{"id":9232,"date":"2015-12-03T09:50:00","date_gmt":"2015-12-03T08:50:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-naomi-klein-la-revolution-par-le\/"},"modified":"2023-06-23T23:21:00","modified_gmt":"2023-06-23T21:21:00","slug":"article-naomi-klein-la-revolution-par-le","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=9232","title":{"rendered":"Naomi Klein, la r\u00e9volution par le climat"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le mouvement climatique compte en Naomi Klein sur un porte-voix redoutablement efficace. Avec sa notori\u00e9t\u00e9 internationale, la journaliste canadienne est un maillon pr\u00e9cieux de la lutte altermondialiste. Gr\u00e2ce \u00e0, ou malgr\u00e9 un certain flou th\u00e9orique ?<\/p>\n<p>Qui savait que le personnel pr\u00e9caire de l\u2019universit\u00e9 Paris 8 avait men\u00e9 onze semaines de gr\u00e8ve en d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e ? On ne peut pas dire que les m\u00e9dias aient abondamment couvert l\u2019\u00e9v\u00e9nement\u2026 Mais Naomi Klein \u00e9tait, elle, parfaitement au courant. <em>\u00ab Ses antennes sont ouvertes en permanence \u00bb<\/em>, confie son camarade altermondialiste et \u00e9conomiste C\u00e9dric Durand. Attendue le 31 mars dans un amphith\u00e9\u00e2tre de la fac archi plein pour pr\u00e9senter Tout peut changer, capitalisme et changement climatique, la journaliste et militante canadienne a tenu \u00e0 se rendre au pr\u00e9alable au piquet de gr\u00e8ve des salari\u00e9s, qui l\u2019ont ensuite accompagn\u00e9e sur l\u2019estrade pour pr\u00e9senter leurs revendications. L\u2019\u00e9pisode en dit long sur l\u2019\u00e9g\u00e9rie du mouvement alter, qui veille \u00e0 chaque instant \u00e0 allier global et local, climatique et social, et \u00e0 mettre son capital c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 au service de causes moins audibles. <\/p>\n<h2>Le sens du timing<\/h2>\n<p>Preuve vivante que l\u2019on peut critiquer le capitalisme et \u00eatre une star mondiale, Naomi Klein occupe une place int\u00e9ressante dans la &#8220;division du travail&#8221; informelle qui r\u00e9git la vaste famille de la gauche. Elle parvient \u00e0 toucher un public plus large que les conf\u00e9rences d\u2019Attac, attirant de nombreux jeunes, souvent affili\u00e9s \u00e0 aucun syndicat ni parti. <em>\u00ab Naomi Klein refl\u00e8te la professionnalisation de la parole militante \u00e0 l\u2019\u00e8re des mass media, d\u00e9crypte C\u00e9dric Durand. Chaque geste est millim\u00e9tr\u00e9. \u00bb<\/em> Elle contr\u00f4le toutes les facettes de son image, qui s\u2019inscrit dans un roman familial bien rod\u00e9, allant du grand p\u00e8re vir\u00e9 de chez Disney pour avoir organis\u00e9 la premi\u00e8re gr\u00e8ve des studios, aux parents partis vivre au Canada en protestation contre la guerre du Vietnam. Ma\u00eetrisant les outils de la communication, la jeune femme se pr\u00eate volontiers au jeu m\u00e9diatique. Dans ses ouvrages comme sur les plateaux t\u00e9l\u00e9, elle se montre claire et synth\u00e9tique, \u00e9vitant le jargon aussi bien technique que th\u00e9orique.<\/p>\n<p>Le premier talent qu\u2019il faut reconna\u00eetre \u00e0 Naomi Klein est un sixi\u00e8me sens pour le timing. Chacun de ses livres semble sortir \u00e0 point pour cristalliser l\u2019enjeu du moment. Paru en 1999, juste apr\u00e8s les grandes manifestations de Seattle contre l\u2019Organisation mondiale du commerce, son premier livre d\u00e9nonce la manipulation et l\u2019exploitation qui sous-tendent notre soci\u00e9t\u00e9 de consommation. <em>No logo, la tyrannie des marques<\/em> devient instantan\u00e9ment la &#8220;bible&#8221; de l\u2019altermondialisme, ce mouvement de contestation du n\u00e9olib\u00e9ralisme qui remplit dans les ann\u00e9es 90 le vide laiss\u00e9 \u00e0 gauche par l\u2019\u00e9chec sovi\u00e9tique et les capitulations sociales-d\u00e9mocrates. <\/p>\n<p>En 2007, \u00e0 la veille de la plus grande crise \u00e9conomique depuis la Grande d\u00e9pression, l\u2019auteur publie <em>La Strat\u00e9gie du choc, la mont\u00e9e d\u2019un capitalisme du d\u00e9sastre<\/em>. Frapp\u00e9e par l\u2019instrumentalisation politique du 11 Septembre et de l\u2019ouragan Katrina, elle y d\u00e9taille comment les entreprises et les \u00c9tats profitent des traumatismes cr\u00e9\u00e9s par les catastrophes pour approfondir les politiques n\u00e9olib\u00e9rales. Une th\u00e9orie illustr\u00e9e a posteriori par l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration des r\u00e9formes structurelles impos\u00e9es \u00e0 l\u2019Europe dans le sillage de la &#8220;crise&#8221; de la dette publique.<\/p>\n<h2>Les limites du capitalisme face \u00e0 la crise climatique<\/h2>\n<p>Dans son nouveau livre, publi\u00e9 en amont de la COP 21, elle d\u00e9place sa focale sur la question environnementale, devenue un enjeu central des alters depuis la Conf\u00e9rence de Copenhague de 2009. <em>\u00ab Changeons le syst\u00e8me, pas le climat \u00bb<\/em> est le nouveau slogan des manifestants. Son constat est simple : <em>\u00ab Notre syst\u00e8me \u00e9conomique et notre syst\u00e8me plan\u00e9taire sont en guerre et ce ne sont pas les lois de la nature qui peuvent \u00eatre chang\u00e9es. \u00bb<\/em> R\u00e9agir avant qu\u2019il ne soit trop tard n\u00e9cessite de rompre avec notre syst\u00e8me de production, les solutions de march\u00e9 et le capitalisme vert n\u2019\u00e9tant plus \u00e0 la hauteur. Naomi Klein appelle ainsi la gauche \u00e0 comprendre <em>\u00ab le pouvoir r\u00e9volutionnaire du changement climatique \u00bb<\/em> et \u00e0 saisir la chance qui s\u2019offre \u00e0 elle. Car <em>\u00ab s\u2019il y a jamais eu un moment pour avancer un plan visant \u00e0 gu\u00e9rir la plan\u00e8te en gu\u00e9rissant aussi nos \u00e9conomies cass\u00e9es et nos communaut\u00e9s bris\u00e9es, c\u2019est celui-ci \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>Alors que Marx faisait du mouvement ouvrier la force motrice de la r\u00e9volution, Klein mise sur le mouvement climatique. Tout comme la droite a su profiter des limites de la politique keyn\u00e9sienne face \u00e0 la crise des ann\u00e9es 1970 pour revenir sur le devant de la sc\u00e8ne id\u00e9ologique et op\u00e9rer la \u201ccontre-r\u00e9volution\u201d conservatrice, la gauche doit profiter des limites du capitalisme face \u00e0 la crise climatique pour piloter le changement. Comment ? Si Naomi Klein esquisse diff\u00e9rentes strat\u00e9gies, il est difficile de les situer id\u00e9ologiquement. \u00c0 l\u2019image de &#8220;l\u2019altermondialisme&#8221; qui a toujours rassembl\u00e9 une grande vari\u00e9t\u00e9 de courants critiques, m\u00ealant \u00e9cologistes, syndicalistes marxistes luttant contre le libre-\u00e9change, \u201ctiers-mondistes\u201d comme Oxfam ou encore &#8220;black blocs&#8221; anarchistes (lire aussi <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/web\/article\/le-mouvement-climatique-est-il-l\">&#8220;Le mouvement climatique est-il l&#8217;avenir de l&#8217;anticapitalisme ?&#8221;<\/a>). Naomi Klein se garde bien d\u2019\u00eatre la porte-parole de l\u2019un ou de l\u2019autre de ces courants et semble puiser des id\u00e9es chez tout le monde. <\/p>\n<p>\u00c0 la fois mouvementiste et keyn\u00e9sienne, <em>\u00ab Klein semble osciller entre une alternative anticapitaliste autog\u00e9r\u00e9e et d\u00e9centralis\u00e9e, de type \u00e9cosocialiste et \u00e9cof\u00e9ministe \u00bb<\/em> et <em>\u00ab un projet de capitalisme vert r\u00e9gul\u00e9, bas\u00e9 sur une \u00e9conomie mixte relocalis\u00e9e et impr\u00e9gn\u00e9 d\u2019une id\u00e9ologie du soin et de la prudence,<\/em> \u00e9crit l\u2019\u00e9cologiste marxiste Daniel Tanuro. <em>Cette tension entre faisabilit\u00e9 imm\u00e9diate et radicalit\u00e9 \u2013 entre antin\u00e9olib\u00e9ralisme et anticapitalisme \u2013 est pr\u00e9sente dans tout l\u2019ouvrage. \u00bb<\/em> D\u2019un c\u00f4t\u00e9, Naomi Klein conf\u00e8re une forte valeur strat\u00e9gique au &#8220;mouvement de mouvements&#8221;, notamment anti-extractivistes des communaut\u00e9s indig\u00e8nes et paysannes qui veulent bloquer les projets miniers et les grandes infrastructures \u2013 projets anti-\u00e9cologiques et anti-d\u00e9mocratiques. De l\u2019autre, elle \u00e9voque longuement les vertus du tournant \u00e9nerg\u00e9tique op\u00e9r\u00e9 par le gouvernement allemand, qui n\u2019est pas exactement un mod\u00e8le d\u2019anticapitalisme.<\/p>\n<h2>Un pari plus pragmatique que politique<\/h2>\n<p>Une ambivalence th\u00e9orique et strat\u00e9gique que certains lui reprochent. <em>\u00ab Beaucoup d\u2019\u00e9colos ont encore tendance \u00e0 se m\u00e9fier de la th\u00e9orie politique et de la critique globale du capitalisme, estimant que la connaissance des faits et l\u2019activisme militant suffisent pour engendrer des mouvements de masse<\/em>, analyse le sociologue Razmig Keucheyan. <em>Or si l&#8217;on n\u2019a pas besoin de th\u00e9orie anticapitaliste pour lancer un mouvement climatique, on en a besoin si l\u2019on veut le connecter aux autres mouvements sociaux, ne serait-ce que pour faire appara\u00eetre les liens entre les in\u00e9galit\u00e9s mon\u00e9taire, sociale et environnementale. \u00bb<\/em> <\/p>\n<p>De fait, si les combats des peuples indig\u00e8nes et des petits paysans co\u00efncident avec le combat en faveur du climat, il en va autrement des revendications de la classe ouvri\u00e8re, dont la pr\u00e9occupation premi\u00e8re est le ch\u00f4mage, et qui portent donc sur la relance de la production. Voil\u00e0 l\u2019\u00e9ternelle question : comment amener les syndicats \u00e0 rejoindre la mobilisation climatique ? Pour des marxistes comme Jean-Marie Harribey et Michael L\u00f6wy, auteurs de <em>Capital contre nature<\/em>, <em>\u00ab on ne peut envisager une alternative radicale \u00e0 l\u2019accumulation infinie de marchandises qui est au c\u0153ur  du \u201cproductivisme\u201d capitaliste sans discuter du projet socialiste d\u2019une nouvelle civilisation, fond\u00e9e sur la valeur d\u2019usage et non la valeur d\u2019\u00e9change.\u202f\u00bb<\/em><\/p>\n<p>La r\u00e9ticence de Naomi Klein \u00e0 se r\u00e9clamer de courants th\u00e9oriques anticapitalistes pr\u00e9cis se comprend pourtant. Les r\u00e9gimes sovi\u00e9tique et mao\u00efste n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 moins &#8220;productivistes&#8221; que leurs voisins capitalistes. Et si de nombreux travaux de Naomi Klein sont n\u00e9anmoins compatibles avec les pens\u00e9es marxistes, voire inspir\u00e9s d&#8217;elles, elle pr\u00e9f\u00e8re les histoires concr\u00e8tes et pr\u00e9cises aux th\u00e9ories abstraites et g\u00e9n\u00e9rales. De fait, elle attire de larges pans de la soci\u00e9t\u00e9 parce qu\u2019elle ne s\u2019avance gu\u00e8re ni sur l\u2019analyse th\u00e9orique, ni sur les propositions proprement politiques, terrains potentiellement plus clivants que le constat factuel et consensuel sur l\u2019impasse du syst\u00e8me. \u00c0 l\u2019instar de Paglo Iglesias de Podemos, elle choisit de renouveler le vocabulaire en abandonnant les critiques marxistes traditionnelles du capitalisme au profit de th\u00e8mes susceptibles d\u2019emporter une adh\u00e9sion plus large. Un pari pragmatique. Reste \u00e0 voir s\u2019il sera gagnant \u00e0 terme.<br \/>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-9232 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/naomi-klein-lr-01e.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/naomi-klein-lr-01e-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"naomi-klein-lr.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le mouvement climatique compte en Naomi Klein sur un porte-voix redoutablement efficace. Avec sa notori\u00e9t\u00e9 internationale, la journaliste canadienne est un maillon pr\u00e9cieux de la lutte altermondialiste. 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