler, je connais ses r\u00e9f\u00e9rences politiques, mais je m&#8217;en tiens aux faits. La Christiane Taubira que j&#8217;ai kiff\u00e9e, c&#8217;est celle de la loi Taubira sur l&#8217;esclavage. Elle avait retrouss\u00e9 ses manches, mais cette Taubira-l\u00e0, \u00e0 mon sens n&#8217;existe plus. Sur les questions importantes pour nous, la stigmatisation des quartiers, les violences polici\u00e8res, les contr\u00f4les au faci\u00e8s, etc., elle n&#8217;a aucun r\u00e9pondant. Elle n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 au bout de sa d\u00e9termination militante et elle ne la met plus au service des plus faibles et des diff\u00e9rentes minorit\u00e9s qui, \u00e0 un moment donn\u00e9, ont pu se retrouver dans ses engagements. \u00bb <\/p><\/blockquote>\n<h2>De l&#8217;art du funambulisme<\/h2>\n<p>La sentence, s\u00e8che, rappelle que la loi sur l&#8217;esclavage reste sa premi\u00e8re synth\u00e8se aboutie. Lorsque, dans un impr\u00e9vu alignement des astres, ses convictions profondes ont une nouvelle fois co\u00efncid\u00e9 avec la politique gouvernementale, ce fut, au printemps 2013, le mariage pour tous. La France a alors eu droit \u00e0 un feu d&#8217;artifice, le meilleur de Taubira : verve cinglante, po\u00e9sie antillaise, ferraillage politique de haute tenue, valeurs universelles et <em>tutti quanti<\/em>&#8230; En creux, la s\u00e9quence a aussi r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la persistance dans ce pays d&#8217;un racisme biologique que l&#8217;on croyait remplac\u00e9 par son alter \u00e9go culturel : <em>\u00ab La guenon mange ta banane \u00bb<\/em>, <em>\u00ab Je pr\u00e9f\u00e8re la voir dans un arbre \u00bb<\/em>, grim\u00e9e en King-Kong&#8230; L&#8217;hyst\u00e9rie raciste a \u00e9t\u00e9 telle que m\u00eame le Haut commissariat de l&#8217;ONU aux droits de l&#8217;homme a apport\u00e9 son soutien \u00e0 la garde des sceaux.<\/p>\n<p>Les coups ont \u00e9t\u00e9 rudes, mais cette bataille gagn\u00e9e du mariage pour tous \u2013 qui reste \u00e0 ce jour l&#8217;acte politique de gauche le plus marquant du quinquennat \u2013 a durablement install\u00e9 Christiane Taubira dans son ambivalent fauteuil d&#8217;ic\u00f4ne. Dont elle n&#8217;abuse pas m\u00e9diatiquement, tout en sachant l&#8217;utiliser politiquement pour demeurer insaisissable. Quand, en ao\u00fbt 2014, Hamon, Montebourg et Filippetti viennent la solliciter pour quitter le bateau gouvernemental \u00e0 l&#8217;unisson, loin d&#8217;\u00eatre emball\u00e9e par cette geste \u201cgauchiste\u201d, elle les \u00e9conduit fermement. Ce qui ne l\u2019emp\u00eache pas, quelques jours plus tard, de faire une apparition remarqu\u00e9e \u00e0 la r\u00e9union de l&#8217;aile gauche du parti, lors de l&#8217;universit\u00e9 d&#8217;\u00e9t\u00e9 du PS \u00e0 la Rochelle. <\/p>\n<p>Un pied toujours dedans, un autre presque dehors&#8230; ou le funambulisme politique, version Taubira. Pouria Amirshahi refuse de trancher :<\/p>\n<blockquote><p> \u00ab Je ne me prononce pas sur le bien-fond\u00e9 de sa pr\u00e9sence ou de son d\u00e9part du gouvernement, Cela rel\u00e8ve de la coh\u00e9rence personnelle et de strat\u00e9gie. Mais je la consid\u00e8re clairement comme une amie politique dans les oppositions de gauche. \u00bb <\/p><\/blockquote>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des militants des luttes des immigrations et des quartiers, l&#8217;avis est bien plus s\u00e9v\u00e8re. Almamy Kanout\u00e9 : <em>\u00ab Qu&#8217;elle sache qu&#8217;en rejoignant d\u00e9finitivement le camp de la politique \u00e9lectoraliste, elle a cass\u00e9 de nombreux espoirs qui avaient \u00e9t\u00e9 plac\u00e9s en elle. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Retour en arri\u00e8re. En novembre 2001, alors qu&#8217;elle s&#8217;appr\u00eate \u00e0 entrer en campagne pour la pr\u00e9sidentielle d&#8217;avril 2002 Christiane Taubira va voir Fran\u00e7ois Hollande, premier secr\u00e9taire du PS, rue de Solferino. Il s&#8217;agit de s&#8217;assurer de la compatibilit\u00e9 de cette candidature avec celle de Jospin. <em>\u00ab Il me dit en substance, \u201cOn sait que tu es \u00e0 gauche, on n&#8217;a aucune crainte\u201d. \u00bb<\/em>  Dix ans plus tard, le d\u00e9sormais pr\u00e9sident n&#8217;a pas fini de capitaliser sur cette certitude&#8230; Avec l&#8217;aval implicite de la garde des sceaux toujours au sein d&#8217;un gouvernement qui, d\u00e9but juin, envoyait les CRS malmener des migrants africains. Frantz Fanon et Aim\u00e9 C\u00e9saire semblent d\u00e9sormais loin derri\u00e8re. Reste \u00e0 savoir si devant, Madame la ministre commence \u00e0 entrevoir la ligne rouge que lui trace sa <em>\u00ab conscience \u00bb<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec l\u2019affaire de la d\u00e9ch\u00e9ance de nationalit\u00e9, la garde des sceaux donne du cr\u00e9dit \u00e0 ceux qui ne voient plus en elle qu\u2019une caution \u00ab de gauche \u00bb pour un ex\u00e9cutif\u2026 dont elle cautionne la politique de droite. 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